II. le repas

Dans l'_Orléanais_, le réveillon avait des mets et des chants

traditionnels; le porc composait le menu de ce festin. C'était sous

toutes les formes et par parties que la victime était servie sur la

table. Partout son sang apparaissait sous la forme de boudin succulent,

et sa chair hachée sous celle de _crépinettes_, sorte de saucisses

longues qui, dans certaines communautés, étaient servies à chaque

personne, dès le retour de la Messe de minuit. La fin du repas était

égayée par le chant de Noëls. locaux.

Dans les _familles angevines_, il était d'usage, _à Noël_, de tuer un

des porcs mis à l'engrais.

Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se rendait à

domicile et, après avoir saigné, épilé [84] le porc, puis taillé sa

chair, se mettait à faire force saucisses et boudins, car il fallait en

envoyer à tous les parents et amis...

[Note 84: Épiler, enlever le poil.]

Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était posée sur le feu.

Cette chaudière était remplie de la chair du porc coupée en petits

morceaux et destinés à faire des _rilleaux_. Le chef de la famille

se signait, jetait de l'eau bénite sur le feu, puis plaçait dans la

chaudière trois mesures de sel.

A l'aube du jour, les _rilleaux_ étaient cuits, et alors on se

délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. Ensuite on

partait pour l'église paroissiale, en emportant sur un large plateau un

magnifique jambon couvert de verdure. Ce jambon était déposé devant le

maître-autel.

Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait une prière

consacrée à cette cérémonie, prière qu'on retrouve encore dans nos

anciens rituels du Moyen Age.

Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison et suspendu

dans l'âtre de la cheminée; il y restait jusqu'à Pâques. Ce jour-là, il

était décroché et mis sur la table autour de laquelle la famille venait

s'asseoir et rompait avec cette viande bénite l'abstinence du Carême

[85].

[Note 85: Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.]

Dans le _Rouergue_ (Aveyron), tout en se chauffant autour du

_souquonaudolengo_ qui flambe, on _réveillonne_ avec un bon morceau de

saucisse, cuite à point par les soins de la ménagère, ou, à défaut

de saucisse, on se régale tout bonnement d'un morceau de porc salé,

conservé depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une _rissole_ aux

prunes ou aux pommes bien chaude et bien dorée.

Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le maître, «le

bourgeois» qui «régale» la famille et les domestiques. C'est à lui

qu'incombe le soin de tout disposer, car c'est, ce jour-là, la fête

des petits, des humbles, des serviteurs; le maître «paie» à toute la

maisonnée.

Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui.

A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés payer, et ce

soir-là encore, il y aura grande liesse dans la ferme, éclairée autant

par le grand feu de la cheminée que par la lampe du plafond[86].

[Note 86: L'abbé M----, du diocèse de Rodez.]

_En Poitou_, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de la Garde (Poitiers),

a composé un _nouël_ où il est raconté quel réveillon on faisait, après

la Messe de minuit:

_Conditor_, le jour de Noël,

Fit un banquet non pareil

Qui fut faict, passé v'là longtemps,

Et si le fit à tous venans.

Suit le _menu_: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, hérons, levrauts,

congnilz, faisans, sangliers, lymaces au chaudumé», voilà pour les

plats de résistance, et j'en oublie. Maintenant, pour le dessert: la

pâtisserie, «les fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de

chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du vin.

................de l'Ypocras,

Vin carapy et faye Montjeau,

Pour enluminer tout museau

Nouël!

Il y vint même un bouteillier

Qui onc ne cessa de verser

Tant que un quartault il assécha

_In sempiterna secula_.

A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de derrière les

fagots» quelque réserve, en cachette, «de pomme sans iau» ou «de poiré

doulcereux» pour arroser chansons qui ne tarissaient guère[87].

[Note 87: J. Noury.]

Dans les _Hautes-Alpes_, Noël est le grand jour de réunion familiale. Au

marché qui précède la fête, les femmes se pourvoient d'une bougie par

ménage, car, le soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc

trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là de lumière,

comme dans les villages russes.

Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, des soupes de

pâté qu'on appelle _sazanes_ ou _creusets_. Le chef de la famille prend

le premier un verre plein de vin et porte la santé de tous les siens; le

verre passe ensuite de main en main, la même santé se répète et, à la

fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des membres de la famille

que la nécessité retient absents.

_Dans le Var_, après la Messe de minuit, les tourtes, gros gâteaux ronds

faits avec du miel, de la farine, de la confiture, de l'huile, dérident

tous les fronts[88].

[Note 88: L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).]

_En Armagnac_. Devant la souche de Noël, en partant à la Messe de

minuit, on laisse «mijoter» le pot de la _daube_, qui est la base du

réveillon. La _daube_ est un plat national et bien gascon: elle se

compose d'un morceau de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du

vin rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en Armagnac, un

dîner de Noël sans la _daube_. Les familles les plus pauvres se paient

ce luxe gastronomique, et si leur misère était trop grande pour pouvoir

se donner ce régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur

procurer.

Le réveillon se complète avec de longs morceaux de saucisses cuites sur

le gril, toujours avec les charbons de la souche. On termine par les

châtaignes grillées, arrosées de vin nouveau[89].

[Note 89: L'abbé B., du diocèse d'Auch.]

«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, dans notre _beau

Béarn_, je puis vous en donner. Tout se passait très simplement: les

amis se réunissaient, on chantait des Noëls béarnais, en attendant la

Messe de minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait

boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre _bon Henri_ (Henri

IV, le Béarnais); seulement on nous le donnait à très petite dose, car

il _porte_. Puis on nous mettait au _dodo_, en nous promettant de nous

réveiller au moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir

pas été réveillé à temps, mais le tour était joué.

«Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa Crèche, où nous lui

promettions d'être sages. Ceci se passait dans ma petite enfance, il

y a trois quarts de siècle[90]».

[Note 90: Mme la comtesse de X...]

Dans les _montagnes du Gévaudan_ (Lozère), on arrive à trois heures du

matin de la Messe de minuit. On prend _un air de feu_ et on se met à

table. Depuis des siècles, le _menu_ est toujours le même: oreille de

porc, riz au lait, saucisse, fromage.

Le tout était jadis arrosé de _Vivarais_, vrai nectar que les vieux

seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le _Languedoc_ qui figure à la table

de nos montagnards. Il _monte_ facilement à la tête, mais il ne réjouit

pas le coeur[91].

[Note 91: M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.]

_En Corse_, dans les familles pauvres, on mange, au réveillon, la

traditionnelle _polenta_ (bouillie de farine de châtaignes ou de maïs),

avec des tranches de porc tué exprès la veille.

Dans le _pays bizontin_, on prend, au retour de la Messe de minuit,

un peu de vin chaud, avec une petite tranche de pain, c'est la

«mouillotte».

Pour la journée de Noël, on fait actuellement une grande fournée de

gâteaux. Autrefois, en montagne, quand on mangeait habituellement le

pain d'avoine et d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge

mélangée d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La mère de

famille avait soin d'en faire une de plus pour le premier pauvre qui

passait: on l'appelait la «pâ Dé» (la part à Dieu.)

Dans le _pays de Caux_ (Seine-Inférieure). Dans les campagnes, le

réveillon est réduit aux plus modestes proportions. Pendant que, dans

l'âtre, se consume la traditionnelle bûche de Noël, on se contente

d'un frugal repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée»

d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine aussi quelquefois

par une tasse de «flippe», boisson chaude et composée de cidre doux,

d'eau-de-vie et de sucre réduits au feu.

_En Alsace_, le réveillon se fait avec des saucisses, des jambons, des

boudins arrosés de vin blanc. C'est le _Kuttelschmauss_.

Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion de Noël, une

consommation considérable d'_oies grasses_[92]. Il en était ainsi

autrefois dans nos provinces méridionales de la France; il n'était pas

de fête, en Languedoc et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne

figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon se composait

d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite avait été enterrée sous la

cendre, avant le départ pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une

saucisse fraîche et d'un pâté de foie gras.

[Note 92: _Noël dans les pays étrangers_, p. 16.]

Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de servir à ses

invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même imaginé la recette.

Vous plaît-il de la connaître?

«Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches de jambon.

Veuillez ajouter quelques oignons piqué de clous de girofle, une

gousse d'ail, un peu de thym et de laurier. Sur ce matelas parfumé,

posez une oie grassouillette, bien jeune, bien tendre, soigneusement

farcie de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement de

sauternes, semez une pincée légère de muscade, et laissez tomber

quelques gouttes d'orange amère. Couvrez enfin de papier beurré et,

feu dessus, feu dessous, faites partir.»

Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand!

L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que les cloches

égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, que le boudin fume et crie

sur le gril, que les marrons pétillent sous la cendre, que les gâteaux

de famille profilent leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée

au milieu de la table, aux applaudissements des convives. De ses flancs

embaumés s'échappent bientôt de succulents marrons: les enfants tendent

leur assiette en criant: Noël! Noël!

Et la douce voix des cloches semble leur répondre: «Réjouissez-vous,

enfants, car Jésus est né»[93].

[Note 93: Fulbert-Dumonteil.]

Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit un réveillon,

dans son merveilleux hôtel Carnavalet, aujourd'hui transformé en musée

de Paris historique, ancien et moderne.

D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu à la bûche de Noël,

dans la grande cheminée Henri II. La table est garnie au centre d'un

agneau tout entier. Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau

de la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle

d'argent et de vermeil.

Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de l'essence des

fleurs les plus odorantes et les plus variées.

Le réveillon se prolonge au milieu des huit services dont la simple

énumération, en sa consistance abondante et variée, suffirait à soulever

d'effroi les estomacs de notre temps.

Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les entrées, les deux

services de rôtis, gros et menu gibier, le service des poissons: saumon,

truite et carpe, parurent deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de

quatre tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était encore

aux légumes: cardons et céleris, et le huitième service termina le repas

par les amandes fraîches et les noix confites, les confitures sèches

et liquides, les massepains, les biscuits glacés, les pastilles et les

dragées.

Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône avaient arrosé les

divers services du repas, le muscat de Languedoc restant réservé aux

babioles du dessert[94].

[Note 94: La Rouvraye.]

_A Paris_, le réveillon est plus à la mode que jamais, et la statistique

serait impuissante à établir la quantité de boudin grillé qui se

consomme, pendant la nuit du 24 au 25 décembre, dans la grande capitale.

Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des coutumes

étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies gastronomiques du

_Christmas_, à l'Allemagne son arbre de Noël si charmant et si poétique.

C'est seulement dans les quartiers paisibles du Marais et de l'île

Saint-Louis, loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes

rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes ouvertes, les

cafés et les restaurants illuminés offrent jusqu'au matin l'odeur et

le flamboiement d'un immense festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il

serait possible de retrouver quelques traces des vieux usages de nos

pères.

La nuit de Noël dans tous les pays · 第 25 / 39 题