Elle consulte un jésuite.
Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur,
elle lui confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait de
faire sortir de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, et
qu’il demandait un grand prix de son service; qu’elle avait une
répugnance horrible pour une telle infidélité, et que, s’il ne
s’agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que de
succomber.
Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous devriez
bien me dire le nom de ce vilain homme; c’est à coup sûr quelque
janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui le
fera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vous
devez épouser.
La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions,
lui nomma enfin Saint-Pouange.
Monseigneur de Saint-Pouange! s’écria le jésuite; ah! ma fille, c’est
tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayons
jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien;
il ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez mal
entendu.—Ah! mon père, je n’ai entendu que trop bien; je suis perdue,
quoi que je fasse; je n’ai que le choix du malheur et de la honte; il
faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende
indigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.
Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:
Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y a
quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon mari_;
car bien qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et
rien n’est plus honnête.
Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il ne
l’est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché
énorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible.
Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe quand
l’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votre
mari.
Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité qui
peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin
rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1], en l’an 340
de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à César ce qui
appartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgré
la maxime, _Où il n’y a rien le roi perd ses droits_. Il s’agissait
d’une livre d’or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la
beauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livre
d’or, et même plus, à la dame, à condition qu’il commettrait avec elle
le péché immonde. La dame ne crut point faire mal en sauvant son mari.
Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que
le vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pas
moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver
sa vie.
[1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l’article ACYNDINUS. B.
Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il
faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien,
vous êtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari.
Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera
pas; c’est tout ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, et
j’espère que tout se passera à sa plus grande gloire.
La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des
propositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie.
Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisser
dans une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte de
le délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devait
appartenir qu’à cet amant infortuné.