La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.
La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez
M. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait,
toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à
la porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle
fut intimidée; mais la dévote amie la rassura. C’est précisément
parcequ’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre
que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte
de les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera
plus d’effet que les paroles de votre frère.
Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La
Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux
tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards.
Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir
pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans
un cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grâce.
Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez
ce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on en
parle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop
rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous
regarde. Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments,
il lui recommanda de venir à sept heures du soir.
Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle se
tint dans le salon, et lut le _Pédagogue chrétien_[1], pendant que le
Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet.
Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère
est venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’en
expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas!
monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos
bureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des
pensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai
beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes;
je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le
roi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement,
et qui est le fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il
accusé? comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre?
[1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_ (voyez
tome XXIX, page 119). L’auteur est le P. Outreman. B.
Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle
du perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on
veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et
méchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinée
des citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la
liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurent
dans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que le
Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si
elle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à
son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps de
ne le pas entendre; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché
d’abord avec retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plus
expressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre de
cachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, des
établissements; et plus on promettait, plus le désir de n’être pas
refusé augmentait.
La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un
sofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le
Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans
agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais
Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible
de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et
les promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara que
c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenait
un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se
prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son _Pédagogue
chrétien_, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux
heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longue
audience; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille,
puisqu’elle le prie encore.
Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sans
pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands
et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes
et l’honneur des femmes.
Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie,
elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de
croix. Ma chère amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à-tous,
notre directeur; il a beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange;
il confesse plusieurs servantes de sa maison; c’est un homme pieux et
accommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à
lui, c’est ainsi que j’en use; je m’en suis toujours bien trouvée. Nous
autres pauvres femmes nous avons besoin d’être conduites par un
homme.—Eh bien donc! ma chère amie, j’irai trouver demain le P.
Tout-à-tous.