VOYAGE AUTOUR DE L'ENCEINTE DE PARIS

La plupart des Parisiens ne doivent guère mieux connaître la «zone» que

le musée du Louvre. Si l'on s'évade de la capitale par le chemin de fer,

cette bande de terrain de 250 mètres de largeur qui entoure le mur

d'enceinte est franchie en quelques secondes; elle apparaît assez loin

des rails, semblable aux terrains vagues ou irrégulièrement construits

qui marquent presque toujours l'approche d'une grande ville. Si on gagne

la banlieue en voiture ou en tramway, on se fait une idée très

approximative de la région que le gouvernement de Louis-Philippe greva

de la servitude militaire _non ædificandi_. Devant les portes, tantôt

désertes, tantôt encombrées d'une file de voitures attendant un regard

de l'octroi, le glacis des fortifications étale sa verdure triste et

maculée, animé, certains jours, par le grouillement d'un marché aux

puces. A peine a-t-on aperçu en bordure du gazon la ligne des baraques,

éparses ou serrées les unes contre les autres derrière une palissade de

fortune arrivant presque au niveau de leurs toits, qu'on trouve une voie

relativement large, en beaucoup d'endroits sillonnée de tramways,

jalonnée par des bâtisses modestes: épiceries, fruiteries ou guinguettes

qui transportent l'imagination dans un village quelconque, à cent lieues

de Paris, et masquent les cités bizarres, souvent lamentables, édifiées

par les zoniers, comme les concessions à perpétuité cachent les tertres

pauvres ou abandonnés de la fosse commune.

Pour avoir une idée un peu exacte de cette région très spéciale,

monstrueux anachronisme en notre siècle d'élégance et d'hygiène, il ne

suffit pas de grimper sur le talus des «fortifs», un véritable voyage de

plusieurs jours s'impose.

[Illustration: La sortie de Paris à la porte de Versailles.]

Si l'excursion vous tente, adoptez une tenue modeste, prenez des

chaussures solides, et partez. Il faut se résigner à patauger dans des

boues variées, avoir l'oeil alerte, la langue accorte et bien pendue.

Les zoniers sont méfiants en ce moment; pour pénétrer chez eux, il faut

souvent franchir le «mur» de la propriété privée. Mais, en général, ces

gens ne paraissent point méchants; avec une attention pour les mioches

on apprivoise tout de suite les parents.

Sans doute, la population est aussi bigarrée que l'architecture, s'il

est permis de s'exprimer ainsi; gardons-nous cependant de considérer la

zone comme un repaire d'apaches. Beaucoup de travailleurs, de petits

prolétaires, dont je me suis abstenue de scruter les opinions sociales;

intéressants par cela même qu'ils sont pauvres, plutôt sympathiques par

l'effort de travail, d'économie et d'ingéniosité qu'indiquent leurs

constructions les plus baroques.

On m'avait recommandé une grande prudence, on m'avait même engagée à

confier à un agent de la sûreté la responsabilité de mon humble

personne; je suis allée sans escorte, j'ai pénétré partout, et si j'ai

aperçu quelques visages rébarbatifs, si l'accueil fut parfois réservé,

il resta toujours poli. Durant cette promenade d'une semaine, je n'ai

pas entendu le moindre mot malsonnant.

*

* *

C'est peut-être autour de Saint-Ouen que la zone est le plus

aristocratique, exception faite, bien entendu, des quartiers riches

avoisinant le bois de Boulogne. Des jardins, rien que des jardins;

irrégulièrement découpés du côté de Clichy et de Levallois, flanqués de

terrains vagues, piquetés de maisonnettes ou de bâtiments industriels

qui ont remplacé la cité des chiffonniers, foyer d'épidémies il y a une

vingtaine d'années.

En allant vers l'est, c'est un damier de jardinets, enserrés de haies

vives et de palissades primitives, entre lesquelles courent des chemins

étroits, aboutissant parfois à des impasses, et dont il est souvent

difficile de trouver l'entrée. Dans chaque lot, une «maison de

campagne», où les vieilles persiennes, les caisses à biscuits, le carton

bitumé, les débris de fer-blanc, sont ajustés avec ingéniosité.

En été, la verdure folle habille ce délabrement: les capucines, les

fleurs de haricots, les taches du soleil y mettent de la splendeur.

Ouvriers de toutes industries, facteurs, employés de banque, viennent le

dimanche se reposer à l'air, arroser leurs champs de légumes et

surveiller une récolte qui peut presque payer le prix de location:

quatre ou cinq sous par mètre.

[Illustration: Dans les jardins de Saint-Ouen: les zoniers fouillant un

rôdeur «élégant».]

Sous la brume d'hiver, ce maquis devient lamentable. Les bicoques sont

désertes, gardées par des chaînes ou des cadenas qui paraissent

représenter la partie la plus soignée du mobilier. Si les apaches de

grande envergure dédaignent ces parages, les apaches en herbe s'y

aventurent pour rafler des légumes ou des instruments de jardinage. Le

hasard me fait assister à l'interrogatoire de deux jeunes drôles,

correctement vêtus, qu'un locataire a surpris dans le domaine de son

voisin. En fouillant l'un d'eux, le juge improvisé trouve une arme

terrible: une maille de fer attachée solidement à une longue lanière. On

confisque l'arme, puis, faute de preuve d'un délit caractérisé, on rend

la liberté aux prévenus.

L'aspect change rapidement aux environs de la porte de Clignancourt.

Dans la plaine des Malassis s'élève une véritable cité où les sentiers

marécageux, bordés de taudis infects, alternent avec des rues

proprettes, tracées au cordeau.

Dans ces dernières, l'architecture est plus soignée, les chalets

voisinent avec des maisonnettes bâties «en solide», pierres ou briques,

qui ne sont gas les mieux tenues. Aux fenêtres de guingois brillent

parfois des rideaux d'une réelle blancheur; des poules picorent dans la

cour, la marmaille prend ses ébats. De-ci de-là, s'inclinent sur les

masures des matériaux de démolitions qui attendent une adaptation

judicieuse. Au bord des allées du jardin les terres sont retenues par

des planches arrachées à l'impériale des omnibus défunts:

Madeleine-Bastille encercle un massif de rosiers; Clichy-Odéon garde un

plant de carottes... Dans quelques rues, le propriétaire a amené l'eau,

luxe assez rare dans la zone. Sur la porte d'une construction en pierre

rudimentaire, je lis: «Bureau». Porte close, nul employé.

J'arrive au boulevard Michelet.

Tournant le dos au trottoir dont les sépare une palissade régulière, des

roulottes semblent abandonnées. Par une porte étroite, je pénètre dans

ce hameau où de braves forains se réfugient durant les trois ou quatre

mois de morte-saison. Presque toutes les voitures sont fermées:

tenanciers de jeux d'adresse, somnambules extra-lucides, gagnent en ce

moment leur vie à d'autres métiers. Un avaleur de sabre m'affirme que sa

«demoiselle» travaille à _L'Illustration_; près de lui une jolie fille

lave son linge. L'ensemble est assez propre, mais d'une tristesse

communicative; les roulottes sont plus serrées qu'à la foire de

Montmartre.

En sortant, j'aperçois au loin une maison en pierres, à peine achevée,

dressant ses quatre étages devant la porte de Clignancourt, à l'endroit

même où commence la zone, en bordure du glacis. A la porte Pouchet, un

immeuble semblable écrase de sa hauteur insolente la maisonnette d'une

sage-femme, plus respectueuse de la légalité. Il y a, m'assure-t-on,

bien d'autres cas de pareille désinvolture.

[Illustration: Une rue en «dur».]

Par suite de quelles erreurs bureaucratiques, de quelles compromissions

administratives, ces constructions furent-elles autorisées? Il ne

m'appartient pas de chercher à approfondir. La chose paraît assez

mystérieuse. Un petit locataire me dit que le génie défendait de bâtir

en «dur», alors que les communes interdisaient de bâtir en «mou». Il a

tourné drôlement la difficulté en remplaçant la tuile ou le papier

goudronné par du ciment armé! Je renonce à comprendre et me borne à

souhaiter que Jacques Bonhomme ne soit pas finalement condamné à payer

les bénéfices escomptés par d'audacieux spéculateurs.

A la Chapelle, à la Villette, des usines, des terrains plus ou moins

déserts; les figures sinistres ne rôdent qu'à l'intérieur des murs. Près

du canal Saint-Martin, la zone occupée par les réseaux du Nord et de

l'Est. A Pantin, c'est le marché couvert, inférieur en couleur et en

puanteur aux marchés d'Orient, mais presque égal en désordre et en

saleté.

A Romainville, aux Lilas, changement de décor.

[Illustration: La zone le long du chemin de fer de l'Ouest-État, à

Clichy.]

Le long de vraies rues commençant au glacis, la zone est bâtie presque

régulièrement, avec la banalité qui caractérise les petites

agglomérations de la banlieue. A Bagnolet; à Montreuil, pays des pêches

et des fleurs, beaucoup de baraques de chiffonniers ou de petits

jardiniers édifiées avec un soin relatif. L'une d'elles, en piteux état,

est décorée par des médaillons en mosaïque égarés, sans doute, dans les

démolitions d'un music-hall. Tout cela manque un peu de pittoresque.

[Illustration: Une rue en «mou». DANS LA PLAINE DES MALASSIS.]

A Vincennes, à Saint-Mandé, la zone s'embourgeoise. Nous traversons la

Seine, les réseaux du P.-L.-M. et de l'Orléans, et nous trouvons à Ivry

et à Gentilly le coin le plus typique et le plus vanté de la ceinture

parisienne.

Entre la porte d'Ivry et la porte de Choisy, la zone habitée est divisée

en trois bandes dont la première offre le spectacle le plus douloureux,

le plus révoltant que puisse concevoir un être civilisé.

Sur le glacis, des roulottes alignées limitent ce camp de la misère et

de la vilenie humaine. J'entre; un infâme cloaque s'étend entre deux

rangées de maisons roulantes. Dans cette boue fétide courent dix, vingt,

trente marmots dépenaillés, à demi nus, qui mêlent leurs glapissements

aux grognements fatigués d'un lion tapi dans une cage abandonnée sur le

sol; des vieilles à la Goya trient de misérables chiffons, cependant que

des messieurs en complet veston et en pelisse inspectent leurs associés.

[Illustration: Constructions essentiellement précaires.]

Ces enfants, âgés de cinq à dix ans, sont presque tous étrangers,

italiens ou espagnols; ils partent chaque matin pour aller mendier au

profit de leurs parents ou des gredins qui les ont loués. L'été, ils

font des corbeilles, l'oeil attentif au moindre objet mal surveillé. Un

chauffeur abandonne-t-il un instant sa voiture: aussitôt la marmaille se

glisse, enlève une lanterne, une trompe, tout ce qui peut se décrocher.

L'agent cycliste parisien qui nous donne ce détail ajoute: «Nous ne

pénétrons jamais chez eux, ils sont sur Ivry.» Cinq minutes après, un

agent d'Ivry me dit: «Nous ne nous en mêlons pas, cela regarde la police

de Paris...»

Instinctivement, je distribue des sous à la marmaille, oubliant que la

recette ira aux patrons, et je cherche, sans y réussir, à faire part

égale à tous. A tort ou à raison, quelques-uns murmurent. Un enfant

s'approche alors de moi et gentiment me dit: «Y en a qu'en ont pas eu,

madame; y en a qu'en ont eu deux fois. Moi, j'réclame pas, j'ai eu mes

deux ronds.» Pauvre gosse!

[Illustration: L'immeuble de rapport d'un électeur influent (porte de

Clignancourt).]

[Illustration: La baraque d'une petite fleuriste respectant la loi (à

Ivry).]

L'Illustration, No. 3650, 8 Février 1913 · 第 16 / 45 题