CHAPITRE XXII.

_Des coutumes et de la circonspection à apporter dans les modifications

à faire subir aux lois en vigueur._

=De la force de l'habitude.=--Celui-là me paraît avoir très bien

apprécié la force de l'habitude auquel est due l'invention de ce conte

d'une femme de la campagne qui, ayant coutume de caresser et de porter

dans ses bras un veau depuis sa naissance et le faisant chaque jour,

en arriva, par habitude, à le porter encore, alors qu'il fut devenu un

bœuf de grande taille; car la coutume, en vérité, est une impérieuse

et perfide maîtresse d'école. Peu à peu, à la dérobée, elle prend

autorité sur nous; ses commencements sont doux et humbles; avec le

temps, elle s'implante et s'affermit, et en arrive à nous montrer un

visage absolu et tyrannique, vers lequel nous n'osons même plus lever

les yeux. Nous la voyons violenter la nature, dans ses accidents comme

dans ses règles: «_L'usage est le plus sûr guide en toutes choses_

(_Pline_).» Je me range à cet égard à l'idée qu'exprime l'antre qu'a

imaginé Platon dans sa République et conçois que, bien souvent, les

médecins soient amenés à lui subordonner les traitements que leur art

leur indique d'ordonner; c'est par elle que le roi Mithridate parvint à

faire supporter le poison à son estomac; que la fille citée par Albert

en était arrivée à vivre d'araignées; que dans les nouvelles Indes

des peuples, d'assez d'importance, ont été trouvés, sous des climats

divers, qui les mangent, en font provision, s'en nourrissent, et font

de même des sauterelles, fourmis, lézards, chauves-souris, qu'ils

font cuire et apprêtent à des sauces variées; un crapaud, en temps de

disette, s'y est vendu six écus. Pour d'autres peuplades, nos aliments

et nos viandes seraient mortels et vénéneux: «_Grande est la force de

l'habitude; par elle, le chasseur passe la nuit dans la neige ou se

brûle au soleil de la montagne; l'athlète, meurtri du ceste, ne pousse

pas même un gémissement_ (_Cicéron_).»

Ces exemples que nous trouvons à l'étranger, ne sont pas si étranges

qu'ils paraissent, si nous considérons ce que nous sommes à même de

constater journellement, combien l'habitude atrophie nos sens. Pas

n'est besoin pour cela de citer ce que l'on dit des gens qui habitent

près des cataractes du Nil; non plus que la théorie émise par les

philosophes sur la musique céleste que produisent, en s'effleurant dans

le cours de leurs révolutions, les astres, corps solides et polis,

dont le léger frottement des uns contre les autres doit certainement

occasionner une merveilleuse harmonie, aux accents et au rythme de

laquelle leurs contours et leurs orbites se modifient. De cette

musique, si intense qu'elle soit, personne ne s'aperçoit ici-bas, en

raison de sa continuité qui fait que notre ouïe y est habituée et ne

la perçoit plus, tout comme les Égyptiens qui n'entendent pas le bruit

des cataractes, si considérable qu'il soit. Il suffit d'observer les

maréchaux ferrants, les meuniers, les armuriers, qui ne résisteraient

pas au vacarme qu'ils font continuellement, s'ils le percevaient,

comme nous le percevons nous-mêmes.--Mon collet de fleurs flatte mon

odorat quand je commence à le porter; mais, au bout de trois jours,

ceux qui m'approchent sont seuls à s'apercevoir de la bonne odeur

qu'il répand.--Ce qui est plus étonnant encore, c'est que malgré des

intervalles et des interruptions de longue durée, l'habitude puisse

continuer l'effet des impressions qu'elle a produit sur nos sens,

ainsi qu'il arrive à ceux qui habitent près des clochers. Chez moi,

je loge dans une tour où, matin et soir, une fort grosse cloche sonne

l'_Ave Maria_. Ce tintamarre va jusqu'à ébranler la tour; dans les

premiers jours il m'est insupportable; mais en peu de temps je m'y

fais, au point que je l'entends sans qu'il me gêne et que souvent il ne

m'éveille même plus.

=Les vices prennent pied chez l'enfant dès le bas âge et devraient être

combattus dès ce moment.=--Platon grondait un enfant qui jouait aux

noix; l'enfant lui répondit: «Tu me grondes pour bien peu de chose.»

«L'habitude, répliqua Platon, n'est pas une chose de peu.»--J'estime

que nos plus grands vices s'implantent en nous dès notre plus jeune

enfance, et que la partie principale de notre éducation est entre

les mains de nos nourrices. Il est des mères pour lesquelles c'est

un passe-temps que de voir leur enfant tordre le cou à un poulet,

s'amuser à martyriser un chien ou un chat; et des pères assez sots

pour, lorsque leur fils frappe ou injurie un paysan ou un laquais qui

ne se défend pas, y voir le signe précurseur d'une âme martiale; ou

des dispositions à la gentillesse, en le voyant jouer adroitement,

à un camarade, un méchant tour ou quelque malicieuse perfidie. Ce

sont pourtant là le point de départ et des indices certains de la

cruauté, de la tyrannie et de la trahison; ces vices y sont en germe,

se développent graduellement et d'autant plus qu'ils passent dans les

habitudes. Il est très dangereux d'excuser ces vilains penchants, en

arguant de la jeunesse de l'enfant et du peu d'importance de l'acte;

premièrement, parce que c'est la nature qui parle en lui, et elle s'y

montre d'autant plus sous son vrai jour, qu'il est plus jeune et que

ce sont ses débuts; secondement, parce que la laideur d'une mauvaise

action ne dépend pas du dommage causé, de la différence des écus aux

épingles, elle est en elle-même. Je ne trouve pas judicieux de dire:

«Ce n'est qu'une épingle qu'il a volée; il ne l'eût pas fait, s'il se

fût agi d'écus»; ce qu'il faut dire, c'est: «Il a volé une épingle, il

est capable de voler des écus.» Apprenons soigneusement aux enfants à

haïr les vices auxquels ils sont enclins; faisons-en ressortir à leurs

yeux la laideur naturelle et amenons-les, non seulement à éviter de s'y

abandonner, mais surtout à les détester du fond du cœur; que l'idée

même qui peut leur en venir leur fasse horreur, sous quelque masque

qu'ils se présentent.

Je sais bien que pour avoir été, dans mon enfance, élevé à aller

toujours droit devant moi, sans me détourner des grands chemins battus

et n'avoir jamais été porté à mêler à mes jeux d'enfant de petites

intrigues ou de la tromperie (les jeux d'enfant sont-ils des jeux et

ne faut-il pas y voir ce qui, chez eux, constitue leurs actes les plus

sérieux?), il n'est passe-temps si futile où je n'apporte de moi-même,

par le seul effet de ma nature et sans effort, une extrême répugnance à

tromper. Quand je manie les cartes, que l'enjeu soit monnaie de cuivre

ou monnaie d'or, que je gagne ou que je perde, que je joue contre ma

femme et ma fille, peu m'importe, ma manière de jouer est la même que

si c'était pour de bon. En tout et partout, mes propres yeux suffisent

à me tenir en garde contre moi-même; il n'y en a pas qui me surveillent

de si près, ni que je redoute davantage de scandaliser.

=Habileté à laquelle on peut atteindre par l'habitude.=--Je viens de

voir chez moi un homme de petite taille, né à Nantes, venu au monde

sans bras, qui a si bien exercé ses pieds à faire ce que d'autres font

avec les mains, qu'ils en ont presque oublié leur office naturel. Au

demeurant, il les appelle ses mains et en use pour tailler, charger un

pistolet et le faire partir, enfiler une aiguille, coudre, écrire, ôter

son bonnet, se peigner, jouer aux cartes et aux dés qu'il mêle et agite

avec autant de dextérité que pas un. L'argent que je lui ai donné *

(car il gagne sa vie à se faire voir), il l'a pris avec son pied, comme

nous avec la main.--J'en ai vu un autre, encore enfant, qui, n'ayant

pas de mains, maniait avec un repli de son cou une épée à deux mains,

une hallebarde, les jetant en l'air, les rattrapant; lançait une dague

et faisait claquer un fouet, aussi bien que n'importe quel charretier

de France.

=Puissance de la coutume sur les opinions, elle est cause de la

diversité des institutions humaines.=--Mais où l'on juge bien mieux

des effets de l'habitude, c'est par les étranges impressions qu'elle

produit sur nos âmes, où elle trouve moins de résistance. Quelle

action n'est-elle pas susceptible d'exercer sur nos jugements et nos

croyances. Laissons de côté la question religieuse à laquelle se

trouvent mêlées tant d'impostures dont tant de grandes nations et tant

d'hommes capables ont été imbus, question tellement en dehors de notre

pauvre raison humaine, qu'on est bien excusable de s'y perdre, si,

par faveur divine, on n'a pas été tout particulièrement éclairé; sur

toute autre question, y a-t-il une opinion, si bizarre soit-elle, que

l'habitude n'ait introduite et fait sanctionner par les lois, partout

où elle l'a jugé à propos; et combien est juste cette exclamation, que

nous trouvons dans un auteur latin: «_Quelle honte pour un physicien,

qui doit poursuivre sans relâche les secrets de la nature, d'alléguer

la coutume, pour preuve de la vérité_ (_Cicéron_).»

=Coutumes bizarres de certains peuples.=--Il ne vient à l'imagination

humaine aucune fantaisie si dépourvue de sens, dont on ne trouve des

exemples dans quelque usage passé dans les mœurs d'un pays ou d'un

autre et que par suite notre raison n'admette et n'explique.--Il est

des peuples où on tourne le dos à qui l'on salue et où on ne regarde

jamais qui l'on veut honorer.--Il en est où quand le roi crache, la

dame de la cour la plus en faveur tend la main; chez un autre, ce sont

en pareil cas les plus haut placés de son entourage qui se baissent et,

avec un linge, ramassent sur le sol ce qui l'a souillé.--A ce propos,

une anecdote:

Un gentilhomme français, réputé pour ses reparties, se mouchait

toujours avec les doigts, chose fort contraire à nos usages. Défendant

sa manière de faire, il me demanda pour quel motif ce sale produit de

nos humeurs était à ce point privilégié, que nous préparons un beau

linge bien fin pour le recevoir; et pourquoi, ce qui est pis, nous

l'empaquetons ensuite et le serrons si précieusement sur nous; qu'il

y avait là de quoi donner mal au cœur, beaucoup plus que de voir

s'en débarrasser n'importe où, comme nous agissons de toute chose

malpropre. Je trouvai que son observation n'était pas complétement

déraisonnable; l'habitude m'avait empêché jusqu'alors de m'apercevoir

de cette étrangeté, qui nous répugnerait profondément, si elle nous

était présentée comme pratiquée dans un pays autre que le nôtre.--Les

miracles résultent de notre ignorance des lois de la nature et ne

vont pas à l'encontre; mais l'habitude enlève à notre jugement la

saine appréciation des choses. Les Barbares ne sont pas pour nous un

sujet d'étonnement plus grand que nous ne le sommes pour eux, ni en

moins d'occasions; chacun en conviendrait si, après avoir réfléchi à

tous ces exemples que nous présentent les temps passés et les pays

lointains, il savait méditer sur ceux qu'il trouve dans son propre

milieu et en raisonner judicieusement. La raison humaine est un mélange

confus, où toutes les opinions, toutes les coutumes, de quelque nature

qu'elles soient, trouvent également place; elle embrasse une infinité

de matières, sous un nombre infini de formes diverses.--Je reviens

maintenant à mon sujet.

Il est des peuples où, sauf sa femme et ses enfants, personne ne parle

au roi que par intermédiaires.--Chez une nation, les vierges montrent à

découvert les parties du corps que la pudeur commande de dérober à la

vue; tandis que là même, les femmes mariées les couvrent et les cachent

avec soin.--Ailleurs, on a la coutume, qui n'est pas sans rapport avec

la précédente, de ne considérer la chasteté comme obligatoire que dans

le mariage. Les filles peuvent se donner à leur gré; se faire avorter

au moyen de drogues spéciales, si elles deviennent enceintes, et cela

au vu et au su de tout le monde.--Ailleurs, lorsqu'un marchand se

marie, tous les marchands invités à la noce, couchent avec la mariée,

avant le mari; et, plus il y en a, plus il en résulte pour elle

d'honneur et de considération pour son courage et son endurance. Il

en est de même, si c'est un officier qui se marie, si c'est un noble,

et ainsi des autres; toutefois, si c'est un laboureur ou quelqu'un du

bas peuple, c'est au seigneur qu'il appartient de coucher avec elle;

et ce faisant, chacun l'exhorte, à qui mieux mieux, à garder fidélité

à son mari.--Dans certains pays, on trouve des maisons publiques de

débauche où les hommes remplacent les femmes et où se pratiquent des

mariages.--On en voit où les femmes vont à la guerre en même temps que

leurs maris, et non seulement prennent part au combat, mais encore à

l'exercice du commandement;--où on ne porte pas seulement des bagues

au nez, aux lèvres, aux joues, aux orteils des pieds, mais aussi des

tiges d'or, parfois assez lourdes, qui se portent transperçant les

extrémités des seins et les fesses;--où, en mangeant, on s'essuie les

doigts aux cuisses, aux bourses des organes génitaux, à la plante des

pieds.--Il en existe où les enfants n'héritent pas, ce sont les frères

et les neveux; ailleurs, ce sont les neveux seulement, sauf lorsqu'il

s'agit de la succession du prince.--Nous voyons, dans d'autres pays,

les biens être en commun; et des magistrats, dont les actes sont sans

appel, être préposés à la culture des terres, sur toute l'étendue du

territoire, et à la répartition des produits, suivant les besoins

de chacun;--les enfants qui meurent, être pleurés, et la mort des

vieillards être fêtée par des réjouissances;--les hommes et les femmes

coucher pêle-mêle, par dix ou douze, dans un même lit;--les femmes qui

ont perdu leur mari de mort violente, pouvoir se remarier; les autres

ne le pouvoir pas;--être fait si peu de cas de la femme, qu'on tue à

leur naissance les enfants du sexe féminin, sauf à aller acheter des

femmes dans les pays voisins, quand besoin en est;--les maris avoir

possibilité de répudier leurs femmes, sans qu'ils aient à donner de

raison; et cette possibilité refusée aux femmes, quels que soient

les motifs qu'elles pourraient avoir à alléguer;--les maris être en

droit de les vendre, si elles sont stériles.--Il en est où, quand

une personne meurt, on fait cuire son corps, puis on le pile jusqu'à

ce qu'il soit réduit en bouillie; et cette bouillie, on la mêle au

vin et on la boit.--La sépulture la plus enviée est, chez certains,

d'être mangé par des chiens; chez d'autres, par des oiseaux.--On croit

ailleurs que les âmes qui, après la mort, ont mérité d'être heureuses,

demeurent en pleine liberté, dans des lieux pleins de délices, où

elles jouissent de tout ce qui peut être agréable; et que, lorsque

résonne un écho, ce sont elles que nous entendons.--Il y a des peuples

qui combattent dans l'eau, et qui, tout en nageant, se servent avec

adresse de leur arc.--Chez certains, hausser les épaules et baisser

la tête sont le signe de la sujétion; et en entrant dans la demeure

du roi, on ôte sa chaussure.--Il en est où des eunuques sont chargés

de la garde des femmes vouées à la vie religieuse; et pour empêcher

qu'elles ne conçoivent de l'amour pour eux, on mutile à leurs gardiens

le nez et les lèvres; chez les mêmes les prêtres se crèvent les yeux,

pour avoir plus de facilité d'approcher les démons et recueillir leurs

oracles;--où chacun fait un dieu de ce qui lui plaît: le chasseur, d'un

lion ou d'un renard; le pêcheur, de certains poissons; où des idoles

sont élevées à toute action ou passion humaine, et où le soleil, la

lune, la terre sont les divinités principales; le serment y consiste

à toucher la terre, en regardant le soleil; la viande et le poisson

s'y mangent crus;--où les serments les plus solennels se prêtent en

jurant par le nom de quelque personne trépassée, dont la mémoire est

en vénération, et posant la main sur sa tombe;--où * chaque année,

comme cadeau de nouvel an, le roi envoie du feu aux princes, ses

vassaux; quand ce feu est apporté, tout autre qui se trouve être allumé

* dans la maison est éteint; et, sous peine de se rendre coupable de

lèse-majesté, les serfs de chacun de ces princes, doivent venir s'en

procurer à nouveau chez lui;--où quand le roi, pour se consacrer aux

pratiques religieuses, abdique, ce qui arrive souvent, son héritier

immédiat est également obligé d'abdiquer et le pouvoir passe à celui

qui venait en troisième ligne;--où on change de forme de gouvernement

aussi fréquemment que les affaires * le comportent; on y dépose le

roi quand cela semble à propos; et en son lieu et place, on confie

le pouvoir à quelques anciens ou on le laisse au peuple;--où hommes

et femmes sont circoncis, et les uns et les autres baptisés;--où le

soldat qui, en un ou plusieurs combats, est arrivé à présenter au roi

sept têtes d'ennemis tués par lui, est fait noble;--où, chose rare

et peu conforme aux principes sociaux, on n'admet pas l'immortalité

de l'âme;--où les femmes accouchent sans appréhension et sans se

plaindre;--où elles font usage de jambières de cuivre qu'elles portent

à chaque jambe; dans ces mêmes contrées, mordues par un pou, il est

bienséant qu'elles le détruisent avec les dents; et, elles n'oseraient

se marier, sans avoir au préalable offert au roi leur pucelage;--où

on salue en touchant la terre du doigt, l'élevant ensuite vers le

ciel;--où les hommes, transportant des fardeaux, les portent sur

la tête; les femmes sur les épaules; là encore les femmes pissent

debout et les hommes accroupis;--où en signe d'amitié, on envoie de

son sang aux personnes que l'on affectionne; et les hommes que l'on

veut honorer, y sont encensés, comme cela se pratique vis-à-vis des

dieux;--où les mariages ne peuvent se contracter, non seulement entre

parents au quatrième degré, mais ne sont pas admis, quel que soit le

degré de parenté, si éloigné qu'il soit;--où les enfants sont laissés

en nourrice jusqu'à quatre ans, et même jusqu'à douze; et chez les

mêmes, on considère comme pouvant entraîner la mort de l'enfant qui

vient de naître, de lui donner à téter avant un jour révolu;--où les

pères ont charge de châtier les individus du sexe masculin, et les

mères, en dehors de tout regard indiscret, les personnes de leur

sexe, et où existe ce châtiment de pendre le patient par les pieds et

l'enfumer;--où on circoncit les femmes;--où toute herbe est utilisée

pour la consommation, sauf celles exhalant une mauvaise odeur;--où rien

n'est clos; les habitations si belles et si riches qu'elles soient, n'y

ont ni porte, ni fenêtre; il n'y a pas de coffres qui ferment et les

voleurs y sont punis beaucoup plus sévèrement qu'ailleurs;--où on tue

les poux avec les dents, comme font les singes, et trouve dégoûtant de

les écraser avec les ongles;--où dans tout le cours de la vie, on ne

se coupe jamais ni les cheveux, ni la barbe, ni les ongles.--Il en est

où on ne coupe que les ongles de la main droite, conservant intacts

par coquetterie ceux de la main gauche;--où on laisse croître les

cheveux et la barbe du côté droit, quelle que soit la longueur qu'ils

peuvent atteindre, et rase ceux de l'autre côté.--Dans des pays voisins

les uns des autres: ici, c'est par devant qu'on laisse croître les

cheveux tandis qu'on rase ceux de derrière; là, c'est l'inverse.--Il

s'en trouve où les pères prêtent pour en jouir, moyennant paiement,

leurs enfants à leurs hôtes; les maris leur prêtent leurs femmes;--où

il n'est pas deshonnête de faire des enfants à sa mère; pas plus que

les pères s'unir à leurs filles et caresser leurs fils;--où dans les

réunions qui accompagnent les festins, on use des enfants, et, sans

distinction de parenté, on se les repasse les uns aux autres.--Il est

des pays où on mange de la chair humaine.--Ici, c'est un devoir de

piété de tuer son père arrivé à un certain âge; ailleurs le père décide

du sort des enfants encore dans le sein de leur mère, désignant ceux

qu'il veut conserver et élever, et ceux qu'il voue à l'abandon et à la

mort.--Dans des contrées, les maris qui sont vieux, prêtent, pour en

user, leurs femmes à de plus jeunes; dans d'autres, les femmes sont en

commun, et cela sans que la moindre réprobation y soit attachée; il

en est même, où les femmes se font honneur d'orner le bord de leurs

robes de belles touffes de laine ou de soie, dont le nombre marque

celui des hommes qui les ont possédées.--N'est-ce pas par un effet de

l'habitude que s'est constitué un état uniquement composé de femmes qui

s'exercent au maniement des armes, s'organisent en armées et livrent

bataille?--N'est-ce pas elle qui, par le fait même des choses, apprend

aux gens des dernières classes de la société ce dont les plus sages,

avec toute leur philosophie, n'arrivent pas à se persuader? nous savons

en effet que des peuples ont existé, où non seulement tous avaient le

dédain de la mort, mais qui fêtaient sa venue; où les enfants, dès

l'âge de sept ans, supportaient d'être fouettés jusqu'à en mourir, sans

que leur visage reflétât la douleur qu'ils pouvaient ressentir; où la

richesse était à tel point méprisée, que le plus misérable habitant de

la ville n'eût pas daigné se baisser pour ramasser une bourse pleine

d'écus.--Nous connaissons des pays très fertiles, offrant toutes

ressources pour faire bonne chère, où le pain, le cresson et l'eau

étaient les mets les plus délicats dont il était fait ordinairement

usage.--N'est-ce pas encore un fait d'habitude que ce miracle que, dans

l'île de Chio, en sept cents ans, on ne cite pas une femme ou fille

dont l'honneur ait été entaché?

En somme, j'estime qu'il n'est rien que la coutume ne fasse ou qu'elle

ne puisse faire; et c'est avec raison que Pindare, m'a-t-on dit,

l'appelle «la reine et l'impératrice du monde».--Un quidam, rencontré

battant son père, répondait que c'était la coutume de sa maison;

que son père avait de même battu son aïeul; son aïeul son bisaïeul;

et, montrant son fils, il ajoutait: «Celui-ci me battra à mon tour,

quand il sera arrivé à mon âge.»--Ce père, que son fils tiraillait et

houspillait tout le long du chemin, arrivé à une certaine porte, lui

intima de cesser, car, disait-il, lui-même n'avait traîné son père que

jusque-là; c'était la limite où prenaient fin les mauvais traitements

dont, par tradition, les fils, dans la famille, usaient à l'égard des

pères.--C'est aussi souvent par habitude, dit Aristote, que du fait

qu'elles sont malades, des femmes s'arrachent les cheveux, rongent

leurs ongles, mangent du charbon et de la terre; et plus par coutume

que par penchant naturel, que les mâles se mêlent aux mâles.

=Les lois de la conscience dérivent plus des coutumes que de la nature;

notre attachement au gouvernement, au pays=, =est notamment un fait

d'habitude=.--Les lois de la conscience que nous disons relever de la

nature, ont leur origine dans les coutumes. Chacun respecte en son for

intérieur les opinions et les mœurs pratiquées et admises autour de

lui; il ne peut s'en affranchir sans remords; leur application lui vaut

l'approbation générale; quand, aux temps passés, les Crétois voulaient

du mal à quelqu'un, ils priaient les dieux de lui faire contracter

quelque mauvaise habitude. Son principal effet, qui constitue sa force,

c'est de nous circonvenir et de s'emparer de nous, au point que nous

pouvons à peine nous ressaisir et rentrer en nous-mêmes pour réfléchir

et raisonner les actes auxquels elle nous entraîne. En vérité, parce

que, dès notre naissance, nous humons avec notre premier lait ce qui

est habitudes et coutumes et que le monde nous apparaît d'une certaine

façon quand nous le voyons pour la première fois, il semble que nous ne

sommes nés que sous condition de nous y soumettre à notre tour et que

les idées, en cours autour de nous, que nos pères nous ont infusées en

nous donnant la vie, soient absolues et édictées par la nature. Il en

résulte qu'on s'imagine que ce qui est en dehors des coutumes, est en

dehors de la raison, et Dieu sait combien, à cet égard, nous sommes le

plus souvent dans l'erreur.

Si comme nous, qui nous étudions, avons appris à le faire, chacun

qui entend émettre une judicieuse sentence, s'en faisait aussitôt

application en ce qui peut le toucher, il verrait que ce n'est pas tant

un bon mot, qu'un coup de fouet cinglant violemment la bêtise ordinaire

de son jugement. Mais les avertissements et les préceptes émanant de

la vérité, nous les considérons toujours comme s'adressant aux autres

et jamais à nous; et, au lieu de les mettre à profit pour améliorer

nos mœurs, nous nous bornons à les classer très sottement et très

inutilement dans notre mémoire.--Continuons maintenant à nous occuper

de l'empire que la coutume exerce sur nous.

Les peuples, faits à la liberté, habitués à se gouverner eux-mêmes,

tiennent toute autre forme de gouvernement pour monstrueuse et

contraire à la nature; ceux qui sont accoutumés à la monarchie, pensent

de même. Ces derniers, quelle que soit la possibilité d'en changer que

leur offre la fortune, alors même qu'ils ont eu de grandes difficultés

à se débarrasser d'un maître qui ne leur convenait pas, ne pouvant se

résoudre à prendre en haine d'en avoir un, se hâtent de s'en donner un

nouveau, avec lequel ils éprouvent les mêmes difficultés.--C'est par

un effet de l'habitude, que chacun est satisfait du lieu où la nature

l'a placé; les populations sauvages de l'Écosse n'ont que faire de la

Touraine, pas plus que les Scythes de la Thessalie.--Darius demandait

à des Grecs s'ils se sentaient portés à faire comme dans l'Inde, où

il est dans les coutumes de manger les parents qui viennent à mourir,

dans l'idée qui y règne qu'on ne saurait leur donner plus honorable

sépulture que son propre corps; à quoi les Grecs répondirent que pour

rien au monde, ils ne se plieraient à cet usage. S'étant aussi de même

adressé aux Indiens, pour tenter de leur persuader l'abandon de cette

coutume et l'adoption de celle des Grecs qui brûlaient les corps de

leurs pères, ce prince vit sa proposition soulever une plus grande

horreur encore. Chacun en agit ainsi, d'autant que l'habitude fait que

nous ne voyons pas les choses sous leur vrai jour: «_Il n'est rien

de si grand, de si admirable au premier abord que, peu à peu, on ne

regarde avec moins d'admiration_ (_Lucrèce_).»

=L'habitude est aussi la source de grands abus, entre autres la

vénalité et l'administration de la justice et en fait de choses de

moindre importance, le grotesque des vêtements de notre époque;

difficulté d'aller à l'encontre.=--Autrefois, ayant eu à justifier un

des usages que nous pratiquons, admis avec une autorité incontestée

chez nous et assez au loin, et ne voulant pas, comme il se fait

souvent, me borner à l'appuyer de ce qu'il est écrit dans nos lois

et à en citer des exemples, j'essayai de remonter à son origine. La

cause première à laquelle je fus ainsi amené, prêtait tellement à la

controverse, qu'à peine je pouvais l'admettre, moi qui avais charge

d'en convaincre les autres.--Reste le moyen auquel Platon avait recours

et qu'il tenait comme souverain et de premier ordre, pour faire cesser

les amours hors nature et à contre-sens qui se pratiquaient de son

temps. Il s'appliquait à les faire condamner par l'opinion publique,

et incitait les poètes et chacun à les combattre par des récits les

flétrissant. C'est par là qu'il espérait en arriver à ce que, si belle

qu'elle fût, une fille n'éveillât plus l'amour chez son père; et que

les sœurs ne recherchassent pas les caresses de leurs frères, plus

faits encore, par leur beauté, pour les séduire; agissant ainsi à

l'instar des fables de Thyeste, d'Œdipe, de Macaréus qui, chantées

aux jeunes enfants, en même temps qu'elles les amusaient, gravaient

dans leur esprit d'utiles leçons de morale.--Certes la pudeur est une

belle vertu et son utilité n'est pas contestée; cependant il est aussi

malaisé de la régenter et de chercher dans la nature des raisons en sa

faveur, qu'il est facile de faire valoir à l'appui l'usage, les lois

et les préceptes.--Les causes premières qui ont fait adopter par tous

telle manière de faire, sont difficiles à découvrir, si minutieuses

que soient les recherches et ceux qui s'y livrent, passent sans s'y

arrêter, n'osant même pas essayer de les élucider; ils se rejettent

tout d'abord sur ce que telle est la coutume; ils s'étendent à perte

de vue sur ce thème et, de la sorte, triomphent à bon compte. Ceux qui

ne veulent pas se soustraire à cette recherche des causes premières,

errent encore davantage et en arrivent à des conclusions extravagantes;

témoin Chrysippe qui, en maints endroits dans ses écrits, laisse

entendre le peu d'importance qu'il attache aux unions incestueuses,

quelles qu'elles soient.

Qui voudra détruire le préjudice excessif qui résulte de certaines

coutumes, en trouvera qui, indubitablement, sont susceptibles d'être

abandonnées et ne reposent que sur l'antiquité atteinte de décrépitude

à laquelle elles remontent. Cela mis à part, les examinant au seul

point de vue de la vérité et de la raison, ce qu'il découvrira

l'étonnera, au point qu'il se demandera s'il est bien dans son bon

sens, alors que jamais il ne lui aura moins fait défaut.--Que peut-il,

par exemple, y avoir de plus extraordinaire qu'un peuple soumis à des

lois dont il n'a jamais entendu parler; astreint dans les questions

relatives à ses affaires privées, mariages, donations, testaments,

ventes et achats, à des règles qu'il ne peut connaître, parce qu'elles

ne sont ni écrites, ni publiées en sa langue, et dont il ne peut se

procurer qu'à prix d'argent la traduction et des renseignements sur

leur mode d'application; non dans les conditions où le proposait si

ingénieusement Isocrates, qui conseillait à son roi de rendre libres et

dégrevés de tous droits, tous trafics et négoces auxquels se livraient

ses sujets, de manière à ce qu'ils soient suffisamment rémunérateurs,

et de leur rendre au contraire très onéreux les querelles et les

procès, en les grevant de frais énormes; mais dans les conditions

incroyables qui nous régissent; où tout se vend, même les conseils,

et où le recours aux lois se paie à l'égal d'une marchandise. Je

rends grâce à la fortune de ce qu'au dire de nos historiens, ce fut

un gentilhomme gascon, de mon pays, qui, le premier, protesta, quand

Charlemagne voulut étendre à la Gaule les lois qui régissaient l'empire

romain.

Qu'y a-t-il de plus contraire aux conditions naturelles de la société

que de voir, une nation où il est dans les coutumes et sanctionné

par la loi que l'office de juge soit vénal, que les jugements rendus

soient payés en beaux derniers comptants; où il est légal que celui

qui ne peut la payer, ne puisse s'adresser à la justice et que cette

marchandise soit en si grand crédit, que les gens chargés d'instruire

et de régler les procès, constituent dans l'État un quatrième ordre

s'ajoutant aux trois autres déjà existants, le clergé, la noblesse

et le peuple? Ce quatrième ordre ayant charge des lois et autorité

souveraine sur nos biens et nos vies, et formant une classe distincte

de la noblesse, il en résulte une législation double comprenant:

l'une, les lois qui régissent les questions d'honneur; l'autre, celles

relatives à l'administration de la justice, dans certains cas en

opposition les unes avec les autres. Les premières condamnent aussi

sévèrement celui qui souffre un démenti, que les secondes punissent

celui qui en châtie l'auteur; le devoir militaire veut que celui qui

ne demande pas réparation d'une injure reçue, soit dégradé et déchu

de ses titres de noblesse; le devoir civil le menace de la peine

capitale, s'il s'en venge; qui s'adresse aux lois pour obtenir raison

d'une offense faite à son honneur, se déshonore; qui se fait justice

lui-même, est atteint et frappé par la loi.--Que penser de ces deux

parties d'un même tout et pourtant si différentes: ceux-là ont charge

de la paix, ceux-ci de la guerre; ceux-là ont le gain en partage,

ceux-ci l'honneur; ceux-là la science, ceux-ci la vertu; ceux-là la

parole, ceux-ci l'action; ceux-là la justice, ceux-ci la vaillance;

ceux-là la raison, ceux-ci la force; ceux-là portent la robe longue,

ceux-ci sont gens de robe courte.

Quant aux choses de moindre importance, les vêtements par exemple, à

qui voudra les ramener à leur objet essentiel, qui est d'être utiles et

commodes et de s'adapter aux formes du corps, ce qui seul leur donne de

la grâce et satisfait aux convenances qui ont été leur raison d'être,

je signalerai entre autres, comme atteignant, selon moi, la limite du

grotesque, nos bonnets carrés; cette longue queue de velours plissé

avec ajustements de toutes formes et de toutes couleurs qui, chez

les femmes, se porte de la tête aux pieds; et aussi nos culottes qui

si sottement et si inutilement moulent un membre que nous ne pouvons

seulement pas honnêtement nommer, et que de la sorte nous montrons en

faisant parade en public.

=Il n'en faut pas moins se conformer aux usages et, sauf le cas

d'absolue nécessité, se garder de toute innovation dans toutes les

institutions publiques; ébranlement causé en France par l'introduction

de la Réforme.=--Ces considérations ne doivent cependant pas détourner

un homme de jugement d'en agir comme tout le monde; bien au contraire,

avoir des façons à soi et s'écartant de l'ordinaire, témoigneraient

à mon sens de la folie ou de l'affectation de se faire remarquer,

plutôt que du bon sens; le sage qui doit se recueillir en lui-même et

laisser à son esprit toute liberté et faculté de porter tels jugements

que ce qu'il voit peut lui suggérer, n'en doit au dehors rien laisser

paraître, et ses faits et gestes être, en tous points, conformes à

ce qui est généralement admis.--La société n'a que faire de ce que

nous pouvons penser; ce qui importe, c'est que nous lui apportions le

concours de nos actions, de notre travail, de notre fortune, de notre

vie * même, et qu'elle puisse en user, suivant les idées prédominantes

en elle.--C'est pour obéir à ce principe que Socrate, si bon et si

grand, refusa de sauver sa vie par la fuite; c'eût été désobéir aux

magistrats qui l'avaient condamné; il ne le voulut pas, bien que la

sentence fût souverainement injuste et inique. Observer les lois du

pays où l'on est, est la première de toutes les règles, c'est une loi

qui prime toutes les autres: «_Il est beau d'obéir aux lois de son

pays_ (_maxime tirée des tragiques grecs, d'après Grotius_).»

Envisageons la question à un autre point de vue. Il est bien douteux

que l'avantage qu'il peut y avoir à modifier une loi quelle qu'elle

soit, qui est passée dans les mœurs, l'emporte incontestablement

sur le mal qui résulterait de ce changement; d'autant que les us et

coutumes d'un peuple sont comme un bâtiment formé de pièces diverses,

assemblées de telle sorte qu'il est impossible d'en ébranler une, sans

que l'ébranlement ne se communique à l'ensemble.--Le législateur des

Thuriens avait ordonné que quiconque voudrait proposer l'abolition

d'une loi existante ou l'établissement d'une loi nouvelle, se présentât

devant le peuple, la corde au cou, afin que si son innovation n'était

pas approuvée de tous, il fût étranglé séance tenante.--Celui de

Lacédemone sacrifia sa vie pour obtenir de ses concitoyens la promesse

de ne modifier aucune de ses ordonnances.--L'éphore qui coupa si

brutalement les deux cordes que Phrynis avait ajoutées à la cythare, ne

se mit pas en peine de savoir si l'instrument en valait mieux ou non,

si les accords qu'il rendait en étaient plus ou moins parfaits; il lui

suffit, pour les condamner, que cela constituât une modification à ce

qui était depuis longtemps déjà. C'est la même signification qu'avait

l'épée, rongée par la rouille, qui, à Marseille, figurait dans les

attributs de la justice.

La nouveauté, sous quelque forme qu'elle se présente, me dégoûte

profondément, parce que j'en ai vu des effets éminemment désastreux.

Celle qui, en France, nous agite depuis tant d'années, la Réforme,

n'a pas encore produit toutes ses conséquences; et cependant on peut

dire, suivant toute apparence, que directement ou indirectement elle a

touché à tout et est la cause première de bien des malheurs; les maux

et les ruines qui s'accumulent depuis son apparition, qu'elle y semble

étrangère et même qu'elle en pâtisse, sont son œuvre; c'est à elle,

à elle seule qu'elle doit s'en prendre: «_Ah! c'est de moi que vient

tout le mal que j'endure_ (_Ovide_).» Ceux qui mettent le trouble dans

un état, en sont d'ordinaire les premières victimes: rarement celui

qui a levé l'étendard en profite; il agite et trouble l'eau, d'autres

pêcheurs prennent le poisson.--La Réforme a ébranlé et disjoint les

vieilles institutions de notre monarchie et par elle ce grand bâtiment

a perdu son aplomb et s'entr'ouvre, sur ses vieux ans, donnant accès,

par les fissures qui se produisent, à toutes les calamités qui

l'assaillent; la majesté royale offre au début, * dit un ancien, plus

de résistance que lorsque déjà elle est ébranlée et sa chute alors va

s'accélérant.--Si le dommage est surtout imputable aux Huguenots, qui

ont eu l'initiative du mouvement, les partisans de la Ligue qui les

imitent sont plus criminels encore, se livrant aux mêmes actes dont ils

ont pu apprécier l'horreur et le mal et à la répression desquels ils

ont même prêté leur concours. Si, comme l'honneur, le mal a ses degrés,

les premiers ont sur les autres le mérite de l'invention et d'avoir eu

tout d'abord le courage d'entrer en lice. Les fauteurs de troubles,

qui veulent porter le désordre dans l'état, peuvent facilement choisir

un modèle chez les uns comme chez les autres; ils leur en offrent de

toutes sortes; nos lois elles-mêmes, faites en vue de remédier au mal

initial, leur fournissent moyens et excuses pour se livrer à leurs

mauvais desseins quels qu'ils soient. Il nous advient aujourd'hui

ce que Thucydide dit des guerres civiles de son temps; on se sert

d'euphémismes pour qualifier les pires passions politiques, pour les

présenter sous un jour favorable, faire excuser leurs agissements,

dénaturer et atténuer les idées qu'elles eussent éveillées, si on se

fût servi du nom qui leur est propre; et tout cela, soi-disant pour

réformer nos consciences et nos croyances, «_le prétexte est honnête_

(_Térence_)».

Mais, si excellent qu'il puisse être, tout prétexte invoqué pour

introduire une nouveauté est essentiellement dangereux, «_à ce point,

que nous ne devrions jamais rien changer aux institutions de nos pères_

(_Tite Live_)»; et à dire franchement, il me semble que c'est avoir

un extrême amour-propre et beaucoup de présomption que d'estimer ses

opinions, au point d'aller, pour les faire triompher, jusqu'à, dans

son propre pays, renverser la paix publique, donner accès à tant de

maux inévitables, à la corruption des mœurs si profonde qu'entraînent

les guerres civiles, sans préjudice des bouleversements d'importance

capitale que cela peut amener dans les pouvoirs publics. N'est-ce pas

mal calculer, que de s'exposer à tant de malheurs certains et connus,

pour combattre des erreurs contestées et discutables; et de tous les

attentats dont nous pouvons être victimes, en est-il de pire que ceux

qui vont à l'encontre de nos consciences et d'un ordre de choses établi

et reconnu?--Le sénat romain, en discussion avec le peuple, sur le

point de savoir à qui appartiendrait l'exercice du culte, n'hésita

pas à tourner la difficulté, en répondant «_que cela intéressait les

dieux plus qu'eux-mêmes, et qu'ils sauraient bien en empêcher toute

profanation_ (_Tite Live_)»: réponse analogue à celle que l'oracle

de Delphes, à l'époque des guerres médiques, lorsqu'on craignait

l'invasion des Perses, fit à ceux qui demandaient au dieu ce qu'il

fallait faire du trésor sacré de son temple, le cacher ou l'emporter,

et auxquels il répondit de laisser les choses en l'état, de ne songer

qu'à eux-mêmes, qu'il était suffisamment capable de pourvoir lui-même à

ses propres affaires.

=L'obéissance aux lois est un principe de la religion chrétienne; quant

aux dogmes mêmes de celle-ci, ils sont hors de toute discussion.=--La

religion chrétienne est conçue dans un esprit éminemment juste et

utilitaire; elle ne recommande rien d'une manière plus expresse qu'une

entière obéissance aux magistrats et de veiller à la conservation des

pouvoirs publics. Quel merveilleux exemple nous donne là la sagesse

divine qui, pour assurer le salut du genre humain et parfaire sa

victoire si glorieuse et qui est si bien sienne, sur la mort et le

péché, a voulu qu'elle ne s'accomplît que par l'intermédiaire de

l'ordre politique qui nous régit, et n'a pas voulu soustraire ses

progrès et la réalisation du but si élevé, si salutaire qu'elle

poursuit, aux effets de l'aveuglement et de l'injustice de nos

institutions et de nos usages, bien qu'il dût en résulter de voir

répandre à flots le sang des meilleurs de ses élus et de longues

années de retard pour le triomphe de son inestimable doctrine!--Il y

a beaucoup à dire, si on veut comparer celui qui respecte les lois et

la forme de gouvernement de son pays et celui qui entreprend de les

assujettir à ses vues et de les modifier. Le premier a pour lui, que

sa ligne de conduite est simple; il n'a qu'à obéir et à faire ce que

tout le monde fait; quoi qu'il fasse, il n'agira pas méchamment; le

pire qu'il puisse en éprouver, c'est qu'à lui personnellement il arrive

malheur: «_Qui pourrait en effet ne pas respecter une antiquité qui

nous a été conservée et transmise par les plus éclatants témoignages_

(_Cicéron_)?» Quant au second, il est en situation bien plus difficile;

outre que, comme dit Isocrate, ceux qui ne donnent pas dans les

excès, sont plus modérés que ceux qui s'y adonnent, celui qui se mêle

de changer ce qui est et d'y substituer ses préférences, usurpe une

autorité qu'il n'a pas et se doit de faire ressortir ce que présente

de défectueux ce qu'il élimine, et en quoi est préférable ce qu'il

introduit.

Cette considération si simple m'a retenu, même en ma jeunesse, âge où

l'on est cependant plus téméraire, et m'a affermi dans ma résolution

de ne pas me charger d'un fardeau aussi lourd que de me faire le

défenseur d'une science d'une telle importance, et d'oser à son égard

ce que raisonnablement je ne pourrais même pas faire pour la plus

facile de celles qui m'ont été enseignées et sur lesquelles on peut se

prononcer sans qu'il en résulte de graves conséquences.--J'estime en

effet souverainement inique de vouloir subordonner les constitutions

et les coutumes publiques, lesquelles sont fixes, aux conceptions

variables de chacun de nous (la raison d'un seul ne saurait avoir

qu'une action limitée), et d'entreprendre contre les lois divines

ce que nul gouvernement ne tolérerait contre ses lois civiles. Bien

que la raison humaine ait sur ces dernières beaucoup plus d'action,

celles-ci n'en régissent pas moins ceux-là mêmes qui prétendent les

juger; et notre intelligence, si grande qu'elle puisse être, ne saurait

servir qu'à les expliquer, à en étendre l'usage déjà existant, et non

à les dénaturer et à innover. Si parfois la Providence passe outre aux

règles auxquelles elle nous a astreints, sans que nous puissions nous y

soustraire, ce n'est pas pour nous en affranchir; ce sont des effets de

la volonté divine, que nous devons admirer, sans chercher à les imiter;

et les exemples extraordinaires, empreints de marques particulières

et manifestes qui les font tenir du miracle, qu'elle nous donne en

témoignage de sa toute-puissance, sont si fort au-dessus de tout ce que

nous pouvons faire et ordonner, qu'il y a folie et impiété à essayer

de les reproduire; nous ne devons pas le tenter et seulement nous

borner à les contempler avec l'étonnement qu'ils provoquent en nous;

ce sont des actes de son ressort et non du nôtre, et Cotta parle avec

une grande sagesse, quand il dit: «_En matière de religion, j'écoute T.

Coruncanus, P. Scipion, P. Scevola qui sont souverains pontifes, et non

Zénon, Cleanthe ou Chrysippe_ (_Cicéron_).»

En ce qui fait le sujet de la grande querelle qui nous divise

actuellement, cent articles y figurent dont on poursuit la disparition

ou que l'on veut introduire et tous sur des points de première

importance; et cependant, Dieu sait combien, parmi ceux qui se mêlent

de la question, s'en trouvent qui peuvent se vanter d'avoir étudié

les raisons essentielles que chaque parti fait valoir pour et contre;

le nombre de ces gens scrupuleux est limité, si seulement il y en a,

et n'est pas fait pour nous troubler. Mais en dehors d'eux, toute

cette foule où va-t-elle et de quel côté se range-t-elle? La Réforme

produit l'effet de toute médecine de peu d'efficacité et mal appliquée;

les humeurs dont elle veut nous débarrasser, n'ont été que mises en

mouvement, surchauffées, aigries par les discussions, et demeurent en

nous; impuissante, elle n'a pu produire l'effet attendu, mais elle nous

a affaiblis; nous ne pouvons davantage nous en débarrasser et nous ne

retirons de son action que d'éprouver des douleurs internes sans fin.

Quoi qu'il en soit, la fortune pouvant toujours déjouer notre jugement,

nous met parfois en présence de nécessités si absolues qu'il faut que

les lois en tiennent compte; et résister à admettre une innovation qui

parvient à s'imposer par la violence, est une obligation dangereuse

pour celui qui veut en tout et pour tout s'en tenir à son devoir et

demeurer dans la règle; elle le place dans une situation désavantageuse

vis-à-vis de qui se donne toute liberté d'action, considère comme

permis tout ce qui peut servir ses desseins, ne connaît pas de frein

et n'a de loi que de faire ce qu'il croit avantageux. «_Se fier à un

perfide, c'est lui donner les moyens de nuire_ (_Sénèque_)», d'autant

que les lois ordinaires d'un gouvernement à l'état normal, ne prévoient

pas ces accidents extraordinaires; faites pour un corps dont chacun des

membres principaux satisfait à ses devoirs, elles supposent que tous,

d'un commun accord, sont disposés à les respecter et à leur obéir; leur

fonctionnement naturel s'applique à un ordre de choses calme, grave, où

chacun s'observe; il est impuissant là où une licence et une violence

effrénées se donnent carrière.

=Cas où l'absolue nécessité semble imposer des modifications a

l'ordre de choses existant.=--On reproche encore maintenant à ces

deux grands personnages de Rome, Octavius et Caton, d'avoir, lors

des guerres civiles suscitées, l'une par Sylla, l'autre par César,

exposé leur patrie à en arriver aux dernières extrémités, plutôt que

de la secourir aux dépens de ses lois et de n'avoir rien changé à

leur cours ordinaire. Dans ces cas d'absolue nécessité, où on ne peut

que se maintenir, il serait en effet souvent plus sage de courber la

tête et de céder un peu aux circonstances, plutôt que de s'obstiner à

ne faire aucune concession; en les déclarant toutes impossibles, on

donne occasion à la violence de tout fouler aux pieds; quand les lois

ne peuvent ce qu'elles sont en droit d'exiger, mieux vaut qu'elles

n'exigent que ce qu'elles sont en mesure d'obtenir.--C'est ce qu'ont

fait celui qui ordonna qu'elles dormissent vingt-quatre heures; cet

autre qui prescrivit que pour cette fois, tel jour du calendrier

serait considéré comme non avenu; et aussi celui qui, du mois de juin,

fit un second mois de mai.--Les Lacédémoniens eux-mêmes, pourtant si

fidèles observateurs des lois de leur pays, gênés de ce qu'elles leur

défendaient d'élire par deux fois, pour amiral, un même personnage, et

la situation nécessitant que Lysandre fût maintenu dans cette charge,

élurent amiral un certain Aracus, mais firent Lysandre surintendant, de

la marine.--Usant d'une subtilité semblable, un de leurs ambassadeurs,

envoyé à Athènes, pour obtenir qu'une ordonnance fût modifiée et auquel

Periclès objectait qu'il était interdit d'ôter, après inscription

faite, le tableau promulguant une loi, lui conseilla alors de

simplement le retourner, observant que cela n'était pas défendu.--C'est

une chose dont Plutarque loue Philopœmen; né pour commander, il savait

non seulement commander selon les lois, mais aux lois elles-mêmes,

quand le salut public en faisait une nécessité.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 177 / 295 题