_Une même ligne de conduite peut aboutir à des résultats dissemblables._
=Magnanimité du duc de Guise à l'égard de qui méditait de
l'assassiner.=--Jacques Amyot, grand aumônier de France, me contait un
jour le fait suivant, tout à l'honneur d'un de nos princes d'entre les
plus hauts en dignité, bien que d'origine étrangère. Au commencement
de nos troubles, au siège de Rouen, il fut averti par la reine, mère
du roi, d'un complot formé contre sa vie. Les lettres de la reine
mentionnaient spécialement celui qui en était le chef, un gentilhomme
angevin ou manceau qui, en ce moment et pour en arriver à ses fins,
fréquentait d'une façon assez suivie la maison du Prince. Celui-ci ne
communiqua à personne cet avis; le lendemain, se promenant au mont
Sainte-Catherine, où étaient établis les canons qui battaient la
ville qu'alors nous assiégions, ayant près de lui le grand aumônier
de qui je tiens le fait et un autre évêque, il aperçut le gentilhomme
qui lui avait été signalé et le fit appeler. Quand celui-ci fut en
sa présence, le voyant pâlir et trembler parce qu'il n'avait pas la
conscience tranquille, il lui dit: «Monsieur un tel, vous vous doutez
bien de ce que je vous veux, votre visage l'indique. N'essayez pas de
me rien cacher; je suis complètement au courant de vos intentions;
vous ne feriez qu'empirer votre cas, en cherchant à le pallier. Vous
connaissez ceci, cela (c'était la teneur même des pièces les plus
secrètes ayant trait au complot); sur votre vie, confessez-moi donc
tout, sans réticence aucune.» Quand le pauvre homme se vit pris
et convaincu (car tout avait été révélé à la reine par un de ses
complices), il n'eut plus qu'à joindre les mains et à demander grâce
et miséricorde au prince, aux pieds duquel il voulut se jeter. Le
prince l'en empêcha et continuant: «Voyons, vous ai-je autrefois, en
quelque occasion, causé quelque déplaisir? ai-je offensé quelqu'un
des vôtres par haine personnelle? Il n'y a pas trois semaines que je
vous connais, quelle raison vous a déterminé à vouloir m'assassiner?»
Le gentilhomme répondit d'une voix tremblante que ce n'était pas par
animosité particulière contre lui, mais pour servir l'intérêt général
de son parti; qu'on lui avait persuadé que ce serait œuvre pie que
de se débarrasser, de quelque manière que ce fût, d'un aussi puissant
ennemi de la religion réformée. «Hé bien, poursuivit le prince, je veux
vous montrer combien ma religion est plus tolérante que celle que vous
pratiquez; la vôtre vous a poussé à me tuer, sans m'entendre, alors que
je ne vous ai point offensé; la mienne me commande de vous pardonner,
alors que vous êtes convaincu d'avoir voulu, sans raison, attenter à ma
vie. Allez-vous en, retirez-vous, que je ne vous voie plus ici; ce sera
sage à vous de ne prendre dorénavant pour conseil, en vos entreprises,
que des gens qui soient plus hommes de bien que ceux auxquels vous vous
êtes adressé en cette circonstance.
=Clémence d'Auguste envers Cinna en semblable
circonstance.=--L'empereur Auguste, étant en Gaule, averti d'une
conjuration que tramait contre lui L. Cinna, résolut de sévir et
convoqua à cet effet ses amis en conseil pour le lendemain. Dans la
nuit, en proie à une grande agitation, songeant qu'il lui fallait
punir de mort un jeune homme de bonne famille, neveu du grand Pompée,
les perplexités qu'il en ressentait, se reflétaient dans l'expression
des pensées de toutes sortes qui l'occupaient: «Hé quoi, faisait-il,
sera-t-il dit que je vivrai constamment dans la crainte et dans de
continuelles alarmes, tandis que mon meurtrier sera libre d'aller et de
venir à son gré? Le laisserai-je indemne, lui qui a attenté à mes jours
qui si souvent ont échappé aux périls de tant de guerres civiles, de
tant de batailles livrées et sur terre et sur mer, alors que je suis
parvenu à doter le monde de la paix universelle? Puis-je l'absoudre,
quand il a voulu non seulement m'assassiner, mais me sacrifier (les
conjurés avaient projeté de le tuer pendant un sacrifice qu'il devait
accomplir)?» Puis s'étant tu quelques instants, il reprit à haute voix,
s'en prenant cette fois à lui-même: «Pourquoi vis-tu, se disait-il,
puisque tant de gens ont intérêt à ta mort? Tes vengeances et tes
cruautés n'auront-elles donc pas de fin? Ta vie vaut-elle tant de
rigueurs pour la défendre?» Livie, sa femme, voyant ses angoisses, lui
dit: «Accepteras-tu les conseils d'une femme? Que ne fais-tu comme les
médecins; quand les remèdes dont ils usent d'habitude sont sans effet,
ils essaient ceux qui produisent des effets contraires. Jusqu'ici la
sévérité n'a donné aucun résultat; les conjurations ont succédé les
unes aux autres: Lépidus a suivi Savidianus; Muréna; Lépidus; Cæpio,
Muréna; Egnatius, Cæpio; essaie ce que produiront la douceur et la
clémence. La culpabilité de Cinna est prouvée, pardonne-lui, il sera
mis de la sorte dans l'impossibilité de te nuire et cela ajoutera à
ta gloire.» Auguste, satisfait d'avoir trouvé en sa femme un écho des
sentiments que lui-même éprouvait, la remercia, contremanda le conseil
auquel il avait convoqué ses amis et ordonna qu'on fît venir Cinna et
qu'il vînt seul. Quand celui-ci se présenta, Auguste fit sortir tout
le monde de sa chambre, lui fit prendre un siège et lui parla en ces
termes: «Tout d'abord, Cinna, je te demande de demeurer tranquille;
écoute-moi sans m'interrompre, je te donnerai ensuite tout le temps et
le loisir de me répondre. Tu le sais, Cinna, tu as été pris dans le
camp de mes ennemis et je t'ai épargné alors que non seulement tu avais
embrassé leur cause, mais encore quand, par le fait de ta naissance, tu
étais des leurs; je te remis en possession de tous tes biens et t'ai
en somme si bien traité, si haut placé, que les vainqueurs envient le
sort du vaincu. La charge du sacerdoce que tu m'as demandée, je te l'ai
accordée, alors que je l'avais refusée à d'autres dont les pères ont
toujours combattu pour moi; et, m'ayant de telles obligations, tu as
formé le projet de m'assassiner.» Sur quoi Cinna s'étant récrié qu'il
était bien éloigné d'avoir de si méchantes pensées, Auguste poursuivit:
«Tu ne me tiens pas, Cinna, la promesse que tu m'as faite; tu t'étais
engagé à ne pas m'interrompre. Oui, tu as entrepris de me tuer en tel
lieu, tel jour, en telle compagnie et de telle façon.» Et, le voyant
atterré par ces renseignements donnés d'une façon si précise, gardant
le silence, non plus parce qu'il l'avait promis, mais sous l'effet des
reproches de sa conscience: «A quel mobile obéis-tu donc? continua
Auguste. Est-ce pour être empereur? Ce serait vraiment par trop
malheureux pour les affaires publiques, qu'il n'y eût que moi pour être
un empêchement à ton accession à l'empire; tu ne parviens pas seulement
à défendre ta propre maison, et dernièrement encore tu as perdu un
procès engagé contre un simple affranchi! Devenir César, est-ce donc là
tout ce que tu sais faire, tout ce dont tu es capable? s'il n'y a que
moi qui fasse obstacle à la réalisation de tes espérances, je suis prêt
à abdiquer. Mais penses-tu que Paulus, que Fabius, que les Cosséens et
les Serviliens t'acceptent, eux et tous ces nobles en si grand nombre,
nobles par leurs noms et aussi par leurs vertus qui rehaussent leur
noblesse?» Après plusieurs autres propos se rapportant à la situation
(car il l'entretint pendant plus de deux heures): «Va, Cinna, lui
dit-il, je te donne à nouveau la vie que, comme traître et parricide,
tu mérites de perdre; je te la donne comme autrefois je te la donnai,
alors qu'étant mon ennemi, elle était entre mes mains. A dater de ce
jour, soyons amis et voyons qui de nous deux sera de meilleure foi, de
moi qui te fais grâce, ou de toi qui la reçois.» Sur ces mots, il le
congédia. Quelque temps après, il lui donna le consulat, lui reprochant
de n'avoir pas osé le lui demander. Auguste reçut la juste récompense
de sa clémence en cette occasion; Cinna lui demeura depuis profondément
attaché, et, à sa mort, le fit le seul héritier de tous ses biens; à
partir de cet événement qui arriva dans sa quarantième année, aucune
conjuration, aucun complot ne se formèrent plus contre lui.--Il n'en
fut pas de même de celui de nos princes dont il a été question plus
haut; sa magnanimité ne l'a pas empêché de succomber depuis, à un
attentat pareil à celui auquel il avait échappé une première fois, tant
la prudence humaine est chose vaine et sur laquelle il est difficile de
faire fond! Quels que soient nos projets, les conseils auxquels nous
recourons, les précautions que nous prenons, la fortune est toujours là
qui tient en ses mains les événements.
=La médecine n'est pas le seul art où la fortune ait une large part
dans le succès; les beaux-arts, les lettres, les entreprises militaires
sont dans le même cas.=--Nous disons des médecins qu'ils sont heureux,
quand ils obtiennent un bon résultat, comme s'il n'y avait que leur art
qui ne puisse se suffire à lui-même, qu'il soit le seul dont les bases
sur lesquelles il repose soient si faibles qu'elles ne puissent le
soutenir; comme si enfin il n'y avait que lui qui ne puisse atteindre
au succès sans l'assistance de la fortune. Sur la médecine, je crois à
tout le bien et à tout le mal qu'on en peut dire, car, Dieu merci, je
n'en use pas. J'en agis avec elle au rebours des autres; en tous temps
je n'en fais aucun cas; mais quand je suis malade, au lieu de compter
sur elle, je la prends en grippe et la redoute; à ceux qui me pressent
d'avoir recours à ses drogues, je réponds d'attendre au moins que mes
forces soient revenues et que je sois rétabli, afin d'être plus à même
d'en supporter l'effet et les chances que j'en vais courir. Je préfère
laisser agir la nature, pensant bien qu'elle a bec et ongles pour se
défendre contre les assauts auxquels elle est en butte, et protéger
notre organisme des atteintes dont elle a charge de nous garantir. Je
crains qu'en voulant lui porter secours, alors qu'elle est aux prises
immédiates avec la maladie, qu'elle fait corps avec elle, je ne vienne
en aide à celle-ci, au lieu de lui venir en aide à elle-même, et de lui
mettre ainsi de nouvelles affaires sur les bras.
Or, je prétends que la part de la fortune est grande, non seulement
dans le cas de la médecine, mais dans celui de nombre de branches
des connaissances humaines qui semblent en être plus indépendantes.
Les inspirations poétiques par exemple, qui s'emparent d'un auteur,
le ravissent hors de lui; pourquoi ne pas les attribuer à sa bonne
chance? Lui-même confesse qu'elles dépassent ce dont il est capable,
qu'elles ne viennent pas de lui, qu'il ne saurait atteindre à pareille
hauteur; ainsi du reste que les orateurs, lorsqu'ils ont de ces
mouvements, de ces envolées extraordinaires qui les emportent au delà
de tout ce qu'ils avaient conçu. De même dans la peinture, le peintre
n'arrive-t-il pas parfois à des effets bien supérieurs à ce que son
imagination et son talent lui faisaient concevoir, qui le transportent
d'imagination et l'étonnent lui-même. Mais la part qu'a la fortune en
toutes choses, qui se manifeste déjà par la grâce et la beauté que
présentent certaines œuvres sans que l'auteur ait visé semblable
effet, apparaît d'une façon bien plus évidente encore quand ces mêmes
qualités se rencontrent à son insu. Certains lecteurs, particulièrement
doués, ne découvrent-ils pas souvent dans un ouvrage, des beautés qui
leur semblent atteindre la perfection, que l'auteur n'a pas conscience
d'y avoir mises, qu'il n'y a pas aperçues? ces lecteurs, du fait de
leur imagination, ajoutent à la forme et au sens, qui leur apparaissent
ainsi beaucoup plus riches.
Quant aux entreprises militaires, chacun sait combien la fortune y a
large part; même en dehors de l'exécution, dans les conseils que nous
tenons et les résolutions que nous prenons, la chance et la malchance
y ont place, et ce que peut notre habileté est peu de chose; plus elle
est perspicace et vive, plus elle est faible et a sujet de se défier
d'elle-même. Je suis de l'avis de Sylla; quand j'examine attentivement
les faits de guerre les plus glorieux, il m'apparaît, ce me semble,
que ceux qui les ont accomplis, n'ont pris conseil et délibéré sur
la conduite à tenir que par acquit de conscience, et qu'en engageant
l'affaire, ils se sont surtout abandonnés à leur bonne fortune;
confiants qu'elle leur viendrait en aide, ils se sont, en maintes
circonstances, laissé entraîner au delà des bornes de la raison. Leur
résolution présente parfois l'empreinte d'une confiance excessive ou
d'un désespoir inexplicable qui les poussent le plus souvent à prendre
le parti le moins rationnel en apparence et grandit leur courage à un
degré surnaturel. C'est ce qui a conduit plusieurs grands capitaines de
l'antiquité, pour faire accepter par leurs soldats leurs résolutions
téméraires, à répandre la croyance qu'elles leur étaient inspirées par
un génie familier, et le succès prédit par des signes précurseurs.
=Parti à prendre lorsque ce qui peut s'ensuivre donne lieu à
incertitude.=--Voilà pourquoi dans l'incertitude et la perplexité
où nous met l'impuissance dans laquelle nous sommes de discerner
et de choisir ce qui convient le mieux, en raison des difficultés
et accidents inhérents à chaque chose, le plus sûr, quand d'autres
considérations ne nous y amèneraient pas, est, à mon avis, de se
rejeter sur le parti qui se présente comme le plus honnête et le plus
juste; et, puisqu'on est en doute sur le plus court chemin, de toujours
suivre la voie droite. C'est ainsi que dans les deux exemples que j'ai
donnés plus haut, il n'y a pas de doute que pardonner l'offense reçue,
était plus beau et plus généreux que d'en agir différemment. Si cela
n'a pas réussi au premier, il ne faut pas en accuser la noble conduite
qu'il a tenue; peut-on savoir, s'il s'était arrêté au parti contraire,
s'il eût échappé à la mort que le destin lui réservait? en tout cas, il
eut perdu la gloire que lui a value son acte * de bonté si remarquable.
=Il n'est pas avantageux de s'attacher à prévenir les conjurations par
la rigueur.=--L'histoire mentionne force gens en proie à la crainte
d'attentats ourdis contre eux, et la plupart se sont appliqués à les
déjouer en les prévenant et recourant aux supplices; j'en vois fort peu
auxquels ce système ait réussi, témoin tant d'empereurs romains. Celui
que menace un semblable danger, ne doit compter beaucoup ni sur sa
puissance, ni sur sa vigilance, car il est bien malaisé de se garantir
d'un ennemi qui se dissimule, en feignant d'être de nos meilleurs
amis et de connaître les desseins et pensées intimes de ceux qui nous
approchent. Il aura beau se constituer une garde recrutée à l'étranger
et s'entourer constamment d'hommes armés, quiconque ne tient pas à la
vie, sera toujours maître de celle d'autrui; et puis, cette suspicion
continuelle qui le met en doute contre tout le monde, doit être un
tourment excessif.--Dion, averti que Calipsus guettait une occasion de
le frapper, n'eut pas le courage d'éclaircir le fait, préférant mourir,
dit-il, que d'être dans la triste obligation d'avoir à se garder non
seulement de ses ennemis, mais aussi de ses amis.--Cette même idée,
Alexandre le Grand la traduisit en fait, d'une façon bien plus nette
et plus énergique: avisé par une lettre de Parménion que Philippe, son
médecin préféré, avait été corrompu à prix d'argent par Darius pour
l'empoisonner, en même temps qu'il donnait la lettre à lire à Philippe,
il avalait le breuvage que celui-ci venait de lui présenter. Voulut-il
par là montrer que si ses amis voulaient attenter à ses jours, il
renonçait à sa défendre contre eux? Personne ne s'est plus confié à la
fortune que ce prince, mais je ne sais rien de sa vie qui témoigne plus
de fermeté que cet acte, ni qui soit si beau, sous quelque aspect qu'on
l'envisage.
=Triste état d'un prince en proie à la défiance.=--Ceux qui prêchent
aux princes d'être constamment en défiance, sous prétexte d'assurer
leur sûreté, les poussent à leur perte et à leur honte; car rien de
noble ne se fait sans risques à courir. J'en connais un, très brave
et entreprenant par nature, auquel on a fait perdre toutes les belles
occasions de s'illustrer, en lui répétant sans cesse: «Qu'il demeure à
l'abri au milieu des siens; ne se prête à aucune réconciliation avec
ses anciens ennemis; se tienne à part, sans se confier à plus puissant
que lui, quelques promesses qui lui soient faites, quelques avantages
que cela semble présenter.» J'en sais au contraire un autre qui, en
suivant le conseil opposé, a avancé sa fortune d'une manière inespérée.
=La hardiesse permet seule de réaliser de grandes choses.=--De la
hardiesse qui procure la gloire dont les princes sont si avides, on
peut aussi magnifiquement faire preuve, qu'on soit en pourpoint ou armé
de pied en cap, dans un cabinet que dans les camps, que l'on reste
calme ou que l'on soit menaçant; la prudence, si pleine d'attention, si
circonspecte, est l'ennemie mortelle des grandes choses. Scipion, pour
gagner la bonne volonté de Syphax, n'hésita pas à quitter son armée,
abandonnant l'Espagne nouvellement conquise et dont la soumission
pouvait encore être douteuse, pour passer en Afrique, avec simplement
deux navires, se remettant, en pays ennemi, au pouvoir d'un roi
barbare, sur la bonne foi duquel il n'était pas fixé, sans garantie,
sans otages, se confiant seulement à son grand courage, à sa bonne
fortune et dans la pensée de voir se réaliser les hautes espérances
qu'il avait conçues: «_La confiance que nous accordons à un autre, nous
gagne souvent la sienne_ (_Tite Live_).»--Qui a de l'ambition et vise
à la célébrité doit, au contraire, se garder d'une prudence exagérée,
ne pas prêter aux soupçons, non plus que s'y laisser trop entraîner
soi-même; la crainte et la défiance font naître l'offense et la
provoquent. Le plus défiant de nos rois rétablit ses affaires, surtout
en se confiant de son propre mouvement à ses ennemis, au risque de sa
vie et de sa liberté, montrant par là la pleine confiance qu'il avait
en eux, afin de les amener à en avoir en lui.--A ses légions mutinées,
César opposa uniquement l'attitude qui convient à qui exerce l'autorité
et un langage élevé; il avait une telle confiance en lui-même et en sa
fortune, qu'il ne craignit pas de s'abandonner et de s'exposer à une
armée séditieuse et rebelle: «_Il parut sur un tertre de gazon, debout,
le visage impassible; sans crainte pour lui-même, il sut l'inspirer aux
autres_ (_Lucain_).»
=Conduite à tenir en cas d'émeute; la confiance qu'on montre doit,
pour porter fruit, être ou paraître exempte de crainte.=--Mais il
est certain qu'une semblable assurance qui procure un si grand
ascendant, n'est naturelle et ne peut avoir tout son effet que chez
ceux auxquels la perspective de la mort et de ce qui peut arriver de
pire sous tous rapports, ne cause pas d'effroi; une attitude quelque
peu tremblante, qui semble douter et être incertaine du résultat, chez
celui qui poursuit l'apaisement, ne peut aboutir à rien qui vaille,
pour peu que la situation soit grave. C'est un excellent moyen de
gagner les cœurs et la bonne volonté des gens, que de se présenter
à eux fier et confiant, sous condition que ce soit de son propre
mouvement, sans y être contraint par la nécessité et que le sentiment
qui nous anime soit sincère et franc, ou tout au moins qu'on ne semble
pas avoir d'inquiétude.--J'ai vu dans mon enfance un gentilhomme,
commandant d'une ville importante, aux prises avec un violent mouvement
d'effervescence populaire. Pour apaiser ces troubles à leur début, il
prit le parti de sortir du lieu où il se trouvait et était en parfaite
sûreté et d'aller aux mutins; mal lui en prit, ils le massacrèrent. Sa
faute en cette circonstance ne fut pas tant, à mon avis, de sortir,
comme on en fait d'ordinaire reproche à sa mémoire, que d'être entré
dans la voie des concessions et d'avoir manqué d'énergie; d'avoir
cherché à calmer ces forcenés, plutôt en se mettant à leur remorque
qu'en les éclairant sur leur faute; de les avoir priés, au lieu de les
réprimander; j'estime qu'une sévérité mitigée, unie à un commandement
sûr de lui-même appuyé des troupes sous ses ordres, convenait davantage
à son rang et aux devoirs de sa charge, lui eût mieux réussi, ou tout
au moins lui eût fait plus d'honneur et eût été plus digne. Contre les
fureurs populaires, il n'y a rien à espérer de l'emploi de l'humanité
et de la douceur; ce qui inspire le respect et la crainte a plus de
chances de réussite. Je ferai également reproche à ce gentilhomme,
qu'ayant pris une résolution que j'estime brave plutôt que téméraire
en allant, sans armure et sans escorte suffisante, se jeter au milieu
de cette mer, démontée par la tempête, d'hommes atteints de folie, il
ne l'ait pas suivie jusqu'au bout. Au lieu de cela, s'apercevant du
danger, il faiblit; et sa contenance, de pacifique et conciliatrice
qu'elle était déjà, se ressentit de la frayeur qui s'empara de lui;
sa voix s'altéra, en son regard se peignirent l'effroi et le regret
de s'être aussi inconsidérément avancé; il chercha à s'esquiver et à
disparaître; ce spectacle n'en surexcita que davantage la foule en
delire, qui en vint aux pires excès avec lui.
J'assistais à une délibération relative à une grande parade de troupes
de toute nature, que l'on projetait (occasion souvent choisie par
ceux qui méditent de mauvais coups, parce que c'est là qu'ils peuvent
s'exécuter avec le moins de danger). Il y avait de fortes apparences,
d'après les bruits publics, pour ceux auxquels leurs fonctions
imposaient le maintien de l'ordre, que des tentatives de cette nature
pourraient bien s'y produire. Divers conseils furent émis à ce
sujet, comme il arrive dans les cas difficiles, et, dans le nombre,
quelques-uns très sensés et méritant d'être pris en considération.
J'opinai, quant à moi, pour qu'on évitât tout ce qui pourrait témoigner
de la crainte où l'on était; pour qu'on s'y rendit, qu'on se mêlât à
la troupe la tête haute, le visage ne reflétant aucune appréhension;
et, qu'au lieu de la restreindre (comme les autres le proposaient),
on donnât, au contraire, à cette prise d'armes, tout le développement
dont elle était susceptible, recommandant aux capitaines d'avertir
leurs soldats de faire, bien nourries et avec ensemble, les salves de
mousqueterie tirées à titre d'honneurs rendus au personnage qui les
passait en revue et de ne pas épargner la poudre. Ainsi fut fait; ces
troupes, dont la fidélité était suspecte, en reçurent un encouragement
qui amena, pour l'avenir, une mutuelle et utile confiance.
=Confiance de César en sa fortune.=--La conduite de Jules César,
dans les circonstances de cette nature, me paraît belle, au point
de ne pouvoir être surpassée. Par sa clémence * et sa douceur, il
chercha tout d'abord à gagner l'affection de ses ennemis eux-mêmes, se
contentant, quand des conjurations lui étaient dénoncées, de déclarer
simplement qu'il en était averti; puis, par un sentiment plein de
noblesse, il attendait sans effroi et sans s'en préoccuper davantage,
ce qui pourrait advenir, s'abandonnant et s'en remettant à la garde
des dieux et à sa fortune; il était certainement dans cet état d'âme,
lorsqu'il fut tué.
=Conseil donné à un tyran, pour se mettre à couvert des complots
qu'on pouvait former contre lui.=--Un étranger ayant dit et répandu
partout qu'il était à même, moyennant une forte somme d'argent,
d'indiquer à Denys, tyran de Syracuse, un moyen infaillible de
pressentir et de découvrir à coup sûr les complots que ses sujets
pouvaient organiser contre lui, Denys, auquel le propos fut rapporté,
le fit appeler pour se renseigner sur ce procédé qui pouvait être
si utile à sa sûreté. L'étranger lui dit qu'il n'était autre que de
lui faire donner un talent, et de se vanter d'avoir appris de lui
ce singulier secret. Denys trouva l'idée bonne et lui fit compter
six cents écus. Aux yeux de tous, il n'était pas vraisemblable que
le tyran eût gratifié un inconnu d'une aussi forte somme, si ce
n'était en récompense d'un important service rendu; et cette croyance
contribua à rendre ses ennemis circonspects. C'est qu'en effet, les
princes qui ébruitent les avis qu'ils reçoivent des attentats médités
contre eux, agissent sagement; ils font croire que leur police est
bien faite et que rien ne peut être entrepris contre eux, dont ils
n'aient vent.--Le duc d'Athènes commit plusieurs maladresses au début
de sa récente domination sur Florence; la plus grande fut que, prévenu
de conciliabules tenus contre lui par les mécontents, il fit mourir
Matteo di Morozo, qui était l'un des leurs et le premier les lui avait
dénoncés, dans la pensée que personne ne connaîtrait ces réunions et
ne serait ainsi porté à croire que sa domination fût impatiemment
supportée par quelques-uns.
=Mourir vaut mieux parfois que d'être sous la menace continue d'une
fin tragique.=--Je me souviens avoir lu autrefois l'histoire d'un haut
personnage Romain qui, proscrit par les triumvirs, avait été assez
habile pour échapper nombre de fois à ceux lancés à sa poursuite. Un
jour, une troupe de cavaliers envoyés pour s'emparer de lui, passa,
sans le découvrir, près d'un épais buisson où il était caché. Mais
lui, en ce moment, songeant à la peine et aux difficultés qu'il
avait, depuis si longtemps, pour se dérober aux recherches continues
et minutieuses dont il était partout l'objet, au peu de plaisir
qu'il pouvait espérer d'une pareille vie, se prit à penser qu'il
était préférable d'en finir une bonne fois, que de demeurer toujours
dans ces transes; et sortant de sa cachette, lui-même rappela les
cavaliers qui le cherchaient et se livra volontairement à leur merci,
pour se débarrasser, eux et lui, de plus longs tracas. Se livrer
soi-même à ses ennemis, est un parti un peu excessif; je crois
cependant qu'il vaut encore mieux en agir ainsi, que de demeurer
constamment sous l'appréhension fiévreuse d'un accident inévitable.
Toutefois, l'inquiétude et l'incertitude étant au fond de toutes
les précautions que l'on peut prendre, le mieux encore est de se
préparer courageusement à tout ce qui peut arriver et de tirer quelque
consolation de ce que l'on n'est pas certain que cela arrivera.