L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits enfants
consentent à assister à la Messe de minuit dans la _chapelle blanche_,
c'est-à-dire à dormir sous leurs blancs rideaux, pendant que leurs
parents iront à l'église. Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec
grand soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant leur
sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, de bonbons et
de jouets de toutes sortes...
Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle s'avance
discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement ouvert, des objets
qu'elle sait que son cher petit désire le plus,--elle le lui a fait dire
tant de fois!...
Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds nus, le cour
battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà brillant de plaisir, pour
contempler les trésors, objets de toutes ses espérances.
Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le père et la mère
sont debout, dès le jour naissant, pour guetter le réveil de leur fils,
pour être les heureux témoins de sa surprise, de sa joie exubérante,
quand il aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes sortes,
que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager _le bonhomme
Noël_[123].
[Note 123: _Lectures pour tous_, déc. 1903. Extrait d'un article de
François Veuillot.]
Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, quand ils ont été
espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants ou colères, le petit Jésus
n'envoie, en souvenir... qu'une poignée de verges.
Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime de cette supercherie
toute imprégnée d'affection maternelle? Une petite fille disait à sa
maman: «Je ne sais pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours
dans son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?»
--«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus sage que toi!»
«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, disait un charmant
bébé, quand ils verront tout ce que le petit Jésus m'a apporté!»
Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée s'est dévoilé le
mystère, quelle amère déception, quel trouble dans nos joies enfantines!
Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier de Noël,
utilisée par les mamans pour rendre _raisonnables_ leurs bébés
capricieux.
Un critique connu la recommandait, et nous voulons reproduire le tableau
plein de fraîcheur que sa plume traçait il y a quelques années.
C'était aux environs de Noël, la scène se passait au bazar de la rue
d'Amsterdam; nous citons les paroles de l'éminent écrivain[124]:
[Note 124: Fr. Sarcey. _Annales polit. et littér._, du 22 déc. 1889.]
«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main une petite fille.
L'enfant s'extasiait sur les poupées et les joujoux. Elle voulait qu'on
lui achetât le bazar tout entier.
--Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt Noël et le petit
Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il aura choisi pour toi.
--C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient acheter des
joujoux?
--Oui, sans doute, pour les enfants bien sages.
--Pour les petits enfants bien sages?
--Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise pour les
récompenser.
--Alors, je serai bien sage!
«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets chez les
marchands... et qui s'introduit mystérieusement dans les cheminées? Les
enfants ne s'en rendent pas bien compte.
«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est pas pour eux
une abstraction, un symbole. Ils le voient qui traverse l'air, qui
presse sur sa poitrine des mains pleines de gâteaux et de jouets, ils le
sentent au-dessus d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec
Lui il faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront vides.
Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront que le petit Jésus a
justement choisi ce qu'ils désiraient le plus, ce qu'ils avaient demandé
dix fois à leur mère.»
Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux affligés ses
meilleurs cadeaux, comme le prouve la _légende des bigorneaux_.
Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont presque tous les garçons
s'étaient noyés en mer. Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès
d'elle...
Un jour de décembre, elle tombe gravement malade.
Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à la _veille de
Noël_. Donc, doucement il se déchausse et vient poser son sabot usé
auprès des cendres froides; puis il ouvre la fenêtre et se met à prier
en regardant le ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent la
Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui s'arrête juste
au-dessus de la maison.
Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux dire, c'était un
essaim de ces escargots de mer que l'on appelle des _bigorneaux_ et, que
l'on mange sur la côte bretonne. _Les premiers remplirent les sabots_,
les suivants couvrirent le plancher, et quand la place manqua dans la
pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux de bois de la façade, ou
s'accrochèrent aux ardoises du toit.
Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait mieux... Elle remplit
en hâte plusieurs paniers qu'elle alla vendre le lendemain: jamais elle
n'avait fait de si belles recettes, car personne n'avait jamais vu
d'escargots de mer si beaux et si appétissants.
On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était opéré et l'on
appela la vieille maison le _château des bigorneaux_[125].
[Note l25: _Lectures pour Tous_, loc. cit.]
Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si naïf du
_soulier de Noël_:
Ainsi qu'ils le font chaque année,
En papillotes, les pieds nus,
Devant la grande cheminée
Les bébés roses sont venus.
A minuit chez les enfants sages
Le joli Jésus qu'à genoux
On adore sur les images
Va, les mains pleines de joujoux,
Du haut de son ciel bleu descendre;
Et, de crainte d'être oubliés,
Les bébés roses, dans la cendre,
Ont tous mis leurs petits souliers.
Derrière une bûche ils ont même,
Tandis qu'on ne les voyait pas,
Mis, par précaution suprême,
Leurs petits chaussons et leurs bas.
Puis, leurs paupières se sont closes
A l'ombre des rideaux amis.
Les bébés blonds, les bébés roses,
En riant se sont endormis
Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève
Les étoiles du firmament
Ils ont fait un si joli rêve
Qu'ils riaient encore en dormant[126].
[Note 126: Rostand.]
Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André Theuriet:
Il est minuit, l'étable est sombre,
La Vierge rêve et Joseph dort;
L'Enfant repose dans cette ombre
Ayant au front l'étoile d'or.
Vêtu de satin et de moire,
Le front ceint d'un rayon vermeil,
A travers la grande nuit noire,
Jésus passe comme un soleil.
Glissant sur un rayon de lune,
Il pénètre dans les foyers.
Seul le grillon, dans la nuit brune,
_Voit remplir les petits souliers_.
Noël! Jésus vient de naître.
_Souliers et sabots de hêtre
Sont rangés dans l'âtre noir._
Noël! Enfants, venez voir
Les merveilles qu'à la ronde,
Jésus, pour le petit monde,
Du haut des cieux fait pleuvoir!
Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous envoie un de nos
bons amis du Canada[127].
[Note 127: Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre belle
église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.]
Hier au soir, à l'Angélus,
Quand la nuit étendait son voile,
J'ai vu, de la plus belle étoile
Descendre le petit Jésus.
Sur le toit de chaque demeure,
Il s'arrêtait pour écouter!
Car à l'enfant méchant qui pleure
Il ne viendra rien apporter.
Celui qui manque sa prière,
Ou qui déchire ses habits,
N'aura qu'une verge sévère,
Avec un morceau de pain bis.
Mais Jésus, aux enfants bien sages,
Apportera de beaux joujoux,
Des livrets tout remplis d'images,
Et des bébés aux grands yeux doux.
Avec une plume éternelle,
En caractères triomphants,
Un ange écrivait sur son aile
Le nom des bons petits enfants.
Que ceux-là, dans la cheminée,
Mettent sans crainte _leur soulier_
Petit Jésus, dans sa tournée,
Saura ne pas les oublier.