CHAPITRE XXVI.

_C'est folie de juger du vrai et du faux avec notre seule raison._

=L'ignorance et la simplicité se laissent facilement persuader; mais

si l'on est plus instruit, on ne veut croire à rien de ce qui paraît

sortir de l'ordre naturel des choses.=--Ce n'est peut-être pas sans

motif que la simplicité et l'ignorance nous paraissent naturellement

portées à plus de facilité à croire et à se laisser persuader, car

il me semble avoir appris jadis que croire est pour ainsi dire le

résultat d'une sorte d'impression faite sur notre âme, qui reçoit

d'autant mieux ces empreintes qu'elle est plus tendre et de moindre

résistance. «_Comme le poids fait nécessairement pencher la balance,

ainsi l'évidence entraîne l'esprit_ (_Cicéron_)»; plus l'âme est vide

et n'a rien encore qui fasse contrepoids, plus elle cède aisément sous

le faix des premières impressions; voilà pourquoi les enfants, le

vulgaire, les femmes, les malades sont plus sujets à être menés par les

oreilles. Par contre, c'est une sotte présomption que de dédaigner et

de condamner comme faux tout ce qui ne nous semble pas vraisemblable,

défaut ordinaire de ceux qui s'estiment avoir plus de raison que le

commun des mortels. Ce défaut, je l'avais autrefois; si je venais à

entendre parler d'esprits qui reviennent, de présages, d'enchantements,

de sorcelleries ou raconter quelque autre chose que je ne pouvais

admettre: «_Songes, visions magiques, miracles, sorcières, apparitions

nocturnes et autres prodiges de Thessalie_ (_Horace_)», je prenais en

pitié ce pauvre peuple dont on abusait par ces folies.

=Et cependant autour de nous tout est prodige, et l'habitude seule nous

empêche de tout admirer.=--A présent, je trouve que j'étais moi-même

tout aussi à plaindre; non que, depuis, quoi que ce soit soit venu

ajouter à ce que j'ai cru autrefois, bien que je ne me sois pas fait

faute de chercher à vérifier les croyances que je repoussais, mais ma

raison m'a conduit à reconnaître que condamner d'une façon absolue

une chose comme fausse et impossible, c'est prétendre être à même de

juger des bornes et des limites que peuvent atteindre la volonté de

Dieu et la puissance de la nature notre mère; et que la plus grande

marque de folie qu'il puisse y avoir au monde, c'est de ramener cette

volonté et cette puissance à la mesure de notre capacité et de notre

raison.--Si nous appelons monstres ou miracles tout ce que nous ne

pouvons expliquer, combien ne s'en présente-t-il pas continuellement

à notre vue? Considérons au travers de quels nuages, par quels

tâtonnements, on parvient à nous amener à la connaissance de ce que

nous avons constamment sous les yeux, et nous arriverons à reconnaître

que c'est plutôt l'habitude que la science qui fait que cela cesse de

nous paraître étrange: «_Fatigués, rassasiés du spectacle des cieux,

nous ne daignons plus lever nos regards vers ces temples de lumière_

(_Lucrèce_)»; et ces mêmes choses, si elles nous étaient présentées à

nouveau, nous les trouverions autant et plus incroyables qu'aucunes

autres: «_Si maintenant, par une apparition soudaine, ces merveilles

s'offraient pour la première fois à nous, que trouverions-nous à leur

comparer? nous n'aurions rien su imaginer de semblable avant de les

avoir vues_ (_Lucrèce_).» Celui qui n'avait jamais vu de rivière, à

la première qu'il rencontra, crut que c'était l'Océan; les choses

d'entre celles que nous connaissons qui sont les plus grandes, nous

les estimons les plus grandes de la nature en leur genre: «_Un fleuve

qui n'est pas de grande étendue, paraît immense à qui n'en a pas vu de

plus grand; ainsi d'un arbre, ainsi d'un homme et de tout autre objet

quand on n'a rien vu de plus grand dans la même espèce_ (_Lucrèce_)»;

«_familiarisés avec les choses qui, tous les jours, frappent notre

vue, nous ne les admirons plus et ne songeons pas à en rechercher les

causes_ (_Cicéron_).» La nouveauté d'une chose, plus que sa grandeur,

nous incite à en chercher l'origine. L'infinie puissance de la nature

est à juger avec plus de déférence et en tenant compte davantage

de notre ignorance et de notre faiblesse.--Combien de choses peu

vraisemblables sont affirmées par des gens dignes de foi; si leurs

témoignages ne suffisent pas pour emporter notre conviction, réservons

au moins notre jugement; car, les déclarer impossibles, c'est se faire

fort d'être à même de savoir jusqu'où va la possibilité, ce qui est

d'une bien téméraire présomption. Si l'on saisissait bien la différence

entre une chose impossible et une chose inusitée, entre ce qui est

contre l'ordre de la nature et ce qui est simplement en dehors de ce

que nous admettons communément, entre ne pas croire aveuglément et ne

pas douter trop facilement d'une chose, on observerait la règle du

«Rien de trop», que Chilon nous recommande si fort.

=S'il est des choses que l'on peut rejeter parce qu'elles ne sont

pas avancées par des hommes qui peuvent faire autorité, il en est de

très étonnantes qu'il faut au moins respecter, lorsqu'elles ont pour

témoins des personnes dignes de notre confiance.=--Quand on trouve,

dans Froissart, que le comte de Foix, étant dans le Béarn, apprit la

défaite à Juberoth du roi Jean de Castille le lendemain de l'événement

et qu'on voit les explications qu'il en donne, on peut s'en moquer.

Il peut en être de même quand on lit dans nos «Annales» que le jour

même où le roi Philippe-Auguste mourut à Mantes, le pape Honorius lui

fit faire des funérailles publiques et donna l'ordre d'en faire autant

dans toute l'Italie; ces témoignages n'ont peut-être pas une autorité

suffisante pour nous convaincre. Mais, par contre, si, entre plusieurs

exemples qu'il cite chez les anciens, Plutarque dit savoir de source

certaine que, du temps de Domitien, la nouvelle de la bataille perdue

en Allemagne par Antonius, à plusieurs journées de Rome, y fut publiée

et répandue dans le monde entier le jour même où l'action avait lieu;

si César admet qu'il est souvent arrivé que la nouvelle d'un événement

en a devancé le fait, nous ne dirons pas d'eux que ce sont des simples

d'esprit, qui se sont laissé tromper comme le vulgaire et ne sont pas

aussi clairvoyants que nous.--Peut-on exprimer une opinion avec plus

de délicatesse, de netteté, de piquant que le fait Pline, quand il

lui convient d'en émettre? impossible de porter des jugements mieux

fondés; sur ces deux points, nous ne saurions le surpasser; et je ne

parle pas ici de son savoir si étendu, dont pourtant je fais moins de

cas; pourtant, il n'est pas si pauvre petit écolier qui ne le taxe

d'inexactitude et ne prétende lui en remontrer sur le progrès des

œuvres de la nature.

Lorsque nous lisons, dans Bouchet, les miracles opérés par les reliques

de saint Hilaire, passe encore; on peut être incrédule, l'auteur n'a

pas assez d'autorité pour que nous ne soyons pas admis à le contredire;

mais condamner du même coup tous les faits semblables qu'on nous

rapporte, me semble d'une singulière présomption.--Saint Augustin, ce

grand docteur de notre Église, témoigne avoir vu à Milan un enfant

aveugle recouvrer la vue par l'attouchement des reliques de saint

Gervais et de saint Protais; une femme, à Carthage, guérie d'un cancer

par un signe de croix qui lui est fait par une femme nouvellement

baptisée; Hespérius, un de ses familiers, chasser les esprits qui

hantaient sa maison, avec un peu de terre rapportée du sépulcre de

Notre-Seigneur; et plus tard cette terre, transportée à l'église, avoir

rendu subitement l'usage de ses membres à un paralytique; une femme,

pendant une procession, ayant touché avec un bouquet la châsse de

saint Étienne, et porté ce bouquet à ses yeux, avoir recouvré la vue

perdue depuis longtemps déjà, et cite encore plusieurs autres miracles,

auxquels il déclare avoir lui-même assisté. Que dirons-nous de lui

qui les affirme et des deux saints évêques Aurélius et Maximius, dont

il invoque les témoignages? Dirons-nous que ce sont des ignorants,

des simples d'esprit, des gens de facile composition, ou des gens

pervers et des imposteurs? Y a-t-il, dans notre siècle, quelqu'un assez

impudent pour oser se comparer à lui, soit sous le rapport de la vertu

et de la piété, soit sous celui du jugement et de la capacité? «_Quand

ils n'apporteraient aucune raison, ils me persuaderaient par leur seule

autorité_ (_Cicéron_).»--C'est une audace dangereuse et qui peut avoir

de sérieuses conséquences, en dehors même de ce qu'elle a de téméraire

et d'absurde, que de mépriser ce que nous ne comprenons pas. Qu'après

avoir posé avec votre impeccable jugement la démarcation entre le vrai

et le faux il survienne, ainsi que cela est inévitable, des faits que

vous ne puissiez nier, dépassant encore plus en surnaturel ceux que

vous récusez déjà, vous voilà, par cela même, obligés de vous déjuger.

=En matière de religion, ce n'est pas à nous à décider ce que l'on peut

ou non concéder aux ennemis de la foi.=--M'est avis que ce qui apporte

tant de désordres dans nos consciences, en ces temps de troubles

religieux que nous traversons, c'est la distinction que les catholiques

établissent entre les divers articles de foi. Ils imaginent faire acte

de modération et de discernement, en concédant à leurs adversaires

certains points en litige; ils ne voient pas quel avantage ils leur

donnent en commençant par leur céder et battre en retraite, et combien

leur désistement les excite à poursuivre dans la voie où ils sont

entrés. Les points sur lesquels ils cèdent, leur semblent de moindre

importance; il peut se faire qu'ils en aient une très grande. Ou il

faut, en tout, se soumettre à l'autorité des pouvoirs ecclésiastiques

que nous reconnaissons, ou les récuser en tout; ce n'est pas à nous

à déterminer ce sur quoi nous leur devons, ou non, obéissance.--Bien

plus, et je puis le dire parce que je l'ai éprouvé, ayant autrefois usé

de cette liberté de trier et de faire choix de certaines pratiques,

à l'égard desquelles je jugeais à propos de ne pas observer les

obligations que nous impose l'Église, parce que je les trouvais ou par

trop inutiles, ou par trop singulières, et étant venu à m'en entretenir

avec des hommes possédant à fond la science théologique, il m'a été

démontré que ces pratiques reposent sur des raisons de premier ordre

et très sérieuses, et que c'est uniquement par bêtise et ignorance que

nous les traitons avec moins de déférence que le reste. Que ne nous

souvenons-nous en combien de contradictions est tombé notre jugement!

Combien de choses nous tenions hier pour articles de foi et que nous

considérons aujourd'hui comme des fables! La gloire et la curiosité

sont * les deux fléaux de notre âme: celle-ci nous amène à mettre

notre nez partout; celle-là nous porte à ne rien laisser d'irrésolu et

d'indécis.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 181 / 295 题