tremblant que le soupçon ne les poussât à y passer la tête et à
regarder dans la cellule, monseigneur, je vous jure que c'est une
charrette qui a brisé cette grille. Je vous le jure par les saints
anges du paradis. Si ce n'est pas une charrette, je veux être
éternellement damnée et je renie Dieu!
--Tu mets bien de la chaleur à ce jurement! dit Tristan avec son coup
d'œil d'inquisiteur.
La pauvre femme sentait s'évanouir de plus en plus son assurance. Elle
en était à faire des maladresses, et elle comprenait avec terreur
qu'elle ne disait pas ce qu'il aurait fallu dire.
Ici, un autre soldat arriva en criant:--Monseigneur, la vieille fée
ment. La sorcière ne s'est pas sauvée par la rue du Mouton. La chaîne
de la rue est restée tendue toute la nuit, et le garde-chaîne n'a vu
passer personne.
Tristan, dont la physionomie devenait à chaque instant plus sinistre,
interpella la recluse:--Qu'as-tu à dire à cela?
Elle essaya encore de faire tête à ce nouvel incident:--Que je ne sais,
monseigneur; que j'ai pu me tromper. Je crois qu'elle a passé l'eau en
effet.
--C'est le côté opposé, dit le prévôt. Il n'y a pourtant pas grande
apparence qu'elle ait voulu rentrer dans la Cité où on la poursuivait.
Tu mens, la vieille!
--Et puis, ajouta le premier soldat, il n'y a de bateau ni de ce côté
de l'eau ni de l'autre.
--Elle aura passé à la nage, répliqua la recluse défendant le terrain
pied à pied.
--Est-ce que les femmes nagent? dit le soldat.
--Tête-Dieu! la vieille! tu mens! tu mens! reprit Tristan avec colère.
J'ai bonne envie de laisser là cette sorcière, et de te pendre, toi.
Un quart d'heure de question te tirera peut-être la vérité du gosier.
Allons! tu vas nous suivre.
Elle saisit ces paroles avec avidité.
--Comme vous voudrez, monseigneur. Faites. Faites. La question, je
veux bien. Emmenez-moi. Vite, vite! partons tout de suite.--Pendant ce
temps-là, pensait-elle, ma fille se sauvera.
--Mort-Dieu! dit le prévôt, quel appétit du chevalet! Je ne comprends
rien à cette folle.
Un vieux sergent du guet à tête grise sortit des rangs, et s'adressant
au prévôt:
--Folle en effet, monseigneur. Si elle a lâché l'égyptienne, ce n'est
pas sa faute, car elle n'aime pas les égyptiennes. Voilà quinze ans que
je fais le guet, et que je l'entends tous les soirs maugréer les femmes
bohèmes avec des exécrations sans fin. Si celle que nous poursuivons
est, comme je le crois, la petite danseuse à la chèvre, elle déteste
celle-là surtout.
Gudule fit un effort et dit:--Celle-là surtout.
Le témoignage unanime des hommes du guet confirma au prévôt les
paroles du vieux sergent. Tristan l'Hermite, désespérant de rien tirer
de la recluse, lui tourna le dos, et elle le vit avec une anxiété
inexprimable se diriger lentement vers son cheval.
--Allons, disait-il entre ses dents, en route! remettons-nous à
l'enquête. Je ne dormirai pas que l'égyptienne ne soit pendue.
Cependant il hésita encore quelque temps avant de monter à cheval.
Gudule palpitait entre la vie et la mort en le voyant promener autour
de la place cette mine inquiète d'un chien de chasse qui sent près de
lui le gîte de la bête et résiste à s'éloigner. Enfin il secoua la
tête et sauta en selle. Le cœur si horriblement comprimé de Gudule
se dilata, et elle dit à voix basse en jetant un coup d'œil sur sa
fille, qu'elle n'avait pas encore osé regarder depuis qu'ils étaient
là:--Sauvée!
La pauvre enfant était restée tout ce temps dans son coin, sans
souffler, sans remuer, avec l'idée de la mort debout devant elle. Elle
n'avait rien perdu de la scène entre Gudule et Tristan, et chacune des
angoisses de sa mère avait retenti en elle. Elle avait entendu tous les
craquements successifs du fil qui la tenait suspendue sur le gouffre,
elle avait cru vingt fois le voir se briser, et commençait enfin à
respirer et à se sentir le pied en terre ferme. En ce moment, elle
entendit une voix qui disait au prévôt:
--Corbœuf! monsieur le prévôt, ce n'est pas mon affaire, à moi homme
d'armes, de pendre les sorcières. La quenaille de peuple est à bas.
Je vous laisse besogner tout seul. Vous trouverez bon que j'aille
rejoindre ma compagnie, pour ce qu'elle est sans capitaine.
Cette voix, c'était celle de Phœbus de Châteaupers. Ce qui se passa
en elle est ineffable. Il était donc là, son ami, son protecteur, son
appui, son asile, son Phœbus! Elle se leva, et, avant que sa mère eût
pu l'en empêcher, elle s'était jetée à la lucarne en criant:
--Phœbus! à moi, mon Phœbus!
Phœbus n'y était plus. Il venait de tourner au galop l'angle de la rue
de la Coutellerie. Mais Tristan n'était pas encore parti.
La recluse se précipita sur sa fille avec un rugissement. Elle la
retira violemment en arrière en lui enfonçant ses ongles dans le cou.
Une mère tigresse n'y regarde pas de si près. Mais il était trop tard.
Tristan avait vu.
--Hé! hé! s'écria-t-il avec un rire qui déchaussait toutes ses dents et
faisait ressembler sa figure au museau d'un loup, deux souris dans la
souricière!
--Je m'en doutais, dit le soldat.
Tristan lui frappa sur l'épaule:--Tu es un bon chat!--Allons,
ajouta-t-il, où est Henriet Cousin?
Un homme qui n'avait ni le vêtement ni la mine des soldats sortit de
leurs rangs. Il portait un costume mi-parti gris et brun, les cheveux
plats, des manches de cuir, et un paquet de cordes à sa grosse main.
Cet homme accompagnait toujours Tristan qui accompagnait toujours Louis
XI.
--L'ami, dit Tristan l'Hermite, je présume que voilà la sorcière que
nous cherchions. Tu vas me pendre cela. As-tu ton échelle?
--Il y en a une là, sous le hangar de la Maison-aux-Piliers, répondit
l'homme. Est-ce à cette justice-là que nous ferons la chose?
poursuivit-il en montrant le gibet de pierre.
--Oui.
--Ho hé! reprit l'homme avec un gros rire plus bestial encore que celui
du prévôt, nous n'aurons pas beaucoup de chemin à faire.
--Dépêche! dit Tristan. Tu riras après.
Cependant, depuis que Tristan avait vu sa fille et que tout espoir
était perdu, la recluse n'avait pas encore dit une parole. Elle avait
jeté la pauvre égyptienne à demi morte dans le coin du caveau, et
s'était replacée à la lucarne, ses deux mains appuyées à l'angle de
l'entablement comme deux griffes. Dans cette attitude, on la voyait
promener intrépidement sur tous ces soldats son regard, qui était
redevenu fauve et insensé. Au moment où Henriet Cousin s'approcha de la
loge, elle lui fit une figure tellement sauvage qu'il recula.
--Monseigneur, dit-il en revenant au prévôt, laquelle faut-il prendre?
--La jeune.
--Tant mieux! car la vieille paraît malaisée.
--Pauvre petite danseuse à la chèvre! dit le vieux sergent du guet.
Henriet Cousin se rapprocha de la lucarne. L'œil de la mère fit baisser
le sien. Il dit assez timidement:
--Madame...
Elle l'interrompit d'une voix très basse et furieuse:--Que demandes-tu?
--Ce n'est pas vous, dit-il, c'est l'autre.
--Quelle autre?
--La jeune.
Elle se mit à secouer la tête en criant:--Il n'y a personne! Il n'y a
personne! Il n'y a personne!
--Si! reprit le bourreau, vous le savez bien. Laissez-moi prendre la
jeune. Je ne veux pas vous faire de mal, à vous.
Elle dit avec un ricanement étrange:
--Ah! tu ne veux pas me faire de mal, à moi!
--Laissez-moi l'autre, madame; c'est monsieur le prévôt qui le veut.
Elle répéta d'un air de folie:--Il n'y a personne.
--Je vous dis que si! répliqua le bourreau. Nous avons tous vu que vous
étiez deux.
--Regarde plutôt! dit la recluse en ricanant. Fourre ta tête par la
lucarne.
Le bourreau examina les ongles de la mère, et n'osa pas.
--Dépêche! cria Tristan, qui venait de ranger sa troupe en cercle
autour du Trou-aux-Rats et qui se tenait à cheval près du gibet.
Henriet revint au prévôt encore une fois, tout embarrassé. Il avait
posé sa corde à terre, et roulait d'un air gauche son chapeau dans ses
mains.
--Monseigneur, demanda-t-il, par où entrer?
--Par la porte.
--Il n'y en a pas.
--Par la fenêtre.
--Elle est trop étroite.
--Élargis-la, dit Tristan avec colère. N'as-tu pas des pioches?
Du fond de son antre, la mère, toujours en arrêt, regardait. Elle
n'espérait plus rien, elle ne savait plus ce qu'elle voulait, mais elle
ne voulait pas qu'on lui prît sa fille.
Henriet Cousin alla chercher la caisse d'outils des basses œuvres
sous le hangar de la Maison-aux-Piliers. Il en retira aussi la double
échelle, qu'il appliqua sur-le-champ au gibet. Cinq ou six hommes de la
prévôté s'armèrent de pics et de leviers, et Tristan se dirigea avec
eux vers la lucarne.
--La vieille, dit le prévôt d'un ton sévère, livre-nous cette fille de
bonne grâce.
Elle le regarda comme quand on ne comprend pas.
--Tête-Dieu! reprit Tristan, qu'as-tu donc à empêcher cette sorcière
d'être pendue comme il plaît au roi?
La misérable se mit à rire de son rire farouche.
--Ce que j'y ai? C'est ma fille.
L'accent dont elle prononça ce mot fit frissonner jusqu'à Henriet
Cousin lui-même.
--J'en suis fâché, repartit le prévôt. Mais c'est le bon plaisir du roi.
Elle cria en redoublant son rire terrible:--Qu'est-ce que cela me fait,
ton roi? Je te dis que c'est ma fille!
--Percez le mur, dit Tristan.
Il suffisait, pour pratiquer une ouverture assez large, de desceller
une assise de pierre au-dessous de la lucarne. Quand la mère entendit
les pics et les leviers saper sa forteresse, elle poussa un cri
épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une vitesse effrayante
autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage lui avait donnée.
Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient. Les soldats
étaient glacés au fond du cœur.
Tout à coup elle prit son pavé, rit, et le jeta à deux poings sur les
travailleurs. Le pavé, mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha
personne, et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan. Elle
grinça des dents.
Cependant, quoique le soleil ne fût pas encore levé, il faisait grand
jour, une belle teinte rose égayait les vieilles cheminées vermoulues
de la Maison-aux-Piliers. C'était l'heure où les fenêtres les plus
matinales de la grande ville s'ouvrent joyeusement sur les toits.
Quelques manants, quelques fruitiers allant aux halles sur leur âne,
commençaient à traverser la Grève, ils s'arrêtaient un moment devant ce
groupe de soldats amoncelés autour du Trou-aux-Rats, le considéraient
d'un air étonné, et passaient outre.
La recluse était allée s'asseoir près de sa fille, la couvrant de
son corps, devant elle, l'œil fixe, écoutant la pauvre enfant qui ne
bougeait pas, et qui murmurait à voix basse pour toute parole: Phœbus!
Phœbus! A mesure que le travail des démolisseurs semblait s'avancer,
la mère se reculait machinalement, et serrait de plus en plus la jeune
fille contre le mur. Tout à coup la recluse vit la pierre (car elle
faisait sentinelle et ne la quittait pas du regard) s'ébranler, et elle
entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors
elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques
instants, et s'écria, et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt
déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait comme si toutes
les malédictions se fussent pressées sur les lèvres pour éclater à la
fois.
--Ho! ho! ho! Mais c'est horrible! Vous êtes des brigands! Est-ce
que vraiment vous allez me prendre ma fille? Je vous dis que c'est
ma fille! Oh! les lâches! Oh! les laquais bourreaux! les misérables
goujats assassins! Au secours! au secours! au feu! Mais est-ce qu'ils
me prendront mon enfant comme cela? Qui est-ce donc qu'on appelle le
bon Dieu?
Alors s'adressant à Tristan, écumante, l'œil hagard, à quatre pattes
comme une panthère, et toute hérissée:
--Approche un peu me prendre ma fille! Est-ce que tu ne comprends pas
que cette femme te dit que c'est sa fille? Sais-tu ce que c'est qu'un
enfant qu'on a? Hé! loup-cervier, n'as-tu jamais gîté avec ta louve?
n'en as-tu jamais eu un louveteau? et si tu as des petits, quand ils
hurlent, est-ce que tu n'as rien dans le ventre que cela remue?
--Mettez bas la pierre, dit Tristan, elle ne tient plus.
Les leviers soulevèrent la lourde assise. C'était nous l'avons dit,
le dernier rempart de la mère. Elle se jeta dessus, elle voulut la
retenir, elle égratigna la pierre avec ses ongles, mais le bloc massif,
mis en mouvement par six hommes, lui échappa et glissa doucement
jusqu'à terre le long des leviers de fer.
La mère, voyant l'entrée faite, tomba devant l'ouverture en travers,
barricadant la brèche avec son corps, tordant ses bras, heurtant
la dalle de sa tête, et criant d'une voix enrouée de fatigue qu'on
entendait à peine:--Au secours! au feu! au feu!
--Maintenant prenez la fille, dit Tristan toujours impassible.
La mère regarda les soldats d'une manière si formidable qu'ils avaient
plus envie de reculer que d'avancer.
--Allons donc, reprit le prévôt. Henriet Cousin, toi!
Personne ne fit un pas.
Le prévôt jura:--Tête-Christ! mes gens de guerre! peur d'une femme!
--Monseigneur, dit Henriet, vous appelez cela une femme?
--Elle a une crinière de lion! dit un autre.
--Allons! repartit le prévôt, la baie est assez large. Entrez-y trois
de front, comme à la brèche de Pontoise. Finissons, mort-Mahom! Le
premier qui recule, j'en fais deux morceaux!
Placés entre le prévôt et la mère, tous deux menaçants, les soldats
hésitèrent un moment, puis prenant leur parti s'avancèrent vers le
Trou-aux-Rats.
Quand la recluse vit cela, elle se dressa brusquement sur les genoux,
écarta ses cheveux de son visage, puis laissa retomber ses mains
maigres et écorchées sur ses cuisses. Alors de grosses larmes sortirent
une à une de ses yeux, elles descendaient par une ride le long de
ses joues comme un torrent par un lit qu'il s'est creusé. En même
temps elle se mit à parler, mais d'une voix si suppliante, si douce,
si soumise et si poignante, qu'à l'entour de Tristan plus d'un vieil
argousin qui aurait mangé de la chair humaine s'essuyait les yeux.
--Messeigneurs! messieurs les sergents, un mot. C'est une chose qu'il
faut que je vous dise. C'est ma fille, voyez-vous? ma chère petite
fille que j'avais perdue! Écoutez. C'est une histoire. Figurez-vous
que je connais très bien messieurs les sergents. Ils ont toujours
été bons pour moi dans le temps que les petits garçons me jetaient
des pierres parce que je faisais la vie d'amour. Voyez-vous? vous me
laisserez mon enfant, quand vous saurez! Je suis une pauvre fille de
joie. Ce sont les bohémiens qui me l'ont volée. Même que j'ai gardé son
soulier quinze ans. Tenez, le voilà. Elle avait ce pied-là. A Reims!
La Chantefleurie! rue Folle-Peine! Vous avez connu cela peut-être.
C'était moi. Dans votre jeunesse, alors, c'était un beau temps. On
passait de bons quarts d'heure. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas,
messeigneurs? Les égyptiennes me l'ont volée, elles me l'ont cachée
quinze ans. Je la croyais morte. Figurez-vous, mes bons amis, que je
la croyais morte. J'ai passé quinze ans ici, dans cette cave, sans
feu l'hiver. C'est dur, cela. Le pauvre cher petit soulier! J'ai tant
crié que le bon Dieu m'a entendue. Cette nuit, il m'a rendu ma fille.
C'est un miracle du bon Dieu. Elle n'était pas morte. Vous ne me la
prendrez pas, j'en suis sûre. Encore si c'était moi, je ne dirais pas,
mais elle, une enfant de seize ans! laissez-lui le temps de voir le
soleil!--Qu'est-ce qu'elle vous a fait? rien du tout. Moi non plus.
Si vous saviez que je n'ai qu'elle, que je suis vieille, que c'est
une bénédiction que la sainte Vierge m'envoie! Et puis, vous êtes si
bons tous! Vous ne saviez pas que c'était ma fille, à présent vous le
savez. Oh! je l'aime! Monsieur le grand prévôt, j'aimerais mieux un
trou à mes entrailles qu'une égratignure à son doigt! C'est vous qui
avez l'air d'un bon seigneur! Ce que je vous dis là vous explique la
chose, n'est-il pas vrai? Oh! si vous avez eu une mère, monseigneur!
vous êtes le capitaine, laissez-moi mon enfant! Considérez que je vous
prie à genoux, comme on prie un Jésus-Christ! Je ne demande rien à
personne, je suis de Reims, messeigneurs, j'ai un petit champ de mon
oncle Mahiet Pradon. Je ne suis pas une mendiante. Je ne veux rien,
mais je veux mon enfant! Oh! je veux garder mon enfant! Le bon Dieu,
qui est le maître, ne me l'a pas rendue pour rien! Le roi! vous dites
le roi! Cela ne lui fera déjà pas beaucoup de plaisir qu'on tue ma
petite fille! Et puis le roi est bon! C'est ma fille! c'est ma fille, à
moi! elle n'est pas au roi! elle n'est pas à vous! Je veux m'en aller!
nous voulons nous en aller! Enfin, deux femmes qui passent, dont l'une
est la mère et l'autre la fille, on les laisse passer! Laissez-nous
passer! nous sommes de Reims. Oh! vous êtes bien bons, messieurs les
sergents, je vous aime tous. Vous ne me prendrez pas ma chère petite,
c'est impossible! N'est-ce pas que c'est tout à fait impossible? Mon
enfant! mon enfant!
Nous n'essayerons pas de donner une idée de son geste, de son accent,
des larmes qu'elle buvait en parlant, des mains qu'elle joignait
et puis tordait, des sourires navrants, des regards noyés, des
gémissements, des soupirs, des cris misérables et saisissants qu'elle
mêlait à ses paroles désordonnées, folles et décousues. Quand elle se
tut, Tristan l'Hermite fronça le sourcil, mais c'était pour cacher une
larme qui roulait dans son œil de tigre. Il surmonta pourtant cette
faiblesse, et dit d'un ton bref:--Le roi le veut.
Puis il se pencha à l'oreille d'Henriet Cousin, et lui dit tout
bas:--Finis vite! Le redoutable prévôt sentait peut-être le cœur lui
manquer, à lui aussi.
Le bourreau et les sergents entrèrent dans la logette. La mère ne fit
aucune résistance, seulement elle se traîna vers sa fille et se jeta à
corps perdu sur elle.
L'égyptienne vit les soldats s'approcher. L'horreur de la mort la
ranima.
--Ma mère! cria-t-elle avec un inexprimable accent de détresse, ma
mère! ils viennent! défendez-moi!
--Oui, mon amour, je te défends! répondit la mère d'une voix éteinte;
et, la serrant étroitement dans ses bras, elle la couvrit de baisers.
Toutes deux ainsi à terre, la mère sur la fille, faisaient un spectacle
digne de pitié.
Henriet Cousin prit la jeune fille par le milieu du corps sous ses
belles épaules. Quand elle sentit cette main, elle fit: Heuh! et
s'évanouit. Le bourreau, qui laissait tomber goutte à goutte de grosses
larmes sur elle, voulut l'enlever dans ses bras. Il essaya de détacher
la mère, qui avait pour ainsi dire noué ses deux mains autour de la
ceinture de sa fille, mais elle était si puissamment cramponnée à son
enfant qu'il fut impossible de l'en séparer. Henriet Cousin alors
traîna la jeune fille hors de la loge, et la mère après elle. La mère
aussi tenait ses yeux fermés.
Le soleil se levait en ce moment, et il y avait déjà sur la place un
assez bon amas de peuple qui regardait à distance ce qu'on traînait
ainsi sur le pavé vers le gibet. Car c'était la mode du prévôt Tristan
aux exécutions. Il avait la manie d'empêcher les curieux d'approcher.
Il n'y avait personne aux fenêtres. On voyait seulement de loin, au
sommet de celle des tours de Notre-Dame qui domine la Grève, deux
hommes détachés en noir sur le ciel clair du matin, qui semblaient
regarder.
Henriet Cousin s'arrêta avec ce qu'il traînait au pied de la fatale
échelle, et, respirant à peine tant la chose l'apitoyait, il passa la
corde autour du cou adorable de la jeune fille. La malheureuse enfant
sentit l'horrible attouchement du chanvre. Elle souleva ses paupières,
et vit le bras décharné du gibet de pierre étendu au-dessus de sa tête.
Alors elle se secoua, et cria d'une voix haute et déchirante:--Non!
non! je ne veux pas! La mère, dont la tête était enfouie et perdue sous
les vêtements de sa fille, ne dit pas une parole; seulement on vit
frémir tout son corps et on l'entendit redoubler ses baisers sur son
enfant. Le bourreau profita de ce moment pour dénouer vivement les bras
dont elle étreignait la condamnée. Soit épuisement, soit désespoir,
elle le laissa faire. Alors il prit la jeune fille sur son épaule, d'où
la charmante créature retombait gracieusement pliée en deux sur sa
large tête. Puis il mit le pied sur l'échelle pour monter.
En ce moment la mère, accroupie sur le pavé, ouvrit tout à fait les
yeux. Sans jeter un cri, elle se redressa avec une expression terrible,
puis, comme une bête sur sa proie, elle se jeta sur la main du bourreau
et le mordit. Ce fut un éclair. Le bourreau hurla de douleur. On
accourut. On retira avec peine sa main sanglante d'entre les dents
de la mère. Elle gardait un profond silence. On la repoussa assez
brutalement, et l'on remarqua que sa tête retombait lourdement sur le
pavé. On la releva. Elle se laissa de nouveau retomber. C'est qu'elle
était morte.
Le bourreau, qui n'avait pas lâché la jeune fille, se remit à monter
l'échelle.
II
LA CREATURA BELLA BIANCO VESTITA
(DANTE)
Quand Quasimodo vit que la cellule était vide, que l'égyptienne n'y
était plus, que pendant qu'il la défendait on l'avait enlevée, il
prit ses cheveux à deux mains et trépigna de surprise et de douleur.
Puis il se mit à courir par toute l'église, cherchant sa bohémienne,
hurlant des cris étranges à tous les coins de mur, semant ses cheveux
rouges sur le pavé. C'était précisément le moment où les archers du roi
entraient victorieux dans Notre-Dame, cherchant aussi l'égyptienne.
Quasimodo les y aida, sans se douter, le pauvre sourd, de leurs fatales
intentions; il croyait que les ennemis de l'égyptienne, c'étaient les
truands. Il mena lui-même Tristan l'Hermite à toutes les cachettes
possibles, lui ouvrit les portes secrètes, les doubles fonds d'autel,
les arrière-sacristies. Si la malheureuse y eût été encore, c'est lui
qui l'eût livrée.
Quand la lassitude de ne rien trouver eut rebuté Tristan, qui ne se
rebutait pas aisément, Quasimodo continua de chercher tout seul. Il
fit vingt fois, cent fois le tour de l'église, de long en large, du
haut en bas, montant, descendant, courant, appelant, criant, flairant,
furetant, fouillant, fourrant sa tête dans tous les trous, poussant une
torche sous toutes les voûtes, désespéré, fou. Un mâle qui a perdu sa
femelle n'est pas plus rugissant ni plus hagard.
Enfin quand il fut sûr, bien sûr qu'elle n'y était plus, que c'en était
fait, qu'on la lui avait dérobée, il monta lentement l'escalier des
tours, cet escalier qu'il avait escaladé avec tant d'emportement et de
triomphe le jour où il l'avait sauvée. Il repassa par les mêmes lieux,
la tête basse, sans voix, sans larmes, presque sans souffle. L'église
était déserte de nouveau et retombée dans son silence. Les archers
l'avaient quittée pour traquer la sorcière dans la Cité. Quasimodo,
resté seul dans cette vaste Notre-Dame, si assiégée et si tumultueuse
le moment d'auparavant, reprit le chemin de la cellule où l'égyptienne
avait dormi tant de semaines sous sa garde.
En s'en approchant, il se figurait qu'il allait peut-être l'y
retrouver. Quand, au détour de la galerie qui donne sur le toit des bas
côtés, il aperçut l'étroite logette avec sa petite fenêtre et sa petite
porte, tapie sous un grand arc-boutant comme un nid d'oiseau sous une
branche, le cœur lui manqua, au pauvre homme, et il s'appuya contre
un pilier pour ne pas tomber. Il s'imagina qu'elle y était peut-être
rentrée, qu'un bon génie l'y avait sans doute ramenée, que cette
logette était trop tranquille, trop sûre et trop charmante pour qu'elle
n'y fût point, et il n'osait faire un pas de plus, de peur de briser
son illusion.--Oui, se disait-il en lui-même, elle dort peut-être, ou
elle prie. Ne la troublons pas.
Enfin il rassembla son courage, il avança sur la pointe des pieds, il
regarda, il entra. Vide! la cellule était toujours vide. Le malheureux
sourd en fit le tour à pas lents, souleva le lit et regarda dessous,
comme si elle pouvait être cachée entre la dalle et le matelas, puis il
secoua la tête et demeura stupide. Tout à coup il écrasa furieusement
sa torche du pied, et, sans dire une parole, sans pousser un soupir, il
se précipita de toute sa course la tête contre le mur et tomba évanoui
sur le pavé.