CHAPITRE VI.

_De l'exercitation._

IL est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre

creance s'y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous

acheminer iusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons

nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons

renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s'y

trouuera sans doute empeschée. Voylà pourquoy parmy les Philosophes,

ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence,

ne se sont pas contentez d'attendre à couuert et en repos les

rigueurs de la Fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexperimentez

et nouueaux au combat: ains ils luy sont allez au deuant,

et se sont iettez à escient à la preuue des difficultez. Les vns en

ont abandonné les richesses, pour s'exercer à vne pauureté volontaire:

les autres ont recherché le labeur, et vne austerité de vie

penible, pour se durcir au mal et au trauail: d'autres se sont

priuez des parties du corps les plus cheres, comme de la veuë et

des membres propres à la generation, de peur que leur seruice

trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté

de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que

nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut

par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte,

l'indigence; et tels autres accidents: mais quant à la mort, nous

ne la pouuons essayer qu'vne fois: nous y sommes tous apprentifs,

quand nous y venons. Il s'est trouué anciennement des hommes

si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort

mesme, de la gouster et sauourer: et ont bandé leur esprit, pour

voir que c'estoit de ce passage: mais ils ne sont pas reuenus nous

en dire les nouuelles.

_Nemo expergitus extat,

Frigida quem semel est vitaï pausa sequuta._

Canius Iulius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant

esté condamné à la mort par ce marault de Caligula: outre plusieurs

merueilleuses preuues qu'il donna de sa resolution, comme

il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, vn Philosophe

son amy luy demanda: Et bien Canius, en quelle démarche est

à cette heure vostre ame? que fait elle? en quels pensemens estes

vous? Ie pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de

toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et

si brief, ie pourray apperceuoir quelque deslogement de l'ame, et

si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si i'en aprens

quelque chose, en reuenir donner apres, si ie puis, aduertissement

à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement iusqu'à la mort,

mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle

fierté de courage, de vouloir que sa mort luy seruist de leçon, et

auoir loisir de penser ailleurs en vn si grand affaire?

_Ius hoc animi morientis habebat._

Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous appriuoiser

à elle, et de l'essayer aucunement. Nous en pouuons auoir experience,

sinon entiere et parfaicte: aumoins telle qu'elle ne soit

pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne

la pouuons ioindre, nous la pouuons approcher, nous la pouuons

reconnoistre: et si nous ne donnons iusques à son fort, aumoins

verrons nous et en pratiquerons les aduenuës. Ce n'est pas sans

raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la

ressemblance qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons

du veiller au dormir, auec combien peu d'interest nous perdons la

connoissance de la lumiere et de nous! A l'aduenture pourroit sembler

inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue

de toute action et de tout sentiment, n'estoit que par iceluy Nature

nous instruict, quelle nous a pareillement faicts pour mourir, que

pour viure, et dés la vie nous presente l'eternel estat qu'elle nous

garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la

crainte. Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident

en defaillance de cœur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là

à mon aduis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage.

Car quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre,

qu'il porte auec soy aucun trauail ou desplaisir: d'autant que

nous ne pouuons auoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances

ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort,

qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches

que nous auons à craindre: et celles-là peuuent tomber en

experience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination,

que par effect. I'ay passé vne bonne partie de mon aage

en vne parfaite et entiere santé: ie dy non seulement entiere, mais

encore allegre et bouillante. Cet estat plein de verdeur et de feste,

me faisoit trouuer si horrible la consideration des maladies, que

quand ie suis venu à les experimenter, i'ay trouué leurs pointures

molles et lasches au prix de ma crainte. Voicy que i'espreuue tous

les iours: Suis-ie à couuert chaudement dans vne bonne sale, pendant

qu'il se passe vne nuict orageuse et tempesteuse: ie m'estonne

et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne: y suis-ie

moy-mesme, ie ne desire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul,

d'estre tousiours enfermé dans vne chambre, me sembloit insupportable:

ie fus incontinent dressé à y estre vne semaine, et vn

mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse: et ay trouué

que lors de ma santé, ie plaignois les malades beaucoup plus, que

ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i'en suis; et que la

force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et

verité de la chose. I'espere qu'il m'en aduiendra de mesme de la

mort: et qu'elle ne vaut pas la peine que ie prens à tant d'apprests

que ie dresse, et tant de secours que i'appelle et assemble pour en

soustenir l'effort. Mais à toutes aduantures nous ne pouuons nous

donner trop d'auantage. Pendant nos troisiesmes troubles, ou

deuxiesmes, il ne me souuient pas bien de cela, m'estant allé vn

iour promener à vne lieuë de chez moy, qui suis assis dans le

moiau de tout le trouble des guerres ciuiles de France; estimant

estre en toute seureté, et si voisin de ma retraicte, que ie n'auoy,

point besoin de meilleur equipage, i'auoy pris vn cheual bien aisé,

mais non guere ferme. A mon retour, vne occasion soudaine s'estant

presentée de m'aider de ce cheual à vn seruice, qui n'estoit pas

bien de son vsage, vn de mes gens grand et fort, monté sur vn

puissant roussin, qui auoit vne bouche desesperée, frais au demeurant

et vigoureux, pour faire le hardy et deuancer ses compaignons,

vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre

comme vn colosse sur le petit homme et petit cheual, et le foudroyer

de sa roideur et de sa pesanteur, nous enuoyant l'vn et

l'autre les pieds contre-mont: si que voila le cheual abbatu et

couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, estendu à la

renuerse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que

i'auoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces,

n'ayant ny mouuement, ny sentiment, non plus qu'vne souche. C'est

le seul esuanouissement que i'aye senty, iusques à cette heure.

Ceux qui estoient auec moy, apres auoir essayé par tous les moyens

qu'ils peurent, de me faire reuenir, me tenans pour mort, me prindrent

entre leurs bras, et m'emportoient auec beaucoup de difficulté

en ma maison, qui estoit loing de là, enuiron vne demy

lieuë Françoise. Sur le chemin, et apres auoir esté plus de deux

grosses heures tenu pour trespassé, ie commençay à me mouuoir

et respirer: car il estoit tombé si grande abondance de sang dans

mon estomach, que pour l'en descharger, Nature eut besoin de

resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où ie rendy vn

plein seau de bouillons de sang pur: et plusieurs fois par le chemin,

il m'en falut faire de même. Par là ie commençay à reprendre

vn peu de vie, mais ce fut par les menus, et par vn si long traict

de temps, que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans

de la mort que de la vie.

_Perchè, dubbiosa anchor del suo ritorno,

Non s'assecura attonita la mente._

Cette recordation que i'en ay fort empreinte en mon ame, me representant

son visage et son idée si pres du naturel, me concilie

aucunement à elle. Quand ie commençay à y voir, ce fut d'vne

veuë si trouble, si foible, et si morte, que ie ne discernois encores

rien que la lumiere,

_--come quel ch'or apre, or chiude

Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto._

Quant aux functions de l'ame, elles naissoient auec mesme progrez,

que celles du corps. Ie me vy tout sanglant: car mon pourpoinct

estoit taché par tout du sang que i'auoy rendu. La premiere

pensée qui me vint, ce fut que i'auoy vne harquebusade en la teste:

de vray en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il

me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des léures:

ie fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors,

et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit vne

imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame,

aussi tendre et aussi foible que tout le reste: mais à la verité non

seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur, que

sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Ie croy que c'est

ce mesme estat, où se trouuent ceux qu'on void défaillans de foiblesse,

en l'agonie de la mort: et tiens que nous les plaignons

sans cause, estimans qu'ils soyent agitez de griéues douleurs, ou

auoir l'ame pressée de cogitations penibles. Ç'a esté tousiours mon

aduis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la

Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis aux

approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par

accident d'vne apoplexie, ou mal caduc,

_(vi morbi sæpe coactus

Ante oculos aliquis nostros, vt fulminis ictu,

Concidit, et spumas agit: ingemit, et fremit artus,

Desipit, extentat neruos, torquetur, anhelat,

Inconstanter et in iactando membra fatigat.)_

ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller, et rendre par

fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes,

par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et

quelques mouuemens que nous leur voyons faire du corps: i'ay

tousiours pensé, dis-ie, qu'ils auoient et l'ame et le corps enseueli,

et endormy.

_Viuit, et est vitæ nescius ipse suæ._

Et ne pouuois croire qu'à vn si grand estonnement de membres, et

si grande défaillance des sens, l'ame peust maintenir aucune force

au dedans pour se recognoistre: et que par ainsin ils n'auoient

aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et

sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n'estoient

pas fort à plaindre. Ie n'imagine aucun estat pour moy si insupportable

et horrible, que d'auoir l'ame vifue, et affligée, sans moyen

de se declarer. Comme ie dirois de ceux qu'on enuoye au supplice,

leur ayant couppé la langue: si ce n'estoit qu'en cette sorte de

mort, la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée

d'vn ferme visage et graue. Et comme ces miserables prisonniers

qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce

temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement,

pour les contraindre à quelque rançon excessiue et impossible:

tenus cependant en condition et en lieu, où ils n'ont moyen

quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur

misere. Les Poëtes ont feint quelques Dieux fauorables à la deliurance

de ceux qui trainoient ainsin vne mort languissante:

_Hunc ego Diti

Sacrum iussa fero, téque isto corpore soluo._

Et les voix et responses courtes et descousues, qu'on leur arrache

quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempester,

ou des mouuemens qui semblent auoir quelque consentement

à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils

viuent pourtant, au moins vne vie entiere. Il nous aduient ainsi sur

le beguayement du sommeil, auant qu'il nous ait du tout saisis, de

sentir comme en songe, ce qui se faict autour de nous, et suyure

les voix, d'vne ouye trouble et incertaine, qui semble ne donner

qu'aux bords de l'ame: et faisons des responses à la suitte des dernieres

paroles, qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de

sens. Or à present que ie l'ay essayé par effect, ie ne fay nul

doubte que ie n'en aye bien iugé iusques à cette heure. Car premierement

estant tout esuanouy, ie me trauaillois d'entr'ouurir mon

pourpoinct à beaux ongles, car i'estoy desarmé, et si sçay que ie

ne sentois en l'imagination rien qui me blessast. Car il y a plusieurs

mouuemens en nous, qui ne partent pas de nostre ordonnance.

_Semianimésque micant digiti, ferrúmque retractant._

Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au deuant de leur cheute,

par vne naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prestent

des offices, et ont des agitations à part de nostre discours:

_Falciferos memorant currus abscindere membra,

Vt tremere in terra videatur ab artubus, id quod

Decidit abscissum, cùm mens tamen atque hominis vis

Mobilitate mali, non quit sentire dolorem_.

I'auoy mon estomach pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient

d'elles-memes, comme elles font souuent, où il nous demange,

contre l'aduis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des

hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit

resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu'il

a des parties qui se branslent, dressent et couchent souuent sans

son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse,

ne se peuuent dire nostres. Pour les faire nostres, il faut que

l'homme y soit engagé tout entier: et les douleurs que le pied ou

la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.

Comme i'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute

auoit desia couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré,

auec les cris accoustumez en telles choses: non seulement ie respondois

quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils

disent que ie m'aduisay de commander qu'on donnast vn cheual à

ma femme, que ie voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin,

qui est montueux et mal-aisé. Il semble que cette consideration

deust partir d'vne ame esueillée; si est-ce que ie n'y estois

aucunement: c'estoyent des pensemens vains en nuë, qui estoyent

esmeuz par les sens des yeux et des oreilles: ils ne venoyent pas de

chez moy. Ie ne sçauoy pourtant ny d'où ie venoy, ny où i'aloy, ny

ne pouuois poiser et considerer ce qu'on me demandoit: ce sont

de legers effects, que les sens produysoyent d'eux mesmes, comme

d'vn vsage: ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien

legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle

impression des sens. Cependant mon assiette estoit à la verité tres-douce

et paisible: ie n'auoy affliction ny pour autruy ny pour moy:

c'estoit vne langueur et vne extreme foiblesse, sans aucune douleur.

Ie vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eut couché,

ie senty vne infinie douceur à ce repos: car i'auoy esté vilainement

tirassé par ces pauures gens, qui auoyent pris la peine de me porter

sur leurs bras, par vn long et tres-mauuais chemin, et s'y

estoient lassez deux ou trois fois les vns apres les autres. On me

presenta force remedes, dequoy ie n'en receuz aucun, tenant pour

certain, que i'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans

mentir vne mort bien heureuse: car la foiblesse de mon discours

me gardoit d'en rien iuger, et celle du corps d'en rien sentir. Ie me

laissoy couler si doucement, et d'vne façon si molle et si aisée, que

ie ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit.

Quand ie vins à reuiure, et à reprendre mes forces,

_Vt tandem sensus conualuere mei,_

qui fut deux ou trois heures apres, ie me senty tout d'vn train rengager

aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de

ma cheute, et en fus si mal deux ou trois nuits apres, que i'en cuiday

remourir encore vn coup: mais d'vne mort plus vifue, et me

sens encore de la secousse de cette froissure. Ie ne veux pas oublier

cecy, que la derniere chose en quoy ie me peuz remettre, ce fut la

souuenance de cet accident: et me fis redire plusieurs fois, où

i'aloy, d'où ie venoy, à quelle heure cela m'estoit aduenu, auant

que de le pouuoir conceuoir. Quant à la façon de ma cheute, on me

la cachoit, en faueur de celuy, qui en auoit esté cause, et m'en

forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand

ma memoire vint à s'entr'ouurir, et me representer l'estat, où ie

m'estoy trouué en l'instant que i'auoy aperçeu ce cheual fondant sur

moy (car ie l'auoy veu à mes talons, et me tins pour mort: mais ce

pensement auoit esté si soudain, que la peur n'eut pas loisir de s'y

engendrer) il me sembla que c'estoit vn esclair qui me frapoit l'ame

de secousse, et que ie reuenoy de l'autre monde. Ce conte d'vn

euénement si leger, est assez vain, n'estoit l'instruction que i'en ay

tirée pour moy: car à la verité pour s'apriuoiser à la mort, ie

trouue qu'il n'y a que de s'en auoisiner. Or, comme dit Pline, chacun

est à soy-mesmes vne tres bonne discipline, pourueu qu'il ait

la suffisance de s'espier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est

mon estude: et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne. Et ne

me doibt on pourtant sçauoir mauuais gré, si ie la communique. Ce

qui me sert, peut aussi par accident seruir à vn autre. Au demeurant,

ie ne gaste rien, ie n'vse que du mien. Et si ie fay le fol, c'est

à mes despends, et sans l'interest de personne: car c'est en follie,

qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'auons nouuelles

que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin: et si ne

pouuons dire, si c'est du tout en pareille maniere à cette-cy, n'en

connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est ietté sur leur trace.

C'est vne espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyure

vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer

les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester

tant de menus airs de ses agitations: et est vn amusement

nouueau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes

du monde: ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs

années que ie n'ay que moy pour visée à mes pensées, que

ie ne contrerolle et n'estudie que moy. Et si i'estudie autre chose,

c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux

dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres

sciences, sans comparaison moins vtiles, ie fay part de ce que i'ay

apprins en cette cy: quoy que ie ne me contente guere du progrez

que i'y ay faict. Il n'est description pareille en difficulté, à la description

de soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il

testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en

place. Or ie me pare sans cesse: car ie me descris sans cesse.

La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe

obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre

attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu'on doit moucher

l'enfant, cela s'appelle l'enaser,

_In vicium ducit culpæ fuga._

Ie trouue plus de mal que de bien à ce remede. Mais quand il seroit

vray, que ce fust necessairement, presomption, d'entretenir le peuple

de soy: ie ne doy pas suyuant mon general dessein, refuser vne

action qui publie cette maladiue qualité, puis qu'elle est en moy:

et ne doy cacher cette faute, que i'ay non seulement en vsage, mais

en profession. Toutesfois à dire ce que i'en croy, cette coustume a

tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyurent. On ne

peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de cette regle,

qu'elle ne regarde que la populaire defaillance. Ce sont brides à

veaux, desquelles ny les Saincts, que nous oyons si hautement parler

d'eux, ny les Philosophes, ny les Theologiens ne se brident. Ne

fay-ie moy, quoy que ie soye aussi peu l'vn que l'autre. S'ils n'en

escriuent à point nommé, aumoins, quand l'occasion les y porte, ne

feignent ils pas de se ietter bien auant sur le trottoir. Dequoy traitte

Socrates plus largement que de soy? A quoy achemine il plus souuient

les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la

leçon de leur liure, mais de l'estre et branle de leur ame? Nous

nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme

noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on,

que les accusations. Nous disons donc tout: car nostre vertu

mesme est fautiere et repentable. Mon mestier et mon art, c'est

viure. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et

vsage: qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastiments non

selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'vn autre, non

selon la sienne. Si c'est gloire, de soy-mesme publier ses valeurs,

que ne met Cicero en auant l'eloquence de Hortense; Hortense celle

de Cicero? A l'aduenture entendent ils que ie tesmoigne de moy par

ouurage et effects, non nuement par des paroles. Ie peins principalement

mes cogitations, subiect informe, qui ne peut tomber en

production ouuragere. A toute peine le puis ie coucher en ce corps

aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus deuots, ont

vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la

Fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien,

si ce n'est coniecturalement et incertainement. Eschantillons d'vne

montre particuliere. Ie m'estalle entier: c'est vn _skeletos_, où d'vne

veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece

en son siege. L'effect de la toux en produisoit vne partie: l'effect de

la palleur ou battement de cœur vn' autre, et doubteusement. Ce ne

sont mes gestes que i'escris; c'est moy, c'est mon essence. Ie tien

qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux

à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment. Si ie

me sembloy bon et sage tout à fait, ie l'entonneroy à pleine teste.

De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie: se

payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon

Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté: et la verité n'est iamais

matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est

pas tousiours presomption, c'est encore souuent sottise. Se complaire

outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy

indiscrete, est à mon aduis la substance de ce vice. Le supreme remede

à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent,

qui en défendant le parler de soy, defendent par consequent

encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée: la

langue n'y peut auoir qu'vne bien legere part. De s'amuser à soy,

il leur semble que c'est se plaire en soy: de se hanter et prattiquer,

que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui

ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires,

qui appellent resuerie et oysiueté de s'entretenir de soy, et

s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne: s'estimants

chose tierce et estrangere à eux mesmes. Si quelcun s'enyure de sa

science, regardant souz soy: qu'il tourne les yeux au dessus vers les

siecles passez, il baissera les cornes, y trouuant tant de milliers

d'esprits, qui le foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse

presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoiue les vies de Scipion,

d'Epaminondas, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent

si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgueillira celuy,

qui mettra quand et quand en compte, tant d'imparfaittes et foibles

qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l'humaine

condition. Parce que Socrates auoit seul mordu à certes au precepte

de son Dieu, de se connoistre, et par cet estude estoit arriué à se

mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra

ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 153 / 295 题