LA MARCHE TRIOMPHALE.

En 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de

Mantoue, avaient tenu cour plénière dans leur ville. Tables publiques,

musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient

prodigué toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succédé aux

gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient à leur aide pour

éblouir les esprits généreux, charmer les frivoles et capter le peuple,

toujours alléché par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers

étaient accourus à cette fête, en grand luxe d'habits, couverts des plus

belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et

montés sur des destriers ferrés d'argent. Parmi eux, on comptait,

beaucoup de Milanais venus pour faire cortège au jeune Bruzio, fils

naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'étaient Giacomo

Aliprando, Matteo Visconti, frère de Galéas et de Barnabé, qui depuis

devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille

des Crivelli, et le plus renommé de tous, Franciscolo Pusterla, le plus

opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus

fortuné, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque

certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette

histoire, il n'eût pas été sur le bord d'un abîme de misères dont il

devait atteindre le fond.

Ces champions milanais avaient remporté le prix du tournoi de Mantoue.

Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins,

noir comme la résine, avec sa housse bleu de ciel, chamarrée d'argent,

et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches

à deux de ses pieds, on avait encore ajouté deux vêtements, l'un

d'écarlate, l'autre de soie, doublée de menu vair. Pour faire montre de

ces trophées, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crémone,

Plaisance et Pavie, d'où ils étaient revenus dans leur patrie le 20 mars

de cette même année 1340. Partout ou les recevait en grande liesse.

C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout

temps à se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se

déployait surtout dans cet âge où la force matérielle régnait sans

conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le

courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simulées, comme

en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son

humeur de curiosité et de disputes en factions de théâtre et en

querelles littéraires. Aussi Milan envoya à la rencontre de ses

chevaliers une escorte composée de la cour et des plus nobles seigneurs.

Après s'être arrêtés dans le splendide château de Belgiojoso, ils

s'acheminèrent tous vers la cité.

Ils entrèrent en grande solennité par la rue Saint-Eustorge. Après avoir

traversé le faubourg de la citadelle, déjà ceint d'une muraille, ils se

présentèrent à la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe

aujourd'hui le pont jeté sur le canal _del Naviglio_. Ce canal marque

encore le fossé que, pour se défendre contre Barberousse, les Milanais

avaient creusé autour de leur ville ressuscitée. Un terre-plein élevé

avec les déblais de cette excavation était leur seul rempart; mais il

suffisait alors que chaque citoyen était soldat, soldat pour la patrie

et pour les franchises. Peu de temps avant l'époque dont nous parlons,

Azone Visconti avait. à cet endroit, bâti une muraille de dix mille

brasses de circuit, avec onze portes à herses et pont-levis, et

couronnée de cent tours aux créneaux innombrables.

Les chevaliers passèrent, sous l'arche qui subsiste encore, et

côtoyèrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vénérables débris de

l'antiquité romaine, bientôt ils arrivèrent au carrefour appelé

Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que

présentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux,

le peuple accourait à ce spectacle, attiré par la joyeuse sonnerie des

hérauts de la ville, vêtus de pourpre, et qui s'avançaient, avec leurs

trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc

mi-partie d'écarlate, et en manteaux de même couleur. Ils précédaient le

cortège, entourant le porte-bannière, qui portait l'étendard aux armes

des diverses portes semées autour d'une vipère noire en champ d'argent.

«Quelle est cette dame tout de velours et d'or?» demandait un petit

enfant.

Ses parents lui répondaient: «C'est la princesse Isabelle, la femme de

celui-là tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipère qui

mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un

peu notre bonne fortune d'avoir un maître si vaillant et une si belle

maîtresse!

--Eh! regardez, ajoutait un compère en poussant son voisin d'un

malicieux coup de coude, quel échange d'oeillades entre elle et Galéas.

--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas

d'hier que la tante s'entend avec le neveu.»

Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et

les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En

effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière,

entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous

avons parlé, tous deux nés de différentes mères.

[Illustration.]

Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone

Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de

Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur

de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à

Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de

l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale

des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui

s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son

frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple,

connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou

n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie

populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant

d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon

catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et

de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques.

[Illustration.]

Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut

accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de

promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et

prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa

point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses

bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il

avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour

suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité

sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi

les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement

remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir

délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les

violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et

frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le

regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il

manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se

conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et

les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la

déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon

ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la

poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et

emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes

sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les

tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est

nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons,

c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique.

A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler

ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé.

Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants

exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la

foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à

croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance

l'unique droit des sujets.

Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à

mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas,

ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les

dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes,

mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et

réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples

et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la

gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la

jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette

voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus

sûrement à son but.

La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques

dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait

ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis

à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des

mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse

humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les

jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves

punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois

fois un malade sans faire venir le confesseur.

Les ambassadeurs et les poètes lui répétaient sans cesse qu'il avait

tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait à la cotte de

mailles qu'il ne dépouillait jamais, aux doubles gardes qui

environnaient sa demeure, aux énormes dogues qui ne le quittaient pas,

en quelque lieu qu'il allât. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils

mangeassent, n'étaient pas suspects de désirer un changement de

gouvernement.

Toutefois, à voir les démonstrations qui l'accueillaient sur son

passage, on aurait pu prendre Luchino pour le père de son peuple, et

toutes ces acclamations n'étaient pas dictées par une lâche flatterie.

Il n'est pas de gouvernement, si détestable qu'il soit, dont quelque

classe ne tire profit. Les Lombards, à cette époque, traversaient un âge

de turbulence interne, où la liberté, achetée au prix du sang et des

plus généreux efforts, était allée se perdant à travers les discordes

civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigués

de cette continuelle tempête, où le peuple risquait tout sans rien

gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement énergique qui

mettait un frein à toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix

à la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient liberté!

En outre, Luchino n'admettait guère aux emplois que des citoyens de

Milan; six mille d'entre eux vivaient du trésor public. Pendant la

disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris

aux dépens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est

toujours prêt à renvoyer à ses maîtres les responsabilité des biens ou

des maux qu'il éprouve.

Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils étaient aux

affaires publiques. Chacun se préférait à la patrie; pourvu qu'il fût

libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur était la

gloire au prix de leur intérêt, la vertu au prix de la vie? Alors ils

cueillaient les fruits dont ils avaient jeté la semence. Ceux à qui

l'état de la cité était insupportable, et qui désespéraient de relever

leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix

contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays étrangers. Ils

laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidité des citoyens qui

voulaient s'élever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans

les charges de la cour, réservant à celui-là seul dont ils recevaient de

l'éclat et des récompenses les services qu'ils auraient dû consacrer à

l'utilité de tous.

Soupçonneux ou jaloux, Luchino avait retiré sa faveur à tous ceux qui

sous Azone avaient atteint l'apogée de leur fortune. Désireux de

s'entourer d'une troupe docile à ses inspirations, il avait appelé

auprès de lui les compagnons de ses débauches juvéniles, prêts à faire

tout ce qu'il voudrait, et même à se porter au pire. Dans le cortège que

nous décrivons, il était facile de distinguer les favoris et les

disgraciés. Les premiers entouraient le prince, se mêlaient de temps en

temps à sa conversation; ils se reconnaissaient à l'orgueil avec lequel

ils étalaient la magnificence de leur bassesse, à leur affectation à ne

se réunir qu'entre eux, et aux grâces badines qu'ils déployaient en

faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au

dernier rang, taciturnes ou échangeant à grand'peine quelques mots d'une

voix craintive et voilée. Le peuple supposait naturellement dans les

favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les

disgraciés étaient dépourvus à ses yeux; il saluait les premiers et

assimilait les autres à des hérétiques et à des excommuniés. Contenue

par la figure rébarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des

gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau

barbu du gendarme, criait: «Vive le Visconti! vive la vipère! (2)»

[Note 2: On sait que les armes des Visconti étaient une vipère tenant un

enfant à demi enfoncé dans sa gueule.]

Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait à travers

le cortège. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans

la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an à les

entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient

l'office que remplissent quelquefois les poètes et toujours les

flatteurs: aduler le prince, faire rire à leurs propres dépens, et

cacher sous l'agrément d'un bon mot toute l'horreur d'un crime.

Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y

trouve quelque mélange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de

leurs lazzis, des vérités hardies qui, sans eux, n'auraient jamais

frappé les oreilles des grands.

Grillincervello, c'était le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tête

rasée d'un bonnet blanc conique, surmonté d'un cimier écarlate simulant

une crête de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal

façonnés, étaient surchargés d'énormes boulons et d'anneaux sonores. A

la main, il tenait un bâton qui portait à l'un de ses bouts une tête de

fou avec des oreilles d'âne. Deux raves lui servaient d'éperons,

fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un

fougueux destrier de Barlassine (autre phrase à son usage) tout bardé de

rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tirée par un rire mêlé

d'idiotisme et de malignité, les yeux louches et éraillés, il sautillait

de çà, de là, tantôt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui

couraient librement par les rues, tantôt barrant le passage à tout

venant, et lâchant à celui-là un bon mot, à cet autre une injure. Tout

en marmottant à l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon

tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que

celui-ci, sans compromettre sa gravité, s'apprêtait à le corriger avec

le plat de son sabre, le bouffon était déjà bien loin. Matteo Salvatico,

auteur de l'_Opus pandectarum médicinae_, le meilleur traité sur les

vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des médecins

d'alors, vêtu d'un habit de pourpre, les mains chargées de bagues

précieuses et des éperons d'or à ses brodequins. Le fou, faisant à la

monture de Matteo un geste intraduisible, disait au médecin: «Tâte-lui

le pouls.» Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre

meuble indispensable d'une cour à cette époque, il lui donnait un grand

coup sur la nuque, pendant qu'il était absorbé, dans ses profonds

calculs, et lui disait: «Les étoiles ne t'ont pas appris celui-là.»

Luchino l'entendait et souriait. Il venait à peine de laisser derrière

lui le palais qu'il avait élevé pour en faire sa demeure particulière,

en face de Saint-Georges; il pénétrait lentement la foule, qui, près de

l'église de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au marché, on, comme

on disait, à la _Balla_ du laitage et des huiles, lorsque ses regards

s'arrêtèrent sur la terrasse en saillie d'une tour située à l'angle de

la rue qui conduit à Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y

tenait. C'était Marguerite Pusterla. Elle était aussi du sang des

Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce

n'était pas pour satisfaire au caprice d'une curiosité de femme qu'elle

venait regarder la marche du cortège, mais pour y reconnaître son mari,

Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons

dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mécontents. La noble

dame, aussi belle que doit l'être l'héroïne d'un roman, dirigeait sur le

parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa

main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vêtu et

monté. À cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels

s'écriait: «Mon père! mon père!» et, avec l'élan ingénu de l'enfance,

tendait vers lui ses petites mains. Absorbée dans cet épisode de

famille, qui était tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux

acclamations de la foule, ni à la pompe du cortège, ni aux yeux qui

admiraient ses charmes, ni à Luchino lui-même, bien qu'il eût ralenti le

pas en arrivant près du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les

regards de Marguerite, il eût fait piaffer et caracoler le superbe

étalon blanc qu'il chevauchait.

Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dépit passa sur son rude

visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposés à

seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant

avec un respect adulateur; il s'écria: «Si on veut trouver de la

grandeur dans un homme, de la beauté dans une femme, il faut les

chercher dans la maison des Visconti.»

Luchino, insensible à cette bouffée d'encens, lui répondit, en homme

habitué aux plus basses flatteries: «Soit; mais il paraît que notre nom

commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours

est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos réunions

de sa présence.

--Je le confesse, répliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et

sauvage que sa beauté est pleine d'éclat et de charme; mais plus la

victoire est difficile, plus il y a de gloire à la remporter; et quelle

rigueur ne s'évanouirait devant le soupir d'un prince!»

Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du

flatteur, en fit autant à Luchino, et lui dit en se remuant de manière à

faire tinter toutes ses clochettes; «Ne l'écoute pas, maître. Lèche-toi

les barbes; ce n'est pas là morceau pour les dents.

--Et pourquoi non, misérable?» Ces mots échappèrent au dépit de Luchino.

[Illustration.]

«Parce que non,» répéta le maraud en touchant sa monture; et en un clin

d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des

courtisans et aux vivat du peuple, avançait toujours avec lenteur, et de

temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de

Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avançait en compagnie d'un

page et d'un moine venus à pied à sa rencontre, et s'entretenait avec

eux. Gestes, regards, langage, tout était de feu dans le jeune pape. Le

visage de l'autre, animé d'une gravité douce, révélait une lutte

profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volonté;

son front, prompt à se couvrir de rides, ses joues amaigries et

creusées, ses lèvres contractées, tous ses traits étaient empreints du

sceau que l'infortune impose à ses victimes, comme pour leur donner la

consolation de se reconnaître entre elles et de pouvoir s'allier pour la

combattre en commun.

Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait à se

retourner n'échappèrent point à Pusterla. Il n'adressa que ces mots à

ses compagnons, frappés comme lui de ce spectacle: «Vous voyez!

--Je vois, répondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude,

d'un homme habitué aux graves pensées.

--Misérable! s'écria le page; et des étincelles jaillissaient de ses

yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un

tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes animés de ma

résolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous résoudrez-vous à

proclamer hautement votre nom, et à finir d'un seul coup le commun

opprobre et l'esclavage de la patrie?»

Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence à

Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frère, avec la

tranquillité habituelle aux personnes qui vivent en elles-mêmes, disait;

«Il ne reste qu'un parti à prendre pour les mécontents: qu'ils se

séparent des méchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs

concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections

domestiques la paix de la conscience et la sécurité de leur honneur.

C'est ce qu'à su faire ton beau-père Uberto Visconti; c'est l'exemple

que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonné. Avec le

trésor que lu possèdes en Marguerite, est-il un coin de terre si reculé,

une solitude si abandonnée, dont tu ne puisses faire un paradis

ici-bas?»

La voix du moine s'était animée en parlant ainsi, et le rouge monta à

ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tête, il fit

silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami;

«Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles.

Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitté la scène de la

politique? Combien je paraîtrais dégénéré de mes ancêtres, toujours si

appliqués au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux

mains d'Azone, tu sais si j'ai cessé de travailler au bien de la cité;

tu sais avec quels égards pleins de délicatesse j'en usai avec Luchino,

bien qu'il fût en querelle avec son oncle. J'espérais qu'arrivé à son

tour à la souveraineté, il me saurait bon gré de ma conduite, me

compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la

voie du bien public. On a vu le fruit de ces ménagements. A peine en

possession du trône que nous avons tant contribué à lui assurer,

non-seulement il a oublié nos récents services, mais il nous a fait un

crime des anciens; il nous a tous écartés. Il s'est entouré de gens

nouveaux de race plébéienne, aveugles conseillers insensés flatteurs,

pestes de cour, dont je voudrais être à mille lieues, si l'espoir ne me

tenait encore au coeur de redevenir utile à ma famille et à mes

concitoyens.»

Alpinolo applaudissait à ce langage hardi. Frère Buonvicino, comprenant

que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel

qui, habitué à ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie,

mettait au même rang le calme et la mort, aurait facilement rétorqué les

spécieux arguments de son ami; mais aurait-il pu réveiller dans son âme

quelque honte virile, capable de le ramener à des idées plus saines?

Accoutumé à voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point

être conduit à les mépriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'à

la place du Dôme, où ils se séparèrent.

Au lieu où s'élève aujourd'hui le palais royal siégeaient alors les

intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se

tenait chaque semaine le marché des habits. L'emplacement occupé

maintenant par le Dôme s'appelait la place aux Harangues, parce que

c'est là que, sous le gouvernement républicain, les citoyens se

réunissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui

intéressaient le bien public. Sur cette place, luttèrent longtemps le

sincère patriotisme du petit nombre et l'ambitieux égoïsme de la

majorité. Là, naquirent les factions qui déchirèrent la patrie, jusqu'à

ce que, rassasiés de tempêtes, les Milanais remissent le pouvoir suprême

aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que

l'archevêque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le

Grand son fils Galéas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs

fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif à

déguiser la servitude, avait soigneusement pourvu à l'embellissement des

édifices de la cité; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment

comme dans sa royale demeure avait surtout été orné avec un goût

merveilleux. C'était une tour à plusieurs étages, avec chambres, salles,

corridors, bains et jardins. De nombreux appartements à doubles fenêtres

s'étendaient au rez-de-chaussée, avec riches portières, profusion d'or

et de telles richesses que c'était éblouissant à voir. On y remarquait

une vaste volière en fil de fer, où voltigeaient des oiseaux de toutes

les espèces. Il n'y manquait pas même une ménagerie d'ours, de babouins

et d'autres bêtes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et

un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite était

ornée; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot

continu, et qui représentait le port de Carthage rempli de vaisseaux

armés pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements

de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques précieuses.

[Illustration.]

Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortège ducal. Le beau

jeune homme, à la barbe longue, aux cheveux tombant en flots bouclés sur

ses épaules, splendide dans ses habits, et comme ombragé par les plumes

ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de

cheval et présenta la main à la comtesse Isabelle pour l'aider à

descendre de son palefroi. C'était Galéas Visconti. Il monta les degrés

en chuchotant des galanteries à l'oreille de sa tante, pendant que tout

le cortège les suivait.

On arriva à la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est

qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la décrivent.

Là, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations à

Hector, à Hercule, à Azone et aux autres images de héros qui décoraient

les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se

livrer à cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et

d'idées, qui fait le délassement des assemblées polies. On discourait de

la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la

critique. La _Maestria_ et les beaux coups de nos joueurs occupaient

aussi l'assemblée; et quoique leur coeur dût conserver le vivant

souvenir d'une liberté récente, ils s'enorgueillissaient d'un

compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulièrement

les hommages des envoyés des petites cours lombardes, et l'ambassadeur

de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio

et de Franciscolo Pusterla.

[Illustration.]

Cette dernière louange dut paraître bien malhabile aux courtisans

consommés, qui savaient combien peu ce dernier était dans les bonnes

grâces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le

prince, à ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la

parole avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais montré aux plus

favorisés, lui rejeter les éloges du Mantouan et ceux qu'Azone avait

coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le

genre de louanges auquel on résiste le moins, celles, qu'on rapporte

comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme

avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il

eut, avec un art brillant, caressé les passions de Pusterla, il ajouta

du ton de la confidence; «Franciscolo, je n'ai point oublié, soyez-en

sur, l'amitié qui nous unissait dans la vie privé; je n'attendais que

l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette

occasion se présente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant à

supporter mon inimitié, implore une réconciliation. A qui pourrais-je

mieux confier une affaire si délicate qu'à vous, qui êtes aussi habile

dans le conseil que sur le champ de bataille, agréable à Mastino, et

tout à fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'étranger.

Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre à Vérone avec

vos lettres de créance, qui vous seront remises sur les ordres que nous

avons déjà donnés.»

Pusterla haïssait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui

le laissait dans l'oubli, le réduisait à un repos sans influence et sans

gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de

faveur, dès qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui

l'avaient méprisé, sa haine disparut comme l'éclair; il oublia les

outrages reçus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il

oublia jusqu'au soupçon jaloux qu'avaient fait naître en lui les

téméraires regards adressés par Luchino à Marguerite. Il ne se douta pas

un instant que cette mission n'était qu'un piège pour l'éloigner et

consommer son déshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec

reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition étend sur nos

yeux.

Tout fier et tout joyeux, il revint à son palais, où ses amis

s'étaient réunis pour fêter son retour triomphant. Il embrassa froidement

Marguerite, qui accourait à sa rencontre avec son jeune fils; et

s'écriant: «Une bonne nouvelle!» il raconta la mission dont le prince

venait de l'investir. Quelques-uns le félicitèrent. Alpinolo, que nous

connaissons déjà, secoua la tête, et dit: «D'une vipère, que peut-il

sortir que du venin!»

[Illustration.]

Marguerite pâlit, et d'un geste éloquent lui montrant leur Venturino; «A

peine es-tu de retour, dit-elle à son mari, et déjà tu veux nous

abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle

société plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus

honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.»

Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses

bras, et paraissait attendri. Mais bientôt la soif des honneurs et

l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique

étouffèrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la

nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous

les moyens de le dissuader d'une résolution si funeste. L'aspect

solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait

merveilleusement avec les raisons austères qu'il donnait à Pusterla pour

l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus

avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir.

Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd à toutes ses instances,

comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup

qui lui semblait devoir être le plus sensible: «Et Marguerite?» lui

dit-il.

Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tête avec

l'obstination d'un homme décidé à avoir raison, il répondit: «Marguerite

est un ange.»

Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par là combien il était

imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point,

de peur de compromettre la félicité domestique de Franciscolo.

Quel était donc ce moine qui prenait un si tendre intérêt au sort des

Pusterla?

Bulletin bibliographique.

_Essai sur les Légendes pieuses du Moyen-Age,_ ou Examen de ce qu'elles

renferment de merveilleux, d'après les connaissances que fournissent de

nos jours l'archéologie, la théologie, la philosophie et la physiologie

médicale; par E.-L. ALFRED MAURY, membre de la Société des Antiquaires

de France, de la Société Asiatique de Paris, etc. 1 vol. in-8. Paris,

1843. _Lagrange_.

Occupé depuis longtemps à rassembler les matériaux d'un grand travail

sur la symbolique chrétienne, M. Alfred Maury eut fréquemment occasion

de consulter les martyrologes et les légendes des saints. En les

compulsant, il fut frappé à la fois de l'importance des renseignements

de tout genre qui s'y trouvent consignés et du déplorable mélange qui

s'y est opéré entre le vrai et le faux, entre des récits offrant tous

les caractères désirables d'authenticité et de certitude et des fables

absurdes, des contes incroyables, dont la moralité blesse souvent les

sentiments les plus simples de justice et d'humanité. Il regretta

vivement alors qu'il n'existât pas d'ouvrage ou fussent poses les

principes d'un système de critique applicable à la majeure partie de ces

légendes, et qui permit de discerner la vérité du mensonge, en éclairant

ce chaos obscur, où il apercevait la possibilité de l'ordre et de la

régularité. Aussi conçut-il l'idée de tenter lui-même ce qui n'avait pas

encore reçu d'exécution, et chercha-t-il, par une comparaison longue et

attentive une foule de vies de saints, à découvrir les bases de cette

critique nécessaire. Tel est le résultat du travail qu'il vient de

publier sous ce titre: Essai sur les Légendes pieuses du _Moyen-Age_.

Quelle méthode M. Alfred Maury a-t-il donc employée pour essayer

d'atteindre ce but? Il a pensé qu'il devait avant tout s'efforcer de

démêler, dans tous les faits soumis à son examen, l'idée qui paraissait

avoir présidé à leur rédaction. Ces différentes idées ainsi obtenues,

dit-il dans sa préface, je les ai classées entre elles de manière à les

rapporter au moins grand nombre de chefs possible, et ces divisions

générales, une fois formulées, m'ont fourni des principes élémentaires

que j'ai pris pour base de ma critique. Ce sont ces principes

élémentaires que cet essai est destiné à exposer. Ils se réduisent au

fond à trois, lesquels ont encore entre eux une fort grande parente, et

s'en confondent même en certains points.--On pourrait les énoncer ainsi:

«1º Assimilation de la vie du saint à celle de Jésus-Christ;

«2 Confusion du sens littéral et figuré, entente à la lettre des figures

du langage;

«3º Oubli de la signification des symboles figurés, et explication de

ces représentations par des récits au loisir ou des faits altérés.

Les trois premières parties de cet oeuvre sont consacrées au

développement de ces trois principes. M. Alfred Maury ne se contente pas

d'émettre des opinions plus ou moins contestables; tout ce qu'il avance,

il le prouve à l'aide de nombreux exemples qui dénotent une érudition

aussi profonde que variée. D'ingénieux rapprochements démontrent jusqu'à

l'évidence aux plus incrédules quelle large place la fable a occupée

dans la rédaction des légendes. Il ne suffit pas, en effet, au véritable

critique de traiter un fait de faux et de controuvé, il lui faut encore

remonter à l'origine de la confection du mensonge, en découvrir, autant

que possible, les motifs.

Dans la quatrième partie, M. Alfred Maury passe en revue les garanties

d'authenticité qui nous sont offertes par ces légendes. Il montre quelle

distance énorme nous sépare, par la manière d'envisager les causes, de

l'époque où une foule de faits incroyables étaient accumulés dans

d'épais in-folio, destinés à nourrir la piété et la superstition du

vulgaire. Il fait, selon ses propres expressions, «tomber les

témoignages qui garantissaient l'exactitude de ces récits merveilleux,

avec la poussière qui recouvre aujourd'hui ces fatras, où se cachent

pourtant parfois des circonstances intéressantes et des détails

véridiques.»

La conclusion de cet ouvrage nous ramène naturellement à l'introduction,

dans laquelle M. Alfred Maury, tout en en analysant la marche, détermine

la loi de la longue lutte de la raison et de la loi, de la science et de

la théologie. Il y a dix-huit cents ans, l'Évangile disait au monde:

«Heureux ceux qui croient sans avoir vu!» Il y a dix-huit cents ans,

saint Paul écrivait aux Corinthiens: «Je détruirai la sagesse des sages,

et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages? que

sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle? Dieu

n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde?» Frappé de ces

paroles, M. Alfred Maury en a vainement cherché l'accomplissement autour

de lui, dans ce monde formé par le christianisme et qui n'a pas cessé de

vivre en lui et par lui. «Vainement il a cherché un pays de la terre

fidèle aux premiers enseignements de la foi; loin de là, il a trouvé la

science partout en honneur, partout respectée, protégée par l'opinion

publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus

ferme appui. La science, c'est-à-dire la raison, qui en est le fond et

l'essence, est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs

de la divinité; elle sert à interpréter la foi et à pénétrer les

mystères de la création; elle n'est donc pas détruite cette science,

puisqu'elle trône au milieu des sociétés, qu'elle marche la compagne

indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer

de la conviction dans les esprits? On dispute sans doute encore sur ses

conséquences, même sur quelques-uns de ses principes, mais chacun

convient de sa supériorité. C'est en son nom que tout se fait, que tout

s'édifie; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de

l'esprit humain. Quel singulier changement s'est-il donc accompli

pendant ces dix-huit siècles, pour qu'il y ait entre la première voix

qui s'éleva jadis et celles qui se font entendre à cette heure une si

immense discordance? Quoi! le christianisme n'a pas cessé d'enseigner,

et voila que le couronnement de cet enseignement est la raison et la

science, tandis que, la première pierre avait été l'ignorance et la

simplicité du coeur!» Après l'avoir exposée en ces termes, M. Alfred

Maury se demande d'où vient une semblable opposition; il l'explique, il

la justifie. Il nous fait assister à tous les progrès successifs et au

triomphe définitif de la raison sur la foi simple et ignorante des

premiers âges, et il reconnaît que cette victoire a été suivie d'excès

déplorables; mais il prédit les conséquences heureuses et durables que,

dans son opinion, elle doit avoir pour l'humanité.

Cet ouvrage n'est pas sans défauts, mais il se produit dans le monde

savant et littéraire avec une modestie si franche que nous ne pouvons

pas lui reprocher d'être parfois un peu obscur, incomplet et écrit d'un

style trop négligé; il possède d'ailleurs de nombreuses et rares

qualités. Le choix du sujet qu'il a traité, l'indépendance de ses

opinions, son érudition et son bon sens assurent dès à présent à M.

Alfred Maury une place distinguée parmi les critiques savants de son

époque, et lui permettent d'avoir désormais «la prétention d'écrire un

traité complet sur une matière entièrement neuve.»

_Oeuvres choisies de Napoléon_. 1 vol. in-18 de 500 pages, avec un

portrait.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50 c.

Les _Oeuvres choisies de Napoléon_, que vent de réimprimer en un joli

volume in-18 l'éditeur de la Bibliothèque variée, ne renferment pas les

précieux manuscrits retrouves à Lyon par M. Libri, et dont

l'_Illustration_ a déjà publié la partie la plus curieuse, les _Lettres

sur l'Histoire de la Corse._ Divisées en cinq parties, la campagne

d'Italie, l'expédition d'Égypte, le consulat, l'empire et les

cent-jours, elles se composent seulement de tout ce que Napoléon a écrit

de plus intéressant depuis son arrivée à l'armée d'Italie, en 1796,

jusqu'à sa seconde abdication en 1815. Ce sont ses le lettres au

directoire, à Carnot, à Joséphine, à Marie-Louise, aux souverains et aux

généraux des États avec lesquels la France était en guerre, ses

proclamations à ses armées ou au peuple français, ses ordres du jour,

ses bulletins, ses discours, ses messages au sénat et au corps

législatif, ses allocutions à sa garde, et enfin son acte d'abdication,

et, après la bataille de Waterloo, sa noble lettre au prince régent

d'Angleterre; en un mot, c'est l'histoire de tous les grands événements

de sa vie, racontés par lui-même.

L'Empereur Napoléon, dit M. Auguste Pujol, dans une courte mais élégante

introduction mise en tête du ce recueil, n'était pas seulement un grand

capitaine, un grand politique, un grand administrateur, il était encore

un grand écrivain. Nul n'a plus que lui étonné les hommes, et il les a

étonnés autant par son langage que par ses desseins. De lui plus que de

tout autre, on peut dire ce mot fameux: _le style est l'Homme_. Il écrit

et il parle comme il agit; sa parole est une action qui s'exprime, son

action une parole qui se réalise..

«Les mouvements successifs de sa pensée sont ce qui fait le mieux

connaître cette âme extraordinaire; on l'y suit pas à pas dans son

développement impétueux; on y voit naître, palpiter et grandir la

volonté qui a soumis et soulevé le monde; et il n'y a pas un de ses

mouvements intérieurs qui ne se révèle dans les transformations de son

style.

«Jeune encore, il jette dans des oeuvres hâtives, incorrectes, le

désordre d'idées qui le tourmente, où exhale en invectives passionnées

son exaltation républicaine.. La langue à part qu'il se fait n'est

encore qu'une ébauche. En Italie, il écrit au directoire des lettres

pleines encore de l'inquiétude de sa jeunesse, mais où cette inquiétude

n'est déjà plus que l'ardente préemption du génie... En Égypte, son

esprit se colore fortement des teintes du climat; il prend dans les

formes de sa parole le faste musulman... Consul, il s'attache de

lui-même à régler sa fougue, il porte dans ses écrits l'ordre et le

calme qu'il rétablit dans le pays tout entier... Empereur, sa voix

s'élève aussi haut que sa destinée. Avec les aigles romaines et le

manteau des Césars, il prend le tour bref et fier de l'antique langue

impériale... Quand vient la période des revers, tout s'assombrit et

s'efface à la fois pour lui; il trace d'une main affaiblie le récit de

ses derniers combats, et ne retrouve ses élans accoutumés que pour

ramener au vol l'aigle blessé de l'île d'Elbe à Paris. Vaincu, il

termine sa vie publique par une lettre immortelle.

«Enfin, il a enrichi la littérature Française, déjà si riche, d'un

nouveau genre où il est sans modèle et sans rival, la proclamation; il a

créé une éloquence nouvelle après tant de triomphes oratoires,

l'éloquence militaire. Sous ce rapport il est classique et mérite de

prendre place au premier rang de nos écrivains; il a fait des

proclamations comme Pascal des pensées, Bossuet des oraisons funèbres,

La Fontaine des fables, et Molière des comédies; il est, dans ce genre,

le premier et le dernier.»

_Lucrèce_, tragédie en cinq actes et en vers; par F. PONSARD. 3e

édition. 1 joli vol. in-18.--Paris,1843. _Fuene_, 2 fr.

La belle tragédie de M. Ponsard a eu autant de succès à la lecture qu'à

la scène. Trois éditions, épuisées en moins de quatre ans, prouvent que

la France n'a pas encore perdu, comme on aurait pu le craindre, le goût

des beaux vers, et qu'elle préférera toujours de nobles sentiments

simplement, mais élégamment exprimés, à ces compositions sans nom que

certains écrivains essayaient de lui faire accepter pour des

chefs-d'oeuvre dignes d'être imités.--Heureusement cette

contre-revolution littéraire, engagée au nom de la liberté et du progrès

et soutenue dès son début par quelques jeunes gens enthousiastes, touche

à son terme. La littérature comme en politique, comme en religion,

l'esprit humain peut s'arrêter quelque temps au milieu de sa carrière,

mais il ne rétrograde jamais; si longues que soient ses haltes, tôt ou

tard il reprend sa marche et continue son oeuvre au point où il l'avait

laissée. Malgré ses défauts _Lucrèce_ aura eu la gloire de déterminer la

France à quitter la fausse voie ou elle s'égarait à la suite du chef de

l'école romantique et de ses principaux disciples. A ce titre seul,--et

elle en a beaucoup d'autres,--elle mériterait donc de prendre une place

dans toutes les bibliothèques d'élite; car, quel que soit l'avenir

réservé à M. Ponsard, sa première tragédie restera toujours un des

événements les plus importants de l'histoire du théâtre français au

dix-neuvième siècle. Cependant, que deviendront les Burgraves? combien

d'éditions a eues la fameuse trilogie de M. Victor Hugo?

_Des Chemins de fer et de l'application de la loi du 11 juin 1842_; par

M. le comte Daru, pair de France. 1 vol. in-8. _Mathias_, quai

Malaquais, 15.

S'il est une matière qui doive exciter à un haut degré l'attention des

hommes d'État, des publicistes et des économistes, et appeler leurs

méditations, c'est le système de chemins de fer que la France, pressée

qu'elle est de toutes parts par les exemples des nations voisines, sent

le besoin de créer chez elle. Aussi de nombreuses publications sont

venues attester, depuis dix ans, que les esprits obéissaient à cette

préoccupation; mais, il faut le dire, la plupart des tentatives faites

jusqu'à présent étaient restées à l'état de théories, ou avaient donné

lieu à des avortements successifs. La loi du 11 juin 1842, qui décréta

le grand réseau des chemins de fer, est le premier pas régulier qu'on

ait fait dans la voie de la réalisation; mais cette loi elle-même n'est

qu'un instrument qui peut se briser dans des mains inhabiles, qui peut,

comme, l'a dit M. Dufaure, faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal,

suivant la manière dont il sera employé.

Les esprits sages doivent donc chercher le meilleur mode d'application

de cette loi; car, remarquons-le bien, la solution donnée à toutes les

questions qui avaient si passionnément animé les controverses

antérieures n'est qu'apparente: dépouillez la loi, et vous retrouverez

en présence l'État et les compagnies. L'État a un peu avance, les

compagnies ont un peu reculé; mais, en définitive, en reconnaissant que

l'État ne pouvait exécuter et exploiter, la loi a fait aux compagnies

une belle part et les laisse encore maîtresses du terrain.

L'ouvrage que nous avons sous les yeux et qui est dû à la plume élégante

et facile d'un pair de France de la génération nouvelle, a pour but de

rechercher le meilleur mode d'application de cette lui du 11 juin 1842,

qui, comme nous le disions plus haut, laisse entières les questions des

rapports de l'État avec les compagnies. C'est le premier ouvrage de

longue haleine qui ait été fait sur ce sujet, et, à ce titre, il a

vivement excité l'attention publique.

L'auteur a divisé son livre en quatre parties:

Dans la première partie, il rappelle que le projet présenté par le

gouvernement ne comprenait qu'un petit nombre de lignes, et un mode

uniforme d'intervention des compagnies dans l'oeuvre qui devait être

créée par l'État; mais ce projet ne sortit de la discussion des Chambres

qu'avec l'adjonction d'un grand nombre de lignes; ce qui fit qu'au lieu

d'être une loi d'application immédiate, comme le voulait le

gouvernement, elle ne fut plus qu'une loi de principe, de _classement_.

Quant au mode d'intervention des compagnies, l'amendement de M.

Duvergier de Hauranne donna au gouvernement la faculté d'appeler à son

aide les compagnies, sans rien stipuler sur le système d'intervention

financière du trésor dans les différents cas.

Dans la deuxième partie, l'auteur passe en revue les divers motifs qui

doivent influer sur le classement des lignes de chemins de fer, et il

arrive à cette conclusion: «Que l'intérêt public qui s'attache à la

création des chemins de fer est moins un intérêt commercial et

stratégique qu'un intérêt politique et administratif; que c'est la

circulation des hommes, et, avec les hommes, des idées; que c'est la

circulation des ordres et dépêches du gouvernement qui constitue le but

essentiel et l'objet fondamental des chemins de fer.» Tout en accordant

à l'auteur que les chemins de fer serviront surtout les intérêts

politiques et administratifs, nous ne partageons pas sa manière de voir

sur le rôle de ces voies de communication, au point de vue stratégique

et commercial. Sans doute le transport des troupes et surtout de

l'artillerie et de la cavalerie exigera un matériel énorme et souvent

peu en rapport avec l'exploitation habituelle du chemin; mais n'est-ce

donc rien que de gagner quinze jours sur une marche de 300 lieues?

D'ailleurs ne doit-on pas, sous peine d'être vaincu, opposer à l'ennemi

des moyens analogues à ceux qu'il emploie? et si les peuples voisins

trouvent dans leurs chemins de fer un mode de concentration rapide de

leurs troupes, ne serait-ce pas abandonner l'intérêt stratégique que de

ne pas nous créer un système aussi perfectionné que le leur? Quant au

transit, si faible qu'il soit, c'est une branche de relations

internationales qu'il serait d'une mauvaise politique d'abandonner, et

que d'ailleurs il est possible d'augmenter, nous en avons la conviction,

dans d'assez fortes proportions.

La troisième partie de l'ouvrage que nous analysons est consacrée à

l'examen du mode d'exécution. L'auteur, après avoir rappelé les systèmes

exclusifs qui ont été tour à tour préconisés et vaincus, et les avoir

compares à ceux auxquels les différents États, tant d'Europe que des

États-Unis, ont dû la création des chemins de fer, arrive à cette

conclusion, que l'esprit d'association n'existe pas encore en France.

Cette conclusion n'est malheureusement que trop juste: l'esprit

d'association n'est pas encore né en France; la centralisation

administrative et la modicité des fortunes, telles sont les deux causes

auxquelles ou doit attribuer ce fâcheux état des esprits; de là à

l'intervention financière de l'État dans les grands travaux publics, la

conséquence est naturelle. Cette intervention financière ne peut revêtir

que trois formes: la garantie du _minimum_ d'intérêt, le prêt, la

subvention. L'auteur ne cache pas sa prédilection marquée pour la

première de ces formes; cependant il ne la demande qu'en faveur des

lignes qui doivent être fructueuses pour les compagnies, et on conçoit

que dans ce cas l'État n'a jamais rien à craindre et donne une garantie

morale qui ne doit grever en rien le Trésor. «La subvention doit,

dit-il, être réservée aux lignes qui ne sont pas par elles-mêmes assez

productives, et le prêt pour les compagnies déjà existantes et qui sont

menacées d'une ruine prochaine. Ces trois modes d'intervention avaient

déjà été mis en pratique par le gouvernement avant le vote de la loi du

11 juin. Maintenant l'intervention est différente: elle consiste à

construire le chemin et à le livrer à une compagnie qui exploite sous

certaines conditions.»

Dans la quatrième partie, M. le comte Daru traite réellement et

exclusivement de l'application de la loi du 11 juin, et il arrive à

conclure que l'État doit chercher à traiter avec des compagnies pour

l'exécution des chemins de fer, thèse qu'il a si bien soutenue ces jours

derniers à propos du chemin d'Avignon à Marseille; mais que si les

compagnies ne se présentent pas, l'État doit marcher en avant et ne plus

se borner aux travaux du chemin, mais aborder les fournitures de rails

et de machines.

En résumé, l'ouvrage de M. le comte Paru est un traité à peu près

complet, à un certain point de vue, de l'immense question des chemins de

fer; son auteur l'a envisagée avec courage, et n'a dissimulé ni les

inconvénients ni les avantages de la loi qui, selon lui, doit donner, si

elle est bien comprise, un grand essor à l'esprit industriel en France.

_Encyclopédie nouvelle_, ou Dictionnaire philosophique, scientifique,

littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines

au dix-neuvième siècle; par une société de savants et de littérateurs;

publiée sous la direction de MM. PIERRE LEROUX ET JEAN REYNAUD, 41e

livraison mensuelle.--Paris, 1842. _Gosselin_. 2 fr.

La 41e livraison de l'_Encyclopédie nouvelle_, qui vient de paraître,

contient la fin du tome IV et le commencement du tome V (le tome VIII et

dernier est déjà complet). On y remarque, comme dans toutes les autres

livraisons, plusieurs articles du plus haut intérêt et signés par des

noms illustres: _Encyclopédie_, _Épicerie_, de M. Jean Raynaud;

_Épopée_, de M. Edgar Quinet; _Érasme_, de M. Fortout; _Descartes_, de

M. Renouvier: _Épiscopat_, de M, Haureau; _Épargne_, de M. Fabas;

_Engrais_, de M. Cazeaux; _Ennius_, de M. Joguet; _Épicurisme_, de M.

Mongin. Cette grande et utile publication, qui marche rapidement à sa

fin, obtient tout le succès qu'elle mérite. Nous lui consacrerons

plusieurs colonnes de l'un de nos prochains bulletins; aujourd'hui nous

ne faisons qu'annoncer la mise en vente de sa 41e livraison, en

apprenant à ceux de nos lecteurs qui l'ignoreraient, que les 8528

colonnes de ses 40 premières livraisons, qu'ils peuvent se procurer au

prix de 82 francs, contiennent la matière de 82 volumes in-8.

Modes.--Vieux bijoux.

Aujourd'hui la mode des vieilles choses s'applique à tout: il faut en

excepter les femmes, qui doivent paraître toujours jeunes, malgré leurs

atours à la vieille et au milieu de leurs appartements gothiques.

Les vieux bijoux ont été quelque temps oubliés, mais enfin leur tour est

venu, et maintenant ils sont un complément indispensable de toilette, de

même qu'un éventail peint d'après Boucher ou Watteau.

Il est vrai de dire que nos bijoutiers ont tiré très-grand parti, pour

la coquetterie moderne, des malachites, des grenats, et surtout des

émaux.

Ainsi, pour attacher les guimpes un les fichus, on porte beaucoup

d'épingles fond émail bleu, entourées du petites perles on de brillants;

au milieu est une fleur en pierres pareilles à l'entourage;--puis des

bagues qui forment cachet, ou qui portent en relief des chiffres formés

de diamants ou de perles;--des bracelets qui, en se détachant,

deviennent échelles de corsage;--des épingles ou coulants pour

bracelets, et des boucles de ceintures.

Un noeud en malachite et grenat remplace la broche, qui ne se porte

presque plus.

[Illustration.]

La châtelaine, style Louis XV, que nous reproduisons est encore en

vogue: elle sert à suspendre à la ceinture, montre, flacon, clef du

coffre à bijoux, etc.

[Illustration.]

Cette épingle est du temps de Louis XIII: elle est ornée d'émaux, de

pierres taillées à facettes et en cabochon; les pendeloques sont en

grosses perles.

[Illustration.]

Et cette bague Pompadour, que le noeud qu'elle représente avait fait

surnommer un attachement, ne nous rappelle-t-elle pas les charmantes

coquetteries de nos aïeules? La mode des vieilleries a eu ses

exagérations, mais celle-ci est vraiment charmante d'originalité.

On est revenu aussi au goût des vraies belles choses pour ameublement.

Ainsi, plus de ces vieux meubles qui n'avaient dans les premiers temps

que le prestige de la mode pour protéger leur caducité; plus de

tapisseries fanées, de porcelaines cassées: tout cela a été remplacé par

des meubles de Boule aux incrustations délicates et par des tapisseries

modernes faites sur les anciens dessins.

De belles porcelaines de Sèvres, des groupes en vieux saxe, des

figurines coquettes et mignardes, garnissent les étagères. Les bronzes

les plus riches, les candélabres antiques, les coupes de Benvenuto,

enfin des chefs-d'oeuvre qui seraient admirés dans le cabinet d'un

antiquaire, ornent maintenant la demeure de l'artiste, de l'homme de

goût et de la femme à la mode.

[Illustration: Amusement des sciences.]

L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843 · 第 20 / 24 题