_Des pronostics._
=Les anciens oracles avaient déjà perdu tout crédit, avant
l'établissement de la religion chrétienne.=--Pour ce qui est des
oracles, il est certain que, depuis longtemps déjà avant la venue
de Jésus-Christ, ils avaient commencé à perdre de leur crédit; car
nous voyons Cicéron se mettre en peine de rechercher la cause de leur
défaveur, et ces mots sont de lui: «_D'où vient que de nos jours, et
même depuis longtemps, Delphes ne rend plus de tels oracles? d'où
vient que rien n'est si méprisé?_» Quant aux autres pronostics qui
se tiraient de l'anatomie des animaux offerts en sacrifice, dont
l'organisation physique, d'après Platon, a été en partie déterminée
par le Créateur en vue de ce genre d'observations; à ceux tirés du
trépignement des poulets, du vol des oiseaux, «_nous croyons qu'il
est des oiseaux qui naissent exprès pour servir à l'art des augures_
(_Cicéron_)»; de la foudre, des remous de rivière, «_les aruspices
voient quantité de choses; les augures en prévoient beaucoup;
nombre d'événements sont annoncés par les oracles, quantité par les
devins, d'autres par les songes, d'autres encore par les prodiges_
(_Cicéron_)»; et autres qui, dans l'antiquité, intervenaient dans la
plupart des entreprises publiques et privées, notre religion y a mis
fin.
=On croit encore, cependant, à certains pronostics; origine de l'art de
la divination chez les Toscans, art vain et dangereux qui ne rencontre
la vérité que par l'effet du hasard.=--Cependant nous pratiquons encore
quelques moyens de divination, notamment par les astres, les esprits,
les lignes de notre corps, les songes, etc., témoignages irrécusables
de la curiosité forcenée qui est en nous et fait que nous allons
perdant notre temps à nous préoccuper des choses futures, comme si
nous n'avions pas assez à faire avec les incidents de la vie de chaque
jour: «_Pourquoi, maître de l'Olympe, lorsque les pauvres mortels
sont en butte à tant de maux présents, leur faire connaître encore,
par de cruels présages, leurs malheurs futurs?... Si tes destins
doivent s'accomplir, fais qu'ils restent cachés et nous frappent à
l'improviste! qu'il nous soit permis au moins d'espérer en tremblant_
(_Lucain_)!»
«_On ne gagne rien à connaître l'avenir et c'est malheureux de se
tourmenter en vain_ (_Cicéron_)»; toujours est-il que la divination est
de bien moins grande autorité de nos jours; voilà pourquoi l'exemple
de François, marquis de Saluces, me paraît digne de remarque. Ce
marquis commandait, au delà des Alpes, l'armée de François Ier; il
était très bien en cour et même redevable au roi de son marquisat qui
avait été confisqué à son frère. N'ayant aucune raison d'agir comme
il le fit, agissant même contre ses propres affections, il se laissa
néanmoins si fort impressionner, ainsi que cela a été reconnu, par les
belles prophéties qu'on faisait courir de tous côtés, à l'avantage
de l'empereur Charles-Quint et à notre détriment (en Italie, ces
prophéties furent tellement prises au sérieux, qu'à Rome, l'agiotage
s'en mêla et que, spéculant sur notre ruine, de très fortes sommes
d'argent furent engagées), que le dit marquis, qui avait souvent
témoigné à ses familiers son chagrin des malheurs qu'il voyait
inévitablement devoir fondre sur la France et les amis qu'il y avait,
nous abandonna et passa à l'ennemi; et ce, à son grand dommage, quelle
qu'ait été la constellation sous l'influence de laquelle il agit. En
prenant cette détermination, il se conduisit comme un homme en proie
aux sentiments les plus opposés; car, disposant des villes et des
forces que nous avions, l'armée ennemie sous les ordres d'Antoine de
Lèves étant tout proche et personne ne le soupçonnant, il pouvait nous
faire beaucoup plus de mal qu'il ne nous en fit, puisque, du fait de sa
trahison, nous ne perdîmes pas un homme, pas une ville, sauf Fossano,
et encore fut-elle longtemps disputée.
«_Un dieu prudent nous a caché d'une nuit épaisse les événements de
l'avenir, et se rit du mortel qui s'inquiète du destin plus qu'il ne
doit.... Celui-là est maître de lui-même et passe heureusement la vie,
qui peut dire chaque jour: «J'ai vécu». Qu'importe que demain, Jupiter
obscurcisse l'air de sombres nuages ou nous donne un ciel serein;
satisfaits du présent, gardons-nous de nous inquiéter de l'avenir_
(_Horace_).»
«_Il en est qui raisonnent ainsi: s'il y a divination, il y a des
dieux; et s'il y a des dieux, il y a divination_ (_Cicéron_)»; ceux-là
ont tort qui se rangent à cet aphorisme, contraire à notre thèse.
Pacuvius dit beaucoup plus sagement: «_Quant à ceux qui entendent le
langage des oiseaux et consultent le foie d'un animal plutôt que leur
raison, je tiens qu'il vaut mieux les écouter que les croire._»
On prête l'origine suivante à cet art de la divination chez les
Toscans qui y acquirent tant de célébrité: Un paysan labourait son
champ; le fer de la charrue pénétrant profondément dans la terre, fit
apparaître Tagès, ce demi-dieu des devins qui joint au visage d'un
enfant, la prudence d'un vieillard. Chacun accourut; ses paroles et sa
science, renfermant les principes et les pratiques de cet art, aussi
merveilleux par ses progrès que par sa naissance, furent avidement
recueillies et se transmirent de siècle en siècle. Quant à moi, pour
le règlement de mes propres affaires, je préférerais m'en rapporter
au sort des dés, plus qu'à l'interprétation des songes. De fait, dans
tous les gouvernements, on a toujours laissé une bonne part d'autorité
au hasard. Dans celui qu'il organise de toutes pièces et à son idée,
Platon s'en remet à lui pour décider dans plusieurs actes importants;
entre autres, il propose que les mariages entre gens de bien aient lieu
par voie du sort; et il attache tant d'importance aux unions ainsi
faites, qu'il veut que les enfants qui en naissent soient élevés dans
le pays; ceux, au contraire, nés d'unions contractées par les mauvaises
gens, seraient bannis. Toutefois si, par extraordinaire, quelqu'un de
ces derniers semblait, en grandissant, devoir bien faire, on pourrait
le rappeler; inversement, on aurait la possibilité d'exiler quiconque,
tout d'abord conservé sur le sol natal, semblerait, en prenant de
l'âge, ne pas devoir réaliser les espérances qu'on avait conçues de lui.
J'en vois qui étudient et commentent leurs almanachs, faisant ressortir
l'exactitude de leurs prévisions appliquées à ce qui se passe
actuellement. A force de dire, il faut bien que vérités et mensonges
s'y rencontrent: «_Quel est celui qui tirant à la cible toute la
journée, n'atteindra pas quelquefois le but_ (_Cicéron_)?» De ce que
parfois ils tombent juste, je n'en fais pas pour cela plus de cas; ils
seraient de plus d'utilité, s'il était de règle que toujours ce qui
arrive soit le contraire de ce qu'ils prédisent. Comme personne ne
prend note de leurs erreurs, d'autant qu'elles sont en nombre infini
et constituent le cas le plus ordinaire, on a beau jeu à faire valoir
ceux de leurs pronostics, rares, incroyables, prodigieux, qui par
hasard viennent à se réaliser. C'est le sens de la réponse que fit
Diagoras, surnommé l'athée, à quelqu'un qui, dans l'île de Samothrace,
lui montrant un temple où se trouvaient en quantité des ex-voto et
des tableaux commémoratifs provenant de personnes échappées à des
naufrages, lui disait: «Eh bien! vous qui croyez que les dieux se
désintéressent des choses humaines, que dites-vous de ce grand nombre
de gens sauvés par leur protection?»--«Oui, répondit-il; mais ceux qui
ont péri, n'ont consacré aucun tableau, et ils sont en bien plus grand
nombre.»
Cicéron dit que Xénophanes de Colophon, seul de tous les philosophes
qui ont admis l'existence des dieux, s'est appliqué à combattre toutes
espèces de divination; il est d'autant moins surprenant que ce soit une
exception, que nous avons vu certains esprits d'élite donner parfois,
à leur grand dommage, dans ces idées folles. Il est deux merveilles en
ce genre, que j'aurais bien voulu voir: le livre de Joachim, abbé de
la Calabre, qui prédisait tous les papes futurs, donnant leurs noms et
leurs signalements; et celui de l'empereur Léon, qui prédisait tous les
empereurs et tous les patriarches grecs. Mais ce que j'ai vu, vu de mes
yeux, c'est dans les troubles publics, certaines personnes, étonnées
de ce qui leur arrivait, se livrer à des pratiques tenant absolument
de la superstition, et rechercher dans l'observation des astres, des
signes précurseurs des malheurs qui leur étaient arrivés et leur en
révélant les causes; et ils s'en trouvent si étrangement heureux, que
je suis persuadé que c'est là un passe-temps amusant pour des esprits
subtils et inoccupés, et que ceux qui ont acquis la dextérité d'esprit
convenable pour découvrir et interpréter ces pronostics, seraient
capables de trouver dans n'importe quel écrit tout ce qu'ils voudraient
lui faire dire. Ce qui leur donne surtout beau jeu à cet égard, c'est
le langage obscur, ambigu, fantastique du jargon prophétique; d'autant
que ceux qui l'emploient, ont garde de s'y exprimer clairement, afin
que la postérité puisse l'appliquer dans tel sens qu'il lui plaira.
=Ce que pouvait bien être le démon familier de Socrates.=--Le démon
familier de Socrates était probablement certaines inspirations qui,
en dehors de sa raison, se présentaient à lui. Dans une âme aussi
pure que la sienne, tout entière à la sagesse et à la vertu, il est
vraisemblable que ces inspirations, quoique hardies et peu précises,
étaient toujours de grande conséquence et méritaient d'être écoutées.
Chacun ressent parfois en lui-même semblable obsession d'idées, qui
se produit subitement, avec force et sans cause appréciable; c'est
affaire à nous de leur donner ou non de la consistance, en dépit de ce
que commanderait la prudence que nous écoutons si peu; j'en ai eu de
pareilles, ne pouvant raisonnablement se soutenir et cependant agissant
si fort en moi, soit pour, soit contre (ce qui était un cas fréquent
chez Socrates), que je me laissais entraîner quand même à les suivre;
et je m'en suis si bien trouvé, que je pourrais presque les attribuer à
quelque chose comme des inspirations divines.