LES GRECS DEVANT JANINA

_Voici les hostilités reprises entre la Turquie et les alliés: dans les

délais réglementaires à partir de la rupture des négociations de Londres

et de la dénonciation défi armistice, le canon a recommencé à tonner,

lundi soir, et à Tchataldja et à Andrinople,--sans doute aussi devant

Scutari. A Janina, la lutte n'a pas été interrompue._

_Mais le mauvais temps a grandement paralysé, devant cette dernière

place, l'effort de l'armée hellénique, et elle ne progresse que

lentement, au prix d'un effort persévérant. Notre collaborateur M. Jean

Leune, dans le dernier article qu'il vient de nous adresser et qu'on va

lire ci-dessous, nous montre à quelle résistance acharnée se heurtent

les assiégeants de Janina et quelles fortifications importantes ils ont

à enlever. Il fait comprendre combien leur furent disputés les avantages

certains qu'ils ont jusqu'à présent obtenus._

Philippias, janvier 1913.

Il ne faut pas être surpris que l'armée grecque ne soit pas encore à

Janina. Il faut bien plutôt s'étonner que les énormes moyens de défense

dont disposent les Turcs autour de cette ville n'aient pu empêcher les

troupes du général Sapoundsakis de prendre les positions qu'elles

occupent aujourd'hui.

Janina est en effet défendue par une série de forts et batteries

répartis comme suit:

1° Aux villages de Mega Gardikou et de Mikron Gardikou, situés à 9

kilomètres au nord-ouest de Janina, deux ouvrages distants l'un de

l'autre d'environ une demi-heure;

2° Un ouvrage au village de Sadovitza, situé à 7 kilomètres à l'ouest de

Janina;

3° Trois batteries, pour 9 canons de 9, pour 4 canons de 12 et pour 4

mitrailleuses au monastère Douroutis ou Péristéras, situé à 4 kilomètres

au sud-ouest de Janina;

4° Six batteries, pour 9 canons de 9, 12 canons de 12, 2 canons de 15, 4

pièces de montagne de 7,5 et 8 mitrailleuses, au village de Bizani,

situé à 10 kilomètres au sud-est de Janina;

5° Deux batteries pour 12 canons de montagne de 7,5 à l'extrémité du lac

de Janina, au monastère Gastritza, situé à 4 kilomètres au sud-est de la

ville;

6° Une batterie pour deux pièces de 9, dans l'île de Janina;

7° Une batterie pour deux pièces de 9, au village de Parama, situé à 3

kilomètres au nord-est de Janina;

8° Une batterie pour six pièces de 9 à la colline dite Saint-Nicolas,

située à 15 kilomètres au sud-ouest de Janina.

Le tout forme autour de la place un ensemble de 21 batteries avec 128

canons: 73 pièces de 9cm; 16 pièces de 12cm; 2 pièces de 15cm; 25 pièces

de 7cm,5; 12 mitrailleuses qui battent de leurs feux, presque partout

croisés, tous les environs de la ville et commandent tous les débouchés

de la montagne sur la plaine de Janina.

Ce qui fait la force de ces ouvrages, c'est qu'en raison de la nature

montagneuse du terrain, il est à peu près impossible de leur opposer une

artillerie quelconque. Leurs puissants canons criblent impitoyablement

les très rares emplacements où l'on pourrait normalement placer de

l'artillerie de campagne ou de l'artillerie lourde. Quant à l'artillerie

de montagne, elle ne peut les approcher assez près pour leur nuire en

quelque façon.

Mais dans la guerre actuelle, deux choses leur sont de graves causes de

faiblesse:

D'abord l'inexpérience et l'inhabileté de leurs artilleurs; ensuite

l'intelligence et l'habileté de leurs adversaires que rien n'a pu

empêcher de placer des canons--les Turcs ne savent où--qui ont déjà fait

sauter plusieurs magasins et détruit un certain nombre de pièces à

Bizani.

Cet ouvrage est le plus important de tous. C'est von der Goltz qui l'a

fait établir tel qu'il est aujourd'hui, pour commander le débouché sur la

plaine de la route de Preveza à Janina. Mais, lorsque le maréchal vint,

il n'y a pas longtemps, inspecter les travaux, il conseilla aux Turcs

d'établir au lieu dit Saint-Nicolas une forte batterie qui commandât la

sortie du ravin de Manoliassa, complètement défiée des feux de Bizani,

et où l'ennemi eût pu installer une artillerie fort gênante. Les Turcs

ont donc, ces derniers mois, construit à Saint-Nicolas une batterie

armée de 6 pièces de 9cm dont la présence a fait au général Sapoundsakis

et à son armée le tâche un peu plus rude encore.

En ce qui concerne Bizani, nous avons eu la chance de nous entretenir

longuement, ces jours-ci, avec un officier turc prisonnier qui nous a

donné sur ce fort de très intéressants détails...

[Illustration: Schéma d'une batterie turque dans laquelle la moitié

arrière de chaque emplacement de canon est couverte d'une voûte en

béton, elle-même recouverte de terre.]

Les deux collines sur lesquelles se trouvent les ouvrages de Bizani sont

du roc gris et nu, ce qui a forcé von der Goltz et ses officiers à

adopter des plans et profils un peu spéciaux pour les batteries.

Celles-ci sont toutes creusées dans la pierre, chaque pièce se trouvant

logée dans une sorte de trou à base en forme de trapèze. Dans ces trous

on a élevé, entre la paroi de roc qui se trouve devant le canon et ce

dernier, un mur revêtu de béton. L'intervalle entre la paroi de roc et

ce mur a été rempli de terre. Sur le plan incliné qui se trouve devant

chaque batterie, parallèlement à la ligne de feu, le rocher a été

recouvert, sur une largeur de 4 mètres et une épaisseur de 0 m. 50,

d'une couche de gravier et de terre. On n'avait tout d'abord pas mis

plus de terre parce que celle-ci devait être amenée assez difficilement

et d'assez loin. Cependant, ainsi que nous l'avons très bien pu voir à

la jumelle du haut d'une colline où nous étions il y a quelques jours,

les Turcs ont récemment augmenté l'épaisseur de ces couches de terre. Le

logement de chaque pièce a donc la forme d'un trapèze dont la plus

petite base se trouve devant la pièce. Dans le mur bétonné et le rocher

qui forment cette petite base est creusé, de chaque côté du canon, un

abri carré pour les tireurs.

A droite et à gauche, dans les parois formant les côtés du trapèze, sont

creusés deux grands et deux petits magasins à poudre et à obus.

[Illustration: La terre dont la couleur indique qu'elle est fraîchement

apportée.

Aspect actuel des batteries à flanc de rocher prouvant que les Turcs ont

tout récemment amené sur place de grandes quantités de terre pour la

construction de talus et remblais protecteurs des pièces.]

Dans certaines batteries, la moitié arrière du réduit est protégée par

une voûte en béton, à l'abri de laquelle les artilleurs peuvent évoluer.

Derrière toutes les batteries, à une profondeur de 1 m. 20 à 1 m. 30

sous la surface du roc, circule un souterrain qui fait communiquer entre

eux les logements des pièces et magasins adjacents, et qui joint les

batteries les unes aux autres, ainsi qu'aux grands magasins de

munitions.

[Illustration: Coupe schématique d'une batterie turque avec ses abris et

magasins.]

Dans les batteries comportant des canons de 9cm, chaque pièce, avec son

logement, ses abris et magasins, occupe, sur la ligne de feu, un front

de 15 mètres. La profondeur du logement est de 1 m. 20 à 1 m. 30. Les

abris sont carrés et mesurent 2 mètres de côté. Les grands magasins ont

4 mètres sur 2 et les petits 1 m. 50 sur 1 m. 50. Les pièces de 9% sont

du dernier système Krupp à tir rapide et peuvent tirer quinze coups à la

minute, avec une portée de 4.000 mètres.

Les pièces de 12cm et de 15cm, système Krupp ancien, occupent un front

de 20 mètres. La profondeur de leur logement est de 1 m. 60. Les abris

carrés ont 2 mètres de côté, les magasins 4 mètres sur 2 et 2 m. 50 sur

2 m. 50.

Enfin, en des endroits parfaitement dissimulés et que l'état-major

allemand croyait invulnérables (l'expérience a prouvé le contraire),

sont, ou étaient, deux grands magasins à munitions et deux petits.

L'ensemble est mis à l'abri des attaques d'infanterie par des mines et

des réseaux de fils de fer barbelés...

Tout ce qui précède prouve que Bizani constituait avant la guerre, et

constitue encore malgré tout, un ouvrage fortifié très redoutable.

Il est intéressant d'en connaître les détails pour se rendre compte de

la façon dont les Allemands comprennent la construction des batteries

dans un sol qui n'est que roc. Le maréchal et ses collaborateurs ont

essayé là différents procédés nouveaux. Les Grecs complètent

l'expérience avec notre matériel et pour notre édification, en

détruisant canons et magasins, par un tir extrêmement précis, à très

grande distance, malgré toutes les protections de terre, de rocher ou de

béton.

Maintenant, si, comme tout le premier j'en suis certain, ils prennent

Janina malgré Bizani, ils auront achevé d'asseoir irréfutablement leur

jeune réputation militaire. Et personne alors ne pourra contester leur

mérite, qu'attestera à elle seule l'indéniable difficulté de

l'entreprise.

Leur attaque va, par ailleurs, se prononcer suivant les principes

essentiellement français, très chers au général Sapoundsakis et qui

conviennent infiniment à l'intelligence souplesse de ses troupes. Leur

réussite prouvera qu'une forteresse aussi formidable soit-elle, même

construite par l'état-major allemand, ne saurait arrêter longtemps une

troupe décidée à passer, surtout lorsque celle-ci est souple,

maoeuvrière et mordante... «à la française»...

L'Illustration, No. 3650, 8 Février 1913 · 第 20 / 45 题