DEUX TYPES DE CONSTRUCTIONS SUR LA ZONE

[Illustration: A Ivry: les roulottes.]

[Illustration: Intérieur du camp des romanichels.]

[Illustration: Un coin d'Ivry-Terrasse.]

Je veux prendre une photo. Un homme vient m'enjoindre de sortir, presque

poliment, du reste. Il ne veut pas «voir d'histoires sur les journaux».

Je m'exécute; cet homme, qui tient un débit de boissons à l'entrée de ce

ghetto, est le gérant du propriétaire, Parisien fortuné. On m'assure que

M. Coûtant, maire et député d'Ivry, n'a pu encore obtenir des arrêtés

d'expulsion contre ces étrangers et mettre fin à un scandale qui doit

attrister son coeur de socialiste.

Sur la bande voisine, ce sont des forains ou des romanichels. Une belle

brune, au type gitane accentué, me demande si je consentirais à faire le

portrait de sa petite fille. «En vous payant», ajoute-t-elle. Je promets

de lui envoyer une épreuve. Plus loin, une «Frochard» grogne des injures

en anglais; à côté, une bouquetière prépare ses violettes.

Séparée par une barrière en planches de ce monde bizarre, une petite

cité d'ouvriers éparpille ses maisonnettes de chaque côté d'une haie

vive qui bourgeonne déjà. Les rideaux des fenêtres empêchent la

curiosité de pénétrer au fond de ces logis humbles mais décents.

J'aperçois une épicerie, plusieurs marchandes de fleurs, un débit de

vins avec balançoires et élevage de canaris: _Au Moulin rose_.

Au coin d'une avenue, le chalet du gardien, une fontaine et une pancarte

indiquant les heures où on vend l'eau: sept centimes ce que la commune

vend trois ou quatre, me dit-on. Les locataires se sont agités et ont

obtenu l'établissement d'une fontaine gratuite sur la voie publique, à

l'entrée de la cité.

[Illustration: Chalets suisses au Kremlin-Bicêtre.]

Aucune lumière, pas le moindre réverbère. Les habitants, pourtant,

semblent heureux et si enracinés qu'ils se demandent avec terreur où ils

iront après l'expropriation. Les soirées d'été leur paraissent

délicieuses; ils ne sont nullement troublés par le voisinage des

romanichels.

[Illustration: Un coin encore plus pauvre.]

«Si on nous vole, me dit un des notables patentés de l'endroit, nous

savons que ce ne sont pas les roulottiers, ce sont nos voisins.» Il

ajoute naïvement: «Ici, voyez-vous, madame, il n'y a que des braves

gens.»

De l'autre côté de la porte de Choisy, mêmes baraquements en planches.

Mais ici l'atmosphère semble plus lourde, des femmes au type espagnol

entr'ouvrent des portes sur notre passage, des voyous traînent autour de

nous, la casquette bas posée sur le regard oblique, une cigarette collée

au coin de la bouche narquoise; marchons vite, l'air brave...

[Illustration: La «villa» des forains à Clignancourt.]

A la porte d'Italie, nous rencontrons le «marché aux puces», le vrai,

celui qui laisse loin derrière lui, comme pittoresque et renommée, le

marché aux puces de Saint-Ouen et celui de la porte de Flandre. Ici, les

«biffins» ont leurs boutiques et leurs habitations; le dimanche, ils

n'ont qu'à étaler à leur porte la «brocante», mélange hétéroclite de

ferraille, de vieux souliers, de garde-robes fripées, d'ustensiles de

toutes sortes, avidement fouillés par des amateurs économes ou par des

malins qui espèrent, une fois dans leur vie, trouver pour quinze sous

une étude de Corot ou un bronze de Gouthières.

A Gentilly, au Kremlin-Bicêtre, même note, avec plus de saleté encore. A

Montrouge, c'est un fouillis de cabanes, de maisons solides, de

constructions peu intéressantes. De là jusqu'à la Seine, rien ou presque

rien: des terrains vagues, le champ d'aviation. Passé la Seine, les

guinguettes du Point-du-Jour, puis le bois de Boulogne, qui suit les

fortifications d'Auteuil à la porte Maillot, où nous trouvons sur la

zone: les montagnes en carton de Luna-Park, les baraques de la route de

la Révolte, des bâtiments consacrés à l'industrie automobile, l'hôtel

somptueux d'un conseiller municipal, et, en face, le restaurant Gillet.

Ensuite et jusqu'à notre point de départ, la banalité de quelques

constructions légères qui ne sont originales, ni par elles-mêmes, ni par

l'entourage.

*

* *

A qui appartiennent en général les terrains de la zone? A des

capitalistes de tout repos ou à de petites gens ayant acquis, à force de

travail et d'économie, un bout de jardin où ils édifient la bicoque qui

leur épargne la visite du concierge le jour redouté du terme? Je me

garderais bien de hasarder à cet égard la moindre affirmation; il

faudrait, pour le faire en connaissance de cause, un travail de

bénédictin qui échappe à ma compétence.

Il paraît toutefois prudent d'accueillir avec réserve les protestations

bruyantes du syndicat qui nous fait entrevoir une population de 20.000 à

30.000 zoniers exposés à se voir «dépouillés» du bien arrosé par leur

sueur et par celle de leurs aïeux.

D'après M. Dausset, président du Conseil municipal, on compte dans la

zone un groupe important d'assez gros propriétaires possédant le terrain

par héritage; d'autres l'ont acquis à une époque relativement récente

dans un but de spéculation.

A la porte de Choisy, un très petit nombre de personnes, une dizaine

peut-être, se partagent les tranches de zone où nous avons vu les

roulottes des romanichels et les ménageries en détresse.

M. Bugnet, naguère ingénieur du Métropolitain, a acquis il y a une

dizaine d'années le domaine d'Ivry-Terrasse, environ 15.000 mètres, où

sont essaimes 100 à 150 locataires; à côté, la famille Bacot possède,

depuis un siècle, 54.000 mètres de jardins. Entre Ivry et Gentilly, on

me cite le domaine de la comtesse de Maillé; celui des Lazaristes,

30.000 à 40.000 mètres. Plus loin, vers Montrouge, le grand contribuable

de la zone est M. Victor Duruy, professeur à l'École Polytechnique.

A la porte d'Aubervilliers, un employé d'octroi me montre un bâtiment

industriel important en cours de construction. Le propriétaire possède

20.000 mètres de terrain grevé de la servitude militaire; c'est un des

membres actifs du syndicat des zoniers.

Dans ce que nous appellerons le maquis de la zone, le terrain se loue de

10 à 25 centimes le mètre comme jardins, 50 à 75 centimes comme terrains

à bâtir. C'est donc un revenu brut de 1.000 à 7.500 francs l'hectare!

Ils se vendent 10 à 15 francs le mètre dans la région industrielle; 20 à

30 francs en bordure des grandes voies où prospèrent épiceries et

«bistros»; 1 franc en certains endroits. Exceptionnellement, aux

environs de la porte Maillot, par exemple, la valeur est beaucoup plus

grande.

[Illustration: Le marché aux puces à la porte de Choisy.]

Je n'ai point à discuter le projet du Conseil municipal, j'ai essayé

simplement de donner aux lecteurs de _L'Illustration_ une idée à peu

près exacte de cette zone en beaucoup d'endroits insalubre, où grouille

une population parfois digne d'intérêt, mais dont l'existence aux portes

de Paris est un danger pour la santé publique et une offense à la beauté

de la capitale.

L'Illustration, No. 3650, 8 Février 1913 · 第 17 / 45 题