autant dans la terre que dehors. A moins d'être bâtis sur pilotis,
comme Notre-Dame, un palais, une forteresse, une église avaient
toujours un double fond. Dans les cathédrales, c'était en quelque
sorte une autre cathédrale souterraine, basse, obscure, mystérieuse,
aveugle et muette, sous la nef supérieure qui regorgeait de lumière
et retentissait d'orgues et de cloches jour et nuit; quelquefois
c'était un sépulcre. Dans les palais, dans les bastilles, c'était une
prison, quelquefois aussi un sépulcre, quelquefois les deux ensemble.
Ces puissantes bâtisses, dont nous avons expliqué ailleurs le mode de
formation et de _végétation_, n'avaient pas simplement des fondations,
mais, pour ainsi dire, des racines qui s'allaient ramifiant dans le
sol en chambres, en galeries, en escaliers, comme la construction
d'en haut. Ainsi, églises, palais, bastilles, avaient de la terre à
mi-corps. Les caves d'un édifice étaient un autre édifice où l'on
descendait au lieu de monter, et qui appliquait ses étages souterrains
sous le monceau d'étages extérieurs du monument, comme ces forêts
et ces montagnes qui se renversent dans l'eau miroitante d'un lac
au-dessous des forêts et des montagnes du bord.
A la bastille Saint-Antoine, au Palais-de-Justice de Paris, au
Louvre, ces édifices souterrains étaient des prisons. Les étages de
ces prisons, en s'enfonçant dans le sol, allaient se rétrécissant et
s'assombrissant. C'étaient autant de zones où s'échelonnaient les
nuances de l'horreur. Dante n'a rien pu trouver de mieux pour son
enfer. Ces entonnoirs de cachots aboutissaient d'ordinaire à un cul de
basse-fosse à fond de cuve où Dante a mis Satan, où la société mettait
le condamné à mort. Une fois une misérable existence enterrée là, adieu
le jour, l'air, la vie, _ogni speranza_. Elle n'en sortait que pour
le gibet ou le bûcher. Quelquefois, elle y pourrissait. La justice
humaine appelait cela _oublier_. Entre les hommes et lui, le condamné
sentait peser sur sa tête un entassement de pierres et de geôliers, et
la prison tout entière, la massive bastille n'était plus qu'une énorme
serrure compliquée qui le cadenassait hors du monde vivant.
C'est dans un fond de cuve de ce genre, dans les oubliettes creusées
par saint Louis dans l'_in-pace_ de la Tournelle, qu'on avait, de peur
d'évasion sans doute, déposé la Esmeralda condamnée au gibet, avec le
colossal Palais-de-Justice sur la tête. Pauvre mouche qui n'eût pu
remuer le moindre de ses moellons!
Certes, la providence et la société avaient été également injustes, un
tel luxe de malheur et de torture n'était pas nécessaire pour briser
une si frêle créature.
Elle était là, perdue dans les ténèbres, ensevelie, enfouie, murée. Qui
l'eût pu voir en cet état, après l'avoir vue rire et danser au soleil,
eût frémi. Froide comme la nuit, froide comme la mort, plus un souffle
d'air dans ses cheveux, plus un bruit humain à son oreille, plus une
lueur de jour dans ses yeux, brisée en deux, écrasée de chaînes,
accroupie près d'une cruche et d'un pain sur un peu de paille dans la
mare d'eau qui se formait sous elle des suintements du cachot, sans
mouvement, presque sans haleine, elle n'en était même plus à souffrir.
Phœbus, le soleil, midi, le grand air, les rues de Paris, les danses
aux applaudissements, les doux babillages d'amour avec l'officier, puis
le prêtre, la matrulle, le poignard, le sang, la torture, le gibet,
tout cela repassait bien encore dans son esprit, tantôt comme une
vision chantante et dorée, tantôt comme un cauchemar difforme; mais
ce n'était plus qu'une lutte horrible et vague qui se perdait dans
les ténèbres, ou qu'une musique lointaine qui se jouait là-haut sur
la terre, et qu'on n'entendait plus à la profondeur où la malheureuse
était tombée.
Depuis qu'elle était là, elle ne veillait ni ne dormait. Dans cette
infortune, dans ce cachot, elle ne pouvait pas plus distinguer la
veille du sommeil, le rêve de la réalité, que le jour de la nuit. Tout
cela était mêlé, brisé, flottant, répandu confusément dans sa pensée.
Elle ne sentait plus, elle ne savait plus, elle ne pensait plus. Tout
au plus elle songeait. Jamais créature vivante n'avait été engagée si
avant dans le néant.
Ainsi engourdie, gelée, pétrifiée, à peine avait-elle remarqué deux
ou trois fois le bruit d'une trappe qui s'était ouverte quelque part
au-dessus d'elle, sans même laisser passer un peu de lumière, et par
laquelle une main lui avait jeté une croûte de pain noir. C'était
pourtant l'unique communication qui lui restât avec les hommes, la
visite périodique du geôlier.
Une seule chose occupait encore machinalement son oreille. Au-dessus de
sa tête l'humidité filtrait à travers les pierres moisies de la voûte,
et à intervalles égaux une goutte d'eau s'en détachait. Elle écoutait
stupidement le bruit que faisait cette goutte d'eau en tombant dans la
mare à côté d'elle.
Cette goutte d'eau tombant dans cette mare, c'était là le seul
mouvement qui remuât encore autour d'elle, la seule horloge qui marquât
le temps, le seul bruit qui vînt jusqu'à elle de tout le bruit qui se
fait sur la surface de la terre.
Pour tout dire, elle sentait aussi de temps en temps, dans ce cloaque
de fange et de ténèbres, quelque chose de froid qui lui passait çà et
là sur le pied ou sur le bras, et elle frissonnait.
Depuis combien de temps y était-elle, elle ne le savait. Elle avait
souvenir d'un arrêt de mort prononcé quelque part contre quelqu'un,
puis qu'on l'avait emportée, elle, et qu'elle s'était réveillée dans la
nuit et dans le silence, glacée. Elle s'était traînée sur les mains,
alors des anneaux de fer lui avaient coupé la cheville du pied, et
des chaînes avaient sonné. Elle avait reconnu que tout était muraille
autour d'elle, qu'il y avait au-dessous d'elle une dalle couverte
d'eau et une botte de paille. Mais ni lampe, ni soupirail. Alors,
elle s'était assise sur cette paille, et quelquefois, pour changer de
posture, sur la dernière marche d'un degré de pierre qu'il y avait dans
son cachot.
Un moment, elle avait essayé de compter les noires minutes que lui
mesurait la goutte d'eau; mais bientôt ce triste travail d'un cerveau
malade s'était rompu de lui-même dans sa tête et l'avait laissée dans
la stupeur.
Un jour enfin ou une nuit (car minuit et midi avaient même couleur dans
ce sépulcre), elle entendit au-dessus d'elle un bruit plus fort que
celui que faisait d'ordinaire le guichetier quand il lui apportait son
pain et sa cruche. Elle leva la tête, et vit un rayon rougeâtre passer
à travers les fentes de l'espèce de porte ou de trappe pratiquée dans
la voûte de l'_in-pace_.
En même temps, la lourde ferrure cria, la trappe grinça sur ses gonds
rouillés, tourna, et elle vit une lanterne, une main, et la partie
inférieure du corps de deux hommes, la porte étant trop basse pour
qu'elle pût apercevoir leurs têtes. La lumière la blessa si vivement
qu'elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, la porte était refermée, le falot était posé
sur un degré de l'escalier, un homme, seul, était debout devant elle.
Une cagoule noire lui tombait jusqu'aux pieds, un caffardum de même
couleur lui cachait le visage. On ne voyait rien de sa personne, ni sa
face ni ses mains. C'était un long suaire noir qui se tenait debout,
et sous lequel on sentait remuer quelque chose. Elle regarda fixement
quelques minutes cette espèce de spectre. Cependant, elle ni lui ne
parlaient. On eût dit deux statues qui se confrontaient. Deux choses
seulement semblaient vivre dans le caveau; la mèche de la lanterne qui
pétillait à cause de l'humidité de l'atmosphère, et la goutte d'eau de
la voûte qui coupait cette crépitation irrégulière de son clapotement
monotone et faisait trembler la lumière de la lanterne en moires
concentriques sur l'eau huileuse de la mare.
Enfin la prisonnière rompit le silence:
--Qui êtes-vous?
--Un prêtre.
Le mot, l'accent, le son de voix, la firent tressaillir.
Le prêtre poursuivit en articulant sourdement.
--Êtes-vous préparée?
--A quoi?
--A mourir.
--Oh! dit-elle, sera-ce bientôt?
--Demain.
Sa tête, qui s'était levée avec joie, revint frapper sa poitrine.
--C'est encore bien long! murmura-t-elle; qu'est-ce que cela leur
faisait, aujourd'hui?
--Vous êtes donc très malheureuse? demanda le prêtre après un silence.
--J'ai bien froid, répondit-elle.
Elle prit ses pieds avec ses mains, geste habituel aux malheureux
qui ont froid et que nous avons déjà vu faire à la recluse de la
Tour-Roland, et ses dents claquaient.
Le prêtre parut promener de dessous son capuchon ses yeux dans le
cachot.
--Sans lumière! sans feu! dans l'eau! c'est horrible!
--Oui, répondit-elle avec l'air étonné que le malheur lui avait donné.
Le jour est à tout le monde. Pourquoi ne me donne-t-on que la nuit?
--Savez-vous, reprit le prêtre après un nouveau silence, pourquoi vous
êtes ici?
--Je crois que je l'ai su, dit-elle en passant ses doigts maigres sur
ses sourcils comme pour aider sa mémoire, mais je ne le sais plus.
Tout à coup elle se mit à pleurer comme un enfant.
--Je voudrais sortir d'ici, monsieur. J'ai froid, j'ai peur, et il y a
des bêtes qui me montent le long du corps.
--Eh bien, suivez-moi.
En parlant ainsi, le prêtre lui prit le bras. La malheureuse était
gelée jusque dans les entrailles, cependant cette main lui fit une
impression de froid.
--Oh! murmura-t-elle, c'est la main glacée de la mort.--Qui êtes-vous
donc?
Le prêtre releva son capuchon. Elle regarda. C'était ce visage sinistre
qui la poursuivait depuis si longtemps, cette tête de démon qui lui
était apparue chez la Falourdel au-dessus de la tête adorée de son
Phœbus, cet œil qu'elle avait vu pour la dernière fois briller près
d'un poignard.
Cette apparition, toujours si fatale pour elle, et qui l'avait ainsi
poussée de malheur en malheur jusqu'au supplice, la tira de son
engourdissement. Il lui sembla que l'espèce de voile qui s'était
épaissi sur sa mémoire se déchirait. Tous les détails de sa lugubre
aventure, depuis la scène nocturne chez la Falourdel jusqu'à sa
condamnation à la Tournelle, lui revinrent à la fois dans l'esprit, non
pas vagues et confus comme jusqu'alors, mais distincts, crus, tranchés,
palpitants, terribles. Ces souvenirs à demi effacés, et presque
oblitérés par l'excès de la souffrance, la sombre figure qu'elle avait
devant elle les raviva, comme l'approche du feu fait ressortir toutes
fraîches sur le papier blanc les lettres invisibles qu'on y a tracées
avec de l'encre sympathique. Il lui sembla que toutes les plaies de son
cœur se rouvraient et saignaient à la fois.
--Hah! cria-t-elle, les mains sur ses yeux et avec un tremblement
convulsif, c'est le prêtre!
Puis elle laissa tomber ses bras découragés, et resta assise, la tête
baissée, l'œil fixé à terre, muette, et continuant de trembler.
Le prêtre la regardait de l'œil d'un milan qui a longtemps plané en
rond du plus haut du ciel autour d'une pauvre alouette tapie dans les
blés, qui a longtemps rétréci en silence les cercles formidables de
son vol, et tout à coup s'est abattu sur sa proie comme la flèche de
l'éclair, et la tient pantelante dans sa griffe.
Elle se mit à murmurer tout bas:
--Achevez! achevez! le dernier coup!--Et elle enfonçait sa tête avec
terreur entre ses épaules, comme la brebis qui attend le coup de massue
du boucher.
--Je vous fais donc horreur? dit-il enfin.
Elle ne répondit pas.
--Est-ce que je vous fais horreur? répéta-t-il.
Ses lèvres se contractèrent comme si elle souriait.
--Oui, dit-elle, le bourreau raille le condamné. Voilà des mois qu'il
me poursuit, qu'il me menace, qu'il m'épouvante! Sans lui, mon Dieu,
que j'étais heureuse! C'est lui qui m'a jetée dans cet abîme! O ciel!
c'est lui qui a tué... c'est lui qui l'a tué! mon Phœbus!
Ici, éclatant en sanglots et levant les yeux sur le prêtre:
--Oh! misérable! qui êtes-vous? que vous ai-je fait? vous me haïssez
donc bien? Hélas! qu'avez-vous contre moi?
--Je t'aime! cria le prêtre.
Ses larmes s'arrêtèrent subitement. Elle le regarda avec un regard
d'idiot. Lui était tombé à genoux et la couvait d'un œil de flamme.
--Entends-tu? je t'aime! cria-t-il encore.
--Quel amour! dit la malheureuse en frémissant.
Il reprit:
--L'amour d'un damné.
Tous deux restèrent quelques minutes silencieux, écrasés sous la
pesanteur de leurs émotions, lui insensé, elle stupide.
--Écoute, dit enfin le prêtre, et un calme singulier lui était revenu.
Tu vas tout savoir. Je vais te dire ce que jusqu'ici j'ai à peine osé
me dire à moi-même, lorsque j'interrogeais furtivement ma conscience à
ces heures profondes de la nuit où il y a tant de ténèbres qu'il semble
que Dieu ne nous voit plus. Écoute. Avant de te rencontrer, jeune
fille, j'étais heureux...
--Et moi! soupira-t-elle faiblement.
--Ne m'interromps pas.--Oui, j'étais heureux, je croyais l'être, du
moins. J'étais pur, j'avais l'âme pleine d'une clarté limpide. Pas
de tête qui s'élevât plus fière et plus radieuse que la mienne. Les
prêtres me consultaient sur la chasteté, les docteurs sur la doctrine.
Oui, la science était tout pour moi. C'était une sœur, et une sœur me
suffisait. Ce n'est pas qu'avec l'âge il ne me fût venu d'autres idées.
Plus d'une fois ma chair s'était émue au passage d'une forme de femme.
Cette force du sexe et du sang de l'homme que, fol adolescent, j'avais
cru étouffer pour la vie, avait plus d'une fois soulevé convulsivement
la chaîne des vœux de fer qui me scellent, misérable, aux froides
pierres de l'autel. Mais le jeûne, la prière, l'étude, les macérations
du cloître, avaient refait l'âme maîtresse du corps. Et puis, j'évitais
les femmes. D'ailleurs, je n'avais qu'à ouvrir un livre pour que toutes
les impures fumées de mon cerveau s'évanouissent devant la splendeur
de la science. En peu de minutes, je sentais fuir au loin les choses
épaisses de la terre, et je me retrouvais calme, ébloui et serein en
présence du rayonnement tranquille de la vérité éternelle. Tant que
le démon n'envoya pour m'attaquer que de vagues ombres de femmes qui
passaient éparses sous mes yeux, dans l'église, dans les rues, dans
les prés, et qui revenaient à peine dans mes songes, je le vainquis
aisément. Hélas! si la victoire ne m'est pas restée, la faute en est à
Dieu, qui n'a pas fait l'homme et le démon de force égale.--Écoute. Un
jour...
Ici le prêtre s'arrêta, et la prisonnière entendit sortir de sa
poitrine des soupirs qui faisaient un bruit de râle et d'arrachement.
Il reprit:
--... Un jour j'étais appuyé à la fenêtre de ma cellule.--Quel livre
lisais-je donc? Oh! tout cela est un tourbillon dans ma tête.--Je
lisais. La fenêtre donnait sur une place. J'entends un bruit de tambour
et de musique. Fâché d'être ainsi troublé dans ma rêverie, je regarde
dans la place. Ce que je vis, il y en avait d'autres que moi qui le
voyaient, et pourtant ce n'était pas un spectacle fait pour des yeux
humains. Là, au milieu du pavé,--il était midi,--un grand soleil,--une
créature dansait. Une créature si belle que Dieu l'eût préférée à la
Vierge, et l'eût choisie pour sa mère, et eût voulu naître d'elle
si elle eût existé quand il se fit homme! Ses yeux étaient noirs et
splendides, au milieu de sa chevelure noire quelques cheveux que
pénétrait le soleil blondissaient comme des fils d'or. Ses pieds
disparaissaient dans leur mouvement comme les rayons d'une roue qui
tourne rapidement. Autour de sa tête, dans ses nattes noires, il y
avait des plaques de métal qui pétillaient au soleil et faisaient à son
front une couronne d'étoiles. Sa robe semée de paillettes scintillait
bleue et piquée de mille étincelles comme une nuit d'été. Ses bras
souples et bruns se nouaient et se dénouaient autour de sa taille comme
deux écharpes. La forme de son corps était surprenante de beauté. Oh!
la resplendissante figure qui se détachait comme quelque chose de
lumineux dans la lumière même du soleil!--Hélas! jeune fille, c'était
toi.--Surpris, enivré, charmé, je me laissai aller à te regarder. Je te
regardai tant, que tout à coup je frissonnai d'épouvante, je sentis que
le sort me saisissait.
Le prêtre, oppressé, s'arrêta encore un moment. Puis il continua.
--Déjà à demi fasciné, j'essayai de me cramponner à quelque chose et
de me retenir dans ma chute. Je me rappelai les embûches que Satan
m'avait déjà tendues. La créature qui était sous mes yeux avait cette
beauté surhumaine qui ne peut venir que du ciel ou de l'enfer. Ce
n'était pas là une simple fille faite avec un peu de notre terre, et
pauvrement éclairée à l'intérieur par le vacillant rayon d'une âme de
femme. C'était un ange! mais de ténèbres, mais de flamme et non de
lumière. Au moment où je pensais cela, je vis près de toi une chèvre,
une bête du sabbat, qui me regardait en riant. Le soleil de midi lui
faisait des cornes de feu. Alors j'entrevis le piége du démon, et je ne
doutai plus que tu ne vinsses de l'enfer et que tu n'en vinsses pour
ma perdition. Je le crus.
Ici le prêtre regarda en face la prisonnière et ajouta froidement:
--Je le crois encore.--Cependant le charme opérait peu à peu, ta danse
me tournoyait dans le cerveau, je sentais le mystérieux maléfice
s'accomplir en moi, tout ce qui aurait dû veiller s'endormait dans mon
âme, et comme ceux qui meurent dans la neige je trouvais du plaisir
à laisser venir ce sommeil. Tout à coup, tu te mis à chanter. Que
pouvais-je faire, misérable? Ton chant était plus charmant encore que
ta danse. Je voulus fuir. Impossible. J'étais cloué, j'étais enraciné
dans le sol. Il me semblait que le marbre de la dalle m'était monté
jusqu'aux genoux. Il fallut rester jusqu'au bout. Mes pieds étaient de
glace, ma tête bouillonnait. Enfin, tu eus peut-être pitié de moi, tu
cessas de chanter, tu disparus. Le reflet de l'éblouissante vision, le
retentissement de la musique enchanteresse s'évanouirent par degrés
dans mes yeux et dans mes oreilles. Alors je tombai dans l'encoignure
de la fenêtre, plus roide et plus faible qu'une statue descellée. La
cloche de vêpres me réveilla. Je me relevai, je m'enfuis, mais, hélas!
il y avait en moi quelque chose de tombé qui ne pouvait se relever,
quelque chose de survenu que je ne pouvais fuir.
Il fit encore une pause, et poursuivit.
--Oui, à dater de ce jour, il y eut en moi un homme que je ne
connaissais pas. Je voulus user de tous mes remèdes, le cloître,
l'autel, le travail, les livres. Folie! Oh! que la science sonne creux
quand on y vient heurter avec désespoir une tête pleine de passions!
Sais-tu, jeune fille, ce que je voyais toujours désormais entre le
livre et moi? Toi, ton ombre, l'image de l'apparition lumineuse qui
avait un jour traversé l'espace devant moi. Mais cette image n'avait
plus la même couleur; elle était sombre, funèbre, ténébreuse comme le
cercle noir qui poursuit longtemps la vue de l'imprudent qui a regardé
fixement le soleil.
Ne pouvant m'en débarrasser, entendant toujours ta chanson bourdonner
dans ma tête, voyant toujours tes pieds danser sur mon bréviaire,
sentant toujours la nuit en songe ta forme glisser sur ma chair,
je voulus te revoir, te toucher, savoir qui tu étais, voir si je
te retrouverais bien pareille à l'image idéale qui m'était restée
de toi, briser peut-être mon rêve avec la réalité. En tout cas,
j'espérais qu'une impression nouvelle effacerait la première, et la
première m'était devenue insupportable. Je te cherchai. Je te revis.
Malheur! Quand je t'eus vue deux fois, je voulus te voir mille, je
voulus te voir toujours. Alors,--comment enrayer sur cette pente de
l'enfer?--alors je ne m'appartins plus. L'autre bout du fil que le
démon m'avait attaché aux ailes, il l'avait noué à ton pied. Je devins
vague et errant comme toi. Je t'attendais sous les porches, je t'épiais
au coin des rues, je te guettais du haut de ma tour. Chaque soir, je
rentrais en moi-même plus charmé, plus désespéré, plus ensorcelé, plus
perdu!
J'avais su qui tu étais, égyptienne, bohémienne, gitane, zingara,
comment douter de la magie? Écoute. J'espérai qu'un procès me
débarrasserait du charme. Une sorcière avait enchanté Bruno d'Ast, il
la fit brûler et fut guéri. Je le savais. Je voulus essayer du remède.
J'essayai d'abord de te faire interdire le parvis Notre-Dame, espérant
t'oublier si tu ne revenais plus. Tu n'en tins compte. Tu revins. Puis
il me vint l'idée de t'enlever. Une nuit, je le tentai. Nous étions
deux. Nous te tenions déjà, quand ce misérable officier survint. Il te
délivra. Il commençait ainsi ton malheur, le mien et le sien. Enfin, ne
sachant plus que faire et que devenir, je te dénonçai à l'official.
Je pensais que je serais guéri comme Bruno d'Ast. Je pensais aussi
confusément qu'un procès te livrerait à moi, que dans une prison je
te tiendrais, je t'aurais, que là tu ne pourrais m'échapper, que tu
me possédais depuis assez longtemps pour que je te possédasse aussi
à mon tour. Quand on fait le mal, il faut faire tout le mal. Démence
de s'arrêter à un milieu dans le monstrueux! L'extrémité du crime a
des délires de joie. Un prêtre et une sorcière peuvent s'y fondre en
délices sur la botte de paille d'un cachot!
Je te dénonçai donc. C'est alors que je t'épouvantais dans mes
rencontres. Le complot que je tramais contre toi, l'orage que
j'amoncelais sur ta tête s'échappait de moi en menaces et en éclairs.
Cependant j'hésitais encore. Mon projet avait des côtés effroyables qui
me faisaient reculer.
Peut-être y aurais-je renoncé, peut-être ma hideuse pensée se
serait-elle desséchée dans mon cerveau sans porter son fruit. Je
croyais qu'il dépendrait toujours de moi de suivre ou de rompre ce
procès. Mais toute mauvaise pensée est inexorable et veut devenir un
fait; mais là où je me croyais tout-puissant, la fatalité était plus
puissante que moi. Hélas! hélas! c'est elle qui t'a prise et qui t'a
livrée au rouage terrible de la machine que j'avais ténébreusement
construite!--Écoute. Je touche à la fin.
Un jour,--par un autre beau soleil,--je vois passer devant moi un homme
qui prononce ton nom et qui rit et qui a la luxure dans les yeux.
Damnation! je l'ai suivi. Tu sais le reste.--
Il se tut.
La jeune fille ne put trouver qu'une parole:
--O mon Phœbus!
--Pas ce nom! dit le prêtre en lui saisissant le bras avec violence.
Ne prononce pas ce nom! Oh! misérables que nous sommes, c'est ce nom
qui nous a perdus! Ou plutôt nous nous sommes tous perdus les uns les
autres par l'inexplicable jeu de la fatalité!--Tu souffres, n'est-ce
pas? tu as froid, la nuit te fait aveugle, le cachot t'enveloppe, mais
peut-être as-tu encore quelque lumière au fond de toi, ne fût-ce que
ton amour d'enfant pour cet homme vide qui jouait avec ton cœur! Tandis
que moi, je porte le cachot au dedans de moi, au dedans de moi est
l'hiver, la glace, le désespoir, j'ai la nuit dans l'âme.
Sais-tu tout ce que j'ai souffert? J'ai assisté à ton procès. J'étais
assis sur le banc de l'official. Oui, sous l'un de ces capuces
de prêtre, il y avait les contorsions d'un damné. Quand on t'a
amenée, j'étais là; quand on t'a interrogée, j'étais là.--Caverne de
loups!--C'était mon crime, c'était mon gibet que je voyais se dresser
lentement sur ton front. A chaque témoin, à chaque preuve, à chaque
plaidoirie, j'étais là; j'ai pu compter chacun de tes pas dans la voie
douloureuse; j'étais là encore quand cette bête féroce...--Oh! je
n'avais pas prévu la torture!--Écoute. Je t'ai suivie dans la chambre
de douleur. Je t'ai vu déshabiller et manier demi-nue par les mains
infâmes du tourmenteur. J'ai vu ton pied, ce pied où j'eusse voulu pour
un empire déposer un seul baiser et mourir, ce pied sous lequel je
sentirais avec tant de délices s'écraser ma tête, je l'ai vu enserrer
dans l'horrible brodequin qui fait des membres d'un être vivant une
boue sanglante. Oh! misérable! pendant que je voyais cela, j'avais sous
mon suaire un poignard dont je me labourais la poitrine. Au cri que tu
as poussé, je l'ai enfoncé dans ma chair; à un second cri, il m'entrait
dans le cœur! Regarde. Je crois que cela saigne encore.
Il ouvrit sa soutane. Sa poitrine en effet était déchirée comme par
une griffe de tigre, et il avait au flanc une plaie assez large et mal
fermée.
La prisonnière recula d'horreur.