M. Simpson, un peu sot, dit qu'il cueillait la verveine.

Alors M. de Saffré lui donna la marquise, en disant:

--Voici la verveine.

On applaudit discrètement. Cela frit trouvé très joli.

M. de Saffré était un conducteur de cotillon «qui ne restait jamais à

court»; telle fut l'expression de ces dames. Pendant ce temps,

l'orchestre avait repris de toutes ses voix la phrase de valse, et M.

Simpson, après avoir fait le tour du salon en valsant avec Mme

d'Espanet, la reconduisait à sa place.

Renée put passer. Elle s'était mordu les lèvres au sang, devant toutes

«ces bêtises». Elle trouvait ces femmes et ces hommes stupides de lancer

des écharpes et de prendre des noms de fleurs. Ses oreilles

bourdonnaient, une furie d'impatience lui donnait des envies de se jeter

la tête en avant et de s'ouvrir un chemin. Elle traversa le salon d'un

pas rapide, heurtant les couples attardés qui regagnaient leurs sièges.

Elle alla droit à la serre. Elle n'avait vu ni Louise ni Maxime parmi

les danseurs, elle se disait qu'ils devaient être là, dans quelque trou

de feuillages, réunis par cet instinct des drôleries et des

polissonneries qui leur faisait chercher les petits coins, dès qu'ils se

trouvaient ensemble quelque part. Mais elle visita inutilement le

demi-jour de la serre.

Elle n'aperçut, au fond d'un berceau, qu'un grand jeune homme qui

baisait dévotement les mains de la petite Mme Daste, en murmurant:

--Mme de Lauwerens me l'avait bien dit: vous êtes un ange!

Cette déclaration, chez elle, dans sa serre, la choqua.

Vraiment Mme de Lauwerens aurait dû porter son commerce ailleurs! Et

Renée se serait soulagée à chasser de ses appartements tout ce monde qui

criait si fort. Debout devant le bassin, elle regardait l'eau, elle se

demandait où Louise et Maxime avaient pu se cacher. L'orchestre jouait

toujours cette valse dont le bercement ralenti lui tournait le coeur.

C'était insupportable, on ne pouvait plus réfléchir chez soi. Elle ne

savait plus. Elle oubliait que les jeunes gens n'étaient pas encore

mariés, et elle se disait que c'était bien simple, qu'ils étaient allés

se coucher. Puis elle songea à la salle à manger, elle remonta vivement

l'escalier de la serre. Mais, à la porte du grand salon, elle fut

arrêtée une seconde fois par une figure du cotillon.

--Ce sont les «Points noirs», mesdames, disait galamment M. de Saffré.

Ceci est de mon invention, et je vous en donne la primeur.

On riait beaucoup. Les hommes expliquaient l'allusion aux jeunes femmes.

L'empereur venait de prononcer un discours qui constatait, à l'horizon

politique, la présence de «certains points noirs». Ces points noirs, on

ne savait pourquoi, avaient fait fortune. L'esprit de Paris s'était

emparé de cette expression, au point que, depuis huit jours, on

accommodait tout aux points noirs.

M. de Saffré plaça les cavaliers à l'un des bouts du salon, en leur

faisant tourner le dos aux dames, laissées à l'autre bout. Puis il leur

commanda de relever leurs habits, de façon à s'en cacher le derrière de

la tête. Cette opération s'accomplit au milieu d'une gaieté folle.

Bossus, les épaules serrées, avec les pans des habits qui ne leur

tombaient plus qu'à la taille, les cavaliers étaient vraiment affreux.

--Ne riez pas, mesdames, criait M. de Saffré avec un sérieux des plus

comiques, ou je vous fais mettre vos dentelles sur la tête.

La gaieté redoubla. Et il usa énergiquement de sa souveraineté vis-à-vis

de quelques-uns de ces messieurs qui ne voulaient pas cacher leur nuque.

--Vous êtes les «points noir», disait-il; masquez vos têtes, ne montrez

que le dos, il faut que ces dames ne voient plus que du noir....

Maintenant, marchez, mêlez-vous les uns aux autres, pour qu'on ne vous

reconnaisse pas.

L'hilarité était à son comble. Les «points noirs» allaient et venaient,

sur leurs jambes grêles, avec des balancements de corbeaux sans tête. On

vit la chemise d'un monsieur, avec un coin de la bretelle. Alors ces

dames demandèrent grâce, elles étouffaient, et M. de Saffré voulut bien

leur ordonner d'aller chercher les «points noirs». Elles partirent,

comme un vol de jeunes perdrix, avec un grand bruit de jupes. Puis, au

bout de sa course, chacune saisit le cavalier qui lui tomba sous la

main. Ce fut un tohu-bohu inexprimable. Et, à la file, les couples

improvisés se dégageaient, faisaient le tour du salon en valsant, dans

le chant plus haut de l'orchestre.

Renée s'était appuyée au mur. Elle regardait, pâle, les lèvres serrées.

Un vieux monsieur vint lui demander galamment pourquoi elle ne dansait

pas. Elle dut sourire, répondre quelque chose. Elle s'échappa, elle

entra dans la salle à manger. La pièce était vide. Au milieu des

dressoirs pillés, des bouteilles et des assiettes qui traînaient, Maxime

et Louise soupaient tranquillement, à un bout de la table, côte à côte,

sur une serviette qu'ils avaient étalée. Ils paraissaient à l'aise, ils

riaient, dans ce désordre, ces verres sales, ces plats tachés de

graisse, ces débris encore tièdes de la gloutonnerie des soupeurs en

gants blancs. Ils s'étaient contentés d'épousseter les miettes autour

d'eux. Baptiste se promenait gravement le long de la table, sans un

regard pour cette pièce, qu'une bande de loups semblait avoir traversée;

il attendait que les domestiques vinssent remettre un peu d'ordre sur

les dressoirs.

Maxime avait encore pu réunir un souper très confortable. Louise adorait

les nougats aux pistaches, dont une assiette pleine était restée sur le

haut du buffet. Ils avaient devant eux trois bouteilles de champagne

entamées.

--Papa est peut-être parti, dit la jeune fille.

--Tant mieux! répondit Maxime, je vous reconduirai.

Et, comme elle riait:

--Vous savez que, décidément, on veut que je vous épouse. Ce n'est plus

une farce, c'est sérieux.... Qu'est ce que nous ferons donc, quand nous

allons être mariés?

--Nous ferons ce que font les autres, donc!

Cette drôlerie lui avait échappé un peu vite; elle reprit vivement,

comme pour la retirer:

--Nous irons en Italie. Ça me fera du bien à la poitrine.... Je suis

très malade.... Ah! mon pauvre Maxime, la drôle de femme que vous allez

avoir! Je ne suis pas plus grosse que deux sous de beurre.

Elle souriait, avec une pointe de tristesse, dans son costume de page.

Une toux sèche fit monter des lueurs rouges à ses joues.

--C'est le nougat, dit-elle. A la maison, on me défend d'en manger....

Passez-moi l'assiette, je vais fourrer le reste dans ma poche.

Et elle vidait l'assiette, quand Renée entra. Elle vint droit à Maxime,

en faisant des efforts inouïs pour ne pas jurer, pour ne pas battre

cette bossue qu'elle trouvait là, attablée avec son amant.

--Je veux te parler, bégaya-t-elle d'une voix sourde.

Il hésitait, pris de peur, redoutant un tête-à-tête.

--A toi seul, tout de suite, répétait Renée.

--Allez donc, Maxime, dit Louise avec son regard indéfinissable. Vous

tâcherez, en même temps, de retrouver mon père. Je l'égare à chaque

soirée.

Il se leva, il essaya d'arrêter la jeune femme au milieu de la salle à

manger, en lui demandant ce qu'elle avait de si pressé à lui dire. Mais

elle reprit entre ses dents:

--Suis-moi, ou je dis tout devant le monde!

Il devint très pâle, il la suivit avec une obéissance d'animal battu.

Elle crut que Baptiste la regardait; mais à cette heure, elle se

souciait bien des regards clairs de ce valet! A la porte, le cotillon la

retint une troisième fois.

--Attends, murmura-t-elle. Ces imbéciles n'en finiront pas.

Et elle lui prit la main pour qu'il n'essayât pas de s'échapper.

M. de Saffré plaçait le duc de Rozan, le dos contre le mur, dans un

angle du salon, à côté de la porte de la salle à manger. Il mit une dame

devant lui, puis un cavalier dos à dos avec la dame, puis une autre dame

devant le cavalier, et cela à la file, couple par couple, en long

serpent. Comme des danseuses causaient, s'attardaient:

--Voyons, mesdames, cria-t-il, en place pour les «Colonnes».

Elles vinrent, les «colonnes» furent formées. L'indécence qu'il y avait

à se trouver ainsi prise, serrée entre deux hommes, appuyée contre le

dos de l'un, ayant devant soi la poitrine de l'autre, égayait beaucoup

les dames. Les pointes des seins touchaient les parements des habits,

les jambes des cavaliers disparaissaient dans les jupes des danseuses,

et, quand une gaieté brusque faisait pencher une tête, les moustaches

d'en face étaient obligées de s'écarter, pour ne pas pousser les choses

jusqu'au baiser. Un farceur, à un moment, dut donner une légère poussée;

la file se raccourcit, les habits entrèrent plus profondément dans les

jupes; il y eut de petits cris, et des rires, des rires qui n'en

finissaient plus. On entendit la baronne de Meinhold dire: «Mais,

monsieur, vous m'étouffez; ne me serrez pas si fort!» ce qui parut si

drôle, ce qui donna à toute la file un accès d'hilarité si fou, que les

«colonnes», ébranlées, chancelaient, s'entrechoquaient, s'appuyaient les

unes sur les autres, pour ne pas tomber. M. de Saffré, les, mains

levées, prêt à frapper, attendait. Puis il frappa. A ce signal, tout

d'un coup, chacun se retourna. Les couples qui étaient face à face, se

prirent à la taille, et la file égrena dans le salon son chapelet de

valseurs. Il n'y eut que le pauvre duc de Rozan qui, en se tournant, se

trouva le nez contre le mur.

On se moqua de lui.

--Viens, dit Renée à Maxime.

L'orchestre jouait toujours la valse. Cette musique molle, dont le

rythme monotone s'affadissait à la longue, redoublait l'exaspération de

la jeune femme. Elle gagna le petit salon, tenant Maxime par la main; et

le poussant dans l'escalier qui allait au cabinet de toilette:

--Monte, lui ordonna-t-elle.

Elle le suivit. A ce moment, Mme Sidonie, qui avait rôdé toute la soirée

autour de sa belle-soeur, étonnée de ses promenades continuelles à

travers les pièces, arrivait justement sur le perron de la serre. Elle

vit les jambes d'un homme s'enfoncer au milieu des ténèbres du petit

escalier. Un sourire pâle éclaira son visage de cire, et, retroussant sa

jupe de magicienne pour aller plus vite, elle chercha son frère,

bouleversant une figure du cotillon, s'adressant aux domestiques qu'elle

rencontrait.

Elle trouva enfin Saccard avec M. de Mareuil, dans une pièce contiguë à

la salle à manger, et que l'on avait transformée provisoirement en

fumoir. Les deux pères parlaient de dot, de contrat. Mais, quand sa

soeur lui eut dit un mot à l'oreille, Saccard se leva, s'excusa,

disparut.

En haut, le cabinet de toilette était en plein désordre.

Sur les sièges traînaient le costume de la nymphe Écho, le maillot

déchiré, des bouts de dentelle froissés, des linges jetés en paquet,

tout ce que la hâte d'une femme attendue laisse derrière elle. Les

petits outils d'ivoire et d'argent gisaient un peu partout; il y avait

des brosses, des limes tombées sur le tapis; et les serviettes encore

humides, les savons oubliés sur le marbre, les flacons laissés débouchés

mettaient, dans la tente couleur de chair, une odeur forte, pénétrante.

La jeune femme, pour enlever le blanc de ses bras et de ses épaules,

s'était trempée dans la baignoire de marbre rose, après les tableaux

vivants. Des plaques irisées s'arrondissaient sur la nappe d'eau

refroidie.

Maxime marcha sur un corset, faillit tomber, essaya de rire. Mais il

grelottait devant le visage dur de Renée.

Elle s'approcha de lui, le poussant, disant à voix basse:

--Alors tu vas épouser la bossue?

--Mais pas le moins du monde, murmura-t-il. Qui t'a dit cela?

--Eh! ne mens pas, c'est inutile....

Il eut une révolte. Elle l'inquiétait, il voulait en finir avec elle..

--Eh bien, oui, je l'épouse. Après?... Est-ce que je ne suis pas le

maître?

Elle vint à lui, la tête un peu baissée, avec un rire mauvais, et, lui

prenant les poignets:

--Le maître! toi, le maître!... Tu sais bien que non.

C'est moi qui suis le maître. Je te casserais les bras, si j'étais

méchante; tu n'as pas plus de force qu'une fille.

Et, comme il se débattait, elle lui tordit les bras, de toute la

violence nerveuse que lui donnait la colère. Il poussa un faible cri.

Alors elle le lâcha, en reprenant:

--Ne nous battons pas, vois-tu; je serais la plus forte.

Il resta blême, avec la honte de cette douleur qu'il sentait à ses

poignets. Il la regardait aller et venir dans le cabinet. Elle

repoussait les meubles, réfléchissant, arrêtant le plan qui tournait

dans sa tête, depuis que son mari lui avait appris le mariage.

--Je vais t'enfermer ici, dit-elle enfin; et, quand il fera jour, nous

partirons pour Le Havre.

Il blêmit encore d'inquiétude et de stupeur.

--Mais c'est une folie! s'écria-t-il. Nous ne pouvons pas nous en aller

ensemble. Tu perds la tête....

--C'est possible. En tout cas, c'est toi et ton père qui me l'avez fait

perdre.... J'ai besoin de toi et je te prends. Tant pis pour les

imbéciles!

Des lueurs rouges luisaient dans ses yeux. Elle continua, s'approchant

de nouveau de Maxime, lui brûlant le visage de son haleine:

--Qu'est-ce que je deviendrais donc, si tu épousais la bossue! Vous vous

moqueriez de moi, je serais peut-être forcée de reprendre ce grand

dadais de Mussy, qui ne me réchaufferait pas même les pieds.... Quand on

a fait ce que nous avons fait, on reste ensemble. D'ailleurs, c'est bien

clair, je m'ennuie lorsque tu n'es pas là et, comme je m'en vais, je

t'emmène.... Tu peux dire à Céleste ce que tu veux qu'elle aille

chercher chez toi.

Le malheureux tendit les mains, supplia:

--Voyons, ma petite Renée, ne fais pas de bêtises.

Reviens à toi.... Pense un peu au scandale.

--Je m'en moque, du scandale! Si tu refuses, je descends dans le salon

et je crie que j'ai couché avec toi et que tu es assez lâche pour

vouloir maintenant épouser la bossue.

Il plia la tête, l'écouta, cédant déjà, acceptant cette volonté qui

s'imposait si rudement à lui.

--Nous irons au Havre, reprit-elle plus bas, caressant son rêve, et de

là nous gagnerons l'Angleterre. Personne ne nous embêtera plus. Si nous

ne sommes pas assez loin, nous partirons pour l'Amérique. Moi qui ai

toujours froid, je serai bien là-bas. J'ai toujours envié les

créoles....

Mais à mesure qu'elle agrandissait son projet, la terreur reprenait

Maxime. Quitter Paris, aller si loin avec une femme qui était folle

assurément, laisser derrière lui une histoire dont le côté honteux

l'exilait à jamais!

C'était comme un cauchemar atroce qui l'étouffait. Il cherchait avec

désespoir un moyen pour sortir de ce cabinet de toilette, de ce réduit

rose où battait le glas de Charenton. Il crut l'avoir trouvé.

--C'est que je n'ai pas d'argent, dit-il avec douceur, afin de ne pas

l'exaspérer. Si tu m'enfermes, je ne pourrai pas m'en procurer.

--J'en ai, moi, répondit-elle d'un air de triomphe.

J'ai cent mille francs. Tout s'arrange très bien....

Elle prit, dans l'armoire à glace, l'acte de cession que son mari lui

avait laissé, avec le vague espoir que sa tête tournerait. Elle

l'apporta sur la table de toilette, força Maxime à lui donner une plume

et un encrier qui se trouvaient dans la chambre à coucher, et,

repoussant les savons, signant l'acte:

--Voilà, dit-elle, la bêtise est faite. Si je suis volée, c'est que je

le veux bien.... Nous passerons chez Larsonneau, avant d'aller à la

gare.... Maintenant, mon petit Maxime, je vais t'enfermer, et nous nous

sauverons par le jardin, quand j'aurai mis tout ce monde à la porte.

Nous n'avons même pas besoin d'emporter des malles.

Elle redevenait gaie. Ce coup de tête la ravissait.

C'était une excentricité suprême, une fin qui, dans cette crise de

fièvre chaude, lui semblait tout à fait originale.

Ça dépassait de beaucoup son désir de voyage en ballon.

Elle vint prendre Maxime dans ses bras, en murmurant:

--Je t'ai fait mal tout à l'heure, mon pauvre chéri!

Aussi tu refusais.... Tu verras comme ce sera gentil. Est-ce que ta

bossue t'aimerait comme je t'aime? Ce n'est pas une femme, ce petit

moricaud-là...

Elle riait, elle l'attirait à elle, le baisait sur les lèvres, lorsqu'un

bruit leur fit tourner la tête. Saccard était debout sur le seuil de la

porte.

Un silence terrible se fit. Lentement, Renée détacha ses bras du cou de

Maxime; et elle ne baissait pas le front, elle continuait à regarder son

mari de ses grands yeux fixes de morte; tandis que le jeune homme,

écrasé, terrifié, chancelait, la tête basse, maintenant qu'il n'était

plus soutenu par son étreinte. Saccard, foudroyé par ce coup suprême qui

faisait enfin crier en lui l'époux et le père, n'avançait pas, livide,

les brûlant de loin du feu de ses regards. Dans l'air moite et odorant

de la pièce, les trois bougies flambaient très haut, la flamme droite,

avec l'immobilité d'une larme ardente. Et, coupant seul le silence, le

terrible silence, par l'étroit escalier un souffle de musique montait;

la valse, avec ses enroulements de couleuvre, se glissait, se nouait,

s'endormait sur le tapis de neige, au milieu du maillot déchiré et des

jupes tombées à terre.

Puis le mari avança. Un besoin de brutalité marbrait sa face, il serrait

les poings pour assommer les coupables. La colère, dans ce petit homme

remuant, éclatait avec des bruits de coups de feu. Il eut un ricanement

étranglé, et, s'approchant toujours:

--Tu lui annonçais ton mariage, n'est-ce pas?

Maxime recula, s'adossa au mur:

--Écoute, balbutia-t-il, c'est elle....

Il allait l'accuser lâchement, rejeter sur elle le crime, dire qu'elle

voulait l'enlever, se défendre avec l'humilité et les frissons d'un

enfant pris en faute. Mais il n'eut pas la force, les mots se séchaient

dans sa gorge. Renée gardait sa roideur de statue, son défi muet. Alors

Saccard, sans doute pour trouver une arme, jeta un coup d'oeil rapide

autour de lui. Et, sur le coin de la table de toilette, au milieu des

peignes et des brosses à ongles, il aperçut l'acte de cession, dont le

papier timbré jaunissait le marbre. Il regarda l'acte, regarda les

coupables. Puis, se penchant, il vit que l'acte était signé. Ses yeux

allèrent de l'encrier ouvert à la plume encore humide, laissée au pied

du candélabre. Il resta droit devant cette signature, réfléchissant.

Le silence semblait grandir, les flammes des bougies s'allongeaient, la

valse se berçait le long des tentures avec plus de mollesse. Saccard eut

un imperceptible mouvement d'épaules. Il regarda encore sa femme et son

fils d'un air profond, comme pour arracher à leur visage une explication

qu'il ne trouvait pas. Puis il plia lentement l'acte, le mit dans la

poche de son habit. Ses joues étaient devenues toutes pâles.

--Vous avez bien fait de signer, ma chère amie, dit-il doucement à sa

femme.... C'est cent mille francs que vous gagnez. Ce soir, je vous

remettrai l'argent.

Il souriait presque, et ses mains seules gardaient un tremblement. Il

fit quelques pas, en ajoutant:

--On étouffe ici. Quelle idée de venir comploter quelqu'une de vos

farces dans ce bain de vapeur!...

Et s'adressant à Maxime, qui avait relevé la tête, surpris de la voix

apaisée de son père:

--Allons, viens, toi! reprit-il. Je t'avais vu monter, je te cherchais

pour que tu fisses tes adieux à M. de Mareuil et à sa fille.

Les deux hommes descendirent, causant ensemble.

Renée resta seule, debout au milieu du cabinet de toilette, regardant le

trou béant du petit escalier, dans lequel elle venait de voir

disparaître les épaules du père et du fils. Elle ne pouvait détourner

les yeux de ce trou. Eh quoi! ils étaient partis tranquillement,

amicalement. Ces deux hommes ne s'étaient pas écrasés. Elle prêtait

l'oreille, elle écoutait si quelque lutte atroce ne faisait pas rouler

les corps le long des marches. Rien. Dans les ténèbres tièdes, rien

qu'un bruit de danse, un long bercement. Elle crut entendre, au loin,

les rires de la marquise, la voix claire de M. de Saffré. Alors le drame

était fini? Son crime, les baisers dans le grand lit gris et rose, les

nuits farouches de la serre, tout cet amour maudit qui l'avait brûlée

pendant des mois, aboutissait à cette fin plate et ignoble. Son mari

savait tout et ne la battait même point. Et le silence autour d'elle, ce

silence où traînait la valse sans fin, l'épouvantait plus que le bruit

d'un meurtre. Elle avait peur de cette paix, peur de ce cabinet tendre

et discret, empli d'une odeur d'amour.

Elle s'aperçut dans la haute glace de l'armoire. Elle s'approcha,

étonnée de se voir, oubliant son mari, oubliant Maxime, toute préoccupée

par l'étrange femme qu'elle avait devant elle. La folie montait. Ses

cheveux jaunes, relevés sur les tempes et sur la nuque, lui parurent une

nudité, une obscénité. La ride de son front se creusait si profondément

qu'elle mettait une barre sombre au-dessus des yeux, la meurtrissure

mince et bleuâtre d'un coup de fouet. Qui donc l'avait marquée ainsi?

Son mari n'avait pas levé la main, pourtant. Et ses lèvres l'étonnaient

par leur pâleur, ses yeux de myope lui semblaient morts. Comme elle

était vieille! Elle pencha le front, et, quand elle se vit dans son

maillot, dans sa légère blouse de gaze, elle se contempla, les cils

baissés, avec des rougeurs subites. Qui l'avait mise nue? Que

faisait-elle dans ce débraillé de fille qui se découvre jusqu'au ventre.

Elle ne savait plus. Elle regardait ses cuisses que le maillot

arrondissait, ses hanches dont elle suivait les lignes souples sous la

gaze, son buste largement ouvert; et elle avait honte d'elle, et un

mépris de sa chair l'emplissait de colère sourde contre ceux qui la

laissaient ainsi, avec de simples cercles d'or aux chevilles et aux

poignets pour lui cacher la peau.

Alors, cherchant, avec l'idée fixe d'une intelligence qui se noie, ce

qu'elle faisait là, toute nue, devant cette glace, elle remonta d'un

saut brusque à son enfance, elle se revit à sept ans, dans l'ombre grave

de l'hôtel Béraud.

Elle se souvint d'un jour où la tante Élisabeth les avait habillées,

elle et Christine, de robes de laine grise à petits carreaux rouges. On

était à la Noël. Comme elles étaient contentes de ces deux robes

semblables! La tante les gâtait, et elle poussa les choses jusqu'à leur

donner à chacune un bracelet et un collier de corail. Les manches

étaient longues, le corsage montait jusqu'au menton, les bijoux

s'étalaient sur l'étoffe, ce qui leur semblait bien joli. Renée se

rappelait encore que son père était là, qu'il souriait de son air

triste. Ce jour-là, sa soeur et elle, dans la chambre des enfants,

s'étaient promenées comme de grandes personnes, sans jouer, pour ne pas

se salir. Puis, chez les dames de la Visitation, ses camarades l'avaient

plaisantée sur «sa robe de Pierrot», qui lui allait au bout des doigts

et qui lui montait par-dessus les oreilles. Elle s'était mise à pleurer

pendant la classe. A la récréation, pour qu'on ne se moquât plus d'elle,

elle avait retroussé les manches et rentré le tour de cou du corsage. Et

le collier et le bracelet de corail lui semblaient plus jolis sur la

peau de son cou et de son bras. Était-ce ce jour-là qu'elle avait

commencé à se mettre nue?

Sa vie se déroulait devant elle. Elle assistait à son long effarement, à

ce tapage de l'or et de la chair qui était monté en elle, dont elle

avait eu jusqu'aux genoux, jusqu'au ventre, puis jusqu'aux lèvres, et

dont elle sentait maintenant le flot passer sur sa tête, en lui battant

le crâne à coups pressés. C'était comme une sève mauvaise; elle lui

avait lassé les membres, mis au coeur des excroissances de honteuses

tendresses, fait pousser au cerveau des caprices de malade et de bête.

Cette sève, la plante de ses pieds l'avait prise sur le tapis de sa

calèche, sur d'autres tapis encore, sur toute cette soie et tout ce

velours où elle marchait depuis son mariage. Les pas des autres devaient

avoir laissé là ces germes de poison, éclos à cette heure dans son sang,

et que ses veines charriaient. Elle se rappelait bien son enfance.

Lorsqu'elle était petite, elle n'avait que des curiosités.

Même plus tard, après ce viol qui l'avait jetée au mal, elle ne voulait

pas tant de honte. Certes, elle serait devenue meilleure, si elle était

restée à tricoter auprès de la tante Élisabeth. Et elle entendait le

tic-tac régulier des aiguilles de la tante, tandis qu'elle regardait

fixement dans la glace pour lire cet avenir de paix qui lui avait

échappé. Mais elle ne voyait que ses cuisses roses, ses hanches roses,

cette étrange femme de soie rose qu'elle avait devant elle, et dont la

peau de fine étoffe, aux mailles serrées, semblait faite pour des amours

de pantins et de poupées. Elle en était arrivée à cela, à être une

grande poupée dont la poitrine déchirée ne laisse échapper qu'un filet

de son. Alors, devant les énormités de sa vie, le sang de son père, ce

sang bourgeois qui la tourmentait aux heures de crise, cria en elle, se

révolta. Elle qui avait toujours tremblé à la pensée de l'enfer, elle

aurait dû vivre au fond de la sévérité noire de l'hôtel Béraud. Qui donc

l'avait mise nue?

Et, dans l'ombre bleuâtre de la glace, elle crut voir se lever les

figures de Saccard et de Maxime. Saccard, noirâtre, ricanant, avait une

couleur de fer, un rire de tenaille, sur ses jambes grêles. Cet homme

était une volonté. Depuis dix ans, elle le voyait dans la forge, dans

les éclats du métal rougi, la chair brûlée, haletant, tapant toujours,

soulevant des marteaux vingt fois trop lourds pour ses bras, au risque

de s'écraser lui-même. Elle le comprenait maintenant; il lui

apparaissait grandi par cet effort surhumain, par cette coquinerie

énorme, cette idée fixe d'une immense fortune immédiate. Elle se le

rappelait sautant les obstacles, roulant en pleine boue, et ne prenant

pas le temps de s'essuyer pour arriver avant l'heure, ne s'arrêtant même

pas à jouir en chemin, mâchant ses pièces d'or en courant. Puis la tête

blonde et jolie de Maxime apparaissait derrière l'épaule rude de son

père: il avait son clair sourire de fille, ses yeux vides de catin qui

ne se baissaient jamais, sa raie au milieu du front, montrant la

blancheur du crâne. Il se moquait de Saccard, il le trouvait bourgeois

de se donner tant de peine pour gagner un argent qu'il mangeait, lui,

avec une si adorable paresse. Il était entretenu. Ses mains longues et

molles contaient ses vices. Son corps épilé avait une pose lassée de

femme assouvie. Dans tout cet être lâche et mou, où tout le vice coulait

avec la douceur d'une eau tiède, ne luisait pas seulement l'éclair de la

curiosité du mal. Il subissait. Et Renée, en regardant les deux

apparitions sortir des ombres légères de la glace, recula d'un pas, vit

que Saccard l'avait jetée comme un enjeu, comme une mise de fonds, et

que Maxime s'était trouvé là, pour ramasser ce louis tombé de la poche

du spéculateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de son

mari; il la poussait aux toilettes d'une nuit, aux amants d'une saison;

il la tordait dans les flammes de sa forge, se servant d'elle, ainsi que

d'un métal précieux, pour dorer le fer de ses mains. Peu à peu, le père

l'avait ainsi rendue assez folle, assez misérable, pour les baisers du

fils. Si Maxime était le sang appauvri de Saccard, elle se sentait,

elle, le produit, le fruit véreux de ces deux hommes, l'infamie qu'ils

avaient creusée entre eux, et dans laquelle ils roulaient l'un et

l'autre.

Elle savait maintenant. C'étaient ces gens qui l'avaient mise nue.

Saccard avait dégrafé le corsage, et Maxime avait fait tomber la jupe.

Puis, à eux deux, ils venaient d'arracher la chemise. A présent, elle se

trouvait sans un lambeau, avec des cercles d'or, comme une esclave. Ils

la regardaient tout à l'heure, ils ne lui disaient pas: «Tu es nue.» Le

fils tremblait comme un lâche, frissonnait à la pensée d'aller jusqu'au

bout de son crime, refusait de la suivre dans sa passion. Le père, au

lieu de la tuer, l'avait volée; cet homme punissait les gens en vidant

leurs poches; une signature tombait comme un rayon de soleil au milieu

de la brutalité de sa colère, et, pour vengeance, il emportait la

signature. Puis elle avait vu leurs épaules qui s'enfonçaient dans les

ténèbres. Pas de sang sur le tapis, pas un cri, pas une plainte.

C'étaient des lâches. Ils l'avaient mise nue.

Et elle se dit qu'une seule fois elle avait lu l'avenir, le jour où,

devant les ombres murmurantes du parc Monceau, la pensée que son mari la

salirait et la jetterait un jour à la folie était venue effrayer ses

désirs grandissants.

Ah! que sa pauvre tête souffrait! comme elle sentait, à cette heure, la

fausseté de cette imagination, qui lui faisait croire qu'elle vivait

dans une sphère bienheureuse de jouissance et d'impunité divines! Elle

avait vécu au pays de la honte, et elle était châtiée par l'abandon de

tout son corps, par la mort de son être qui agonisait.

Elle pleurait de ne pas avoir écouté les grandes voix des arbres.

Sa nudité l'irritait. Elle tourna la tête, elle regarda autour d'elle.

Le cabinet de toilette gardait sa lourdeur musquée, son silence chaud,

où les phrases de la valse arrivaient toujours, comme les derniers

cercles mourants sur une nappe d'eau. Ce rire affaibli de lointaine

volupté passait sur elle avec des railleries intolérables. Elle se

boucha les oreilles pour ne plus entendre. Alors elle vit le luxe du

cabinet. Elle leva les yeux sur la tente rose, jusqu'à la couronne

d'argent qui laissait apercevoir un Amour joufflu apprêtant sa flèche;

elle s'arrêta aux meubles, au marbre de la table de toilette, encombré

de pots et d'outils qu'elle ne reconnaissait plus; elle alla à la

baignoire, pleine encore, et dont l'eau dormait; elle repoussa du pied

les étoffes traînant sur le satin blanc des fauteuils, le costume de la

nymphe Écho, les jupons, les serviettes oubliées. Et de toutes ces

choses montaient des voix de honte: la robe de la nymphe Écho lui

parlait de ce jeu qu'elle avait accepté, pour l'originalité de s'offrir

à Maxime en public; la baignoire exhalait l'odeur de son corps, l'eau où

elle s'était trempée, mettait dans la pièce sa fièvre de femme malade;

la table avec ses savons et ses huiles, les meubles, avec leurs rondeurs

de lit, lui parlaient brutalement de sa chair, de ses amours, de toutes

ces ordures qu'elle voulait oublier. Elle revint au milieu du cabinet,

le visage pourpre, ne sachant où fuir ce parfum d'alcôve, ce luxe qui se

décolletait avec une impudeur de fille, qui étalait tout ce rose. La

pièce était nue comme elle; la baignoire rose, la peau rose des

tentures, les marbres roses des deux tables s'animaient, s'étiraient, se

pelotonnaient, l'entouraient d'une telle débauche de voluptés vivantes

qu'elle ferma les yeux, baissant le front, s'abîmant sous les dentelles

du plafond et des murs qui l'écrasaient.

Mais, dans le noir, elle revit la tache de chair du cabinet de toilette,

et elle aperçut en outre la douceur grise de la chambre à coucher, l'or

tendre du petit salon, le vert cru de la serre, toutes ces richesses

complices.

C'était là où ses pieds avaient pris la sève mauvaise.

Elle n'aurait pas dormi avec Maxime sur un grabat, au fond d'une

mansarde. C'eût été trop ignoble. La soie avait fait son crime coquet.

Et elle rêvait d'arracher ces dentelles, de cracher sur cette soie, de

briser son grand lit à coups de pied, de traîner son luxe dans quelque

ruisseau d'où il sortirait usé et sali comme elle.

Quand elle rouvrit les yeux, elle s'approcha de la glace, se regarda

encore, s'examina de près. Elle était finie. Elle se vit morte. Toute sa

face lui disait que le craquement cérébral s'achevait, Maxime, cette

perversion dernière de ses sens, avait terminé son oeuvre, épuisé sa

chair, détraqué son intelligence. Elle n'avait plus de joies à goûter,

plus d'espérances de réveil. A cette pensée, une colère fauve se ralluma

en elle. Et, dans une crise dernière de désir, elle rêva de reprendre sa

proie, d'agoniser aux bras de Maxime et de l'emporter avec elle. Louise

ne pouvait l'épouser; Louise savait bien qu'il n'était pas à elle,

puisqu'elle les avait vus s'embrasser sur les lèvres. Alors, elle jeta

sur ses épaules une pelisse de fourrure, pour ne pas traverser le bal

toute nue. Elle descendit.

Dans le petit salon, elle se rencontra face à face avec Mme Sidonie.

Celle-ci, pour jouir du drame, s'était postée de nouveau sur le perron

de la serre. Mais elle ne sut plus que penser quand Saccard reparut avec

Maxime, et qu'il répondit brutalement à ses questions faites à voix

basse qu'elle rêvait, qu'il n'y avait «rien du tout». Puis elle flaira

la vérité. Sa face jaune blêmit, elle trouvait la chose vraiment forte.

Et, doucement, elle vint coller son oreille à la porte de l'escalier,

espérant qu'elle entendrait Renée pleurer, en haut. Lorsque la jeune

femme ouvrit la porte, le battant souffleta presque sa belle-soeur.

--Vous m'espionnez! lui dit-elle avec colère.

Mais Mme Sidonie répondit avec un beau dédain:

--Est-ce que je m'occupe de vos saletés!

Et retroussant sa robe de magicienne, se retirant avec un regard

majestueux:

--Ma petite, ce n'est pas ma faute s'il vous arrive des accidents....

Mais je n'ai pas de rancune, entendez-vous? Et sachez bien que vous

auriez trouvé et que vous trouveriez encore en moi une seconde mère. Je

vous attends chez moi, quand il vous plaira.

Renée ne l'écoutait pas. Elle entra dans le grand salon, elle traversa

une figure très compliquée du cotillon, sans même voir la surprise que

causait sa pelisse de fourrure.

Il y avait, au milieu de la pièce, des groupes de dames et de cavaliers

qui se mêlaient, en agitant des banderoles, et la voix flûtée de M. de

Saffré disait:

--Allons, mesdames, «la Guerre du Mexique...» Il faut que les dames qui

font les broussailles étalent leurs jupes en rond et restent par

terre.... Maintenant, les cavaliers tournent autour des broussailles....

Puis, quand je taperai dans mes mains, chacun d'eux valsera avec sa

broussaille.

Il tapa dans ses mains. Les cuivres sonnèrent, la valse déroula une fois

encore les couples autour du salon. La figure avait eu peu de succès.

Deux dames étaient demeurées sur le tapis, empêtrées dans leurs jupons.

Mme Daste déclara que ce qui l'amusait dans «la Guerre du Mexique»,

c'était seulement de faire «un fromage» avec sa robe, comme au

pensionnat.

Renée, arrivée au vestibule, trouva Louise et son père, que Saccard et

Maxime accompagnaient. Le baron Gouraud était parti. Mme Sidonie se

retirait avec les Mignon et Charrier, tandis que M. Hupel de la Noue

reconduisait Mme Michelin, que son mari suivait discrètement. Le préfet

avait employé le reste de la soirée à faire la cour à la jolie brune. Il

venait de la déterminer à passer un mois de la belle saison dans son

chef-lieu, «où l'on voyait des antiquités vraiment curieuses».

Louise, qui croquait en cachette le nougat qu'elle avait dans la poche,

lut prise d'un accès de toux, au moment de sortir.

--Couvre-toi bien, dit le père.

Et Maxime s'empressa de serrer davantage le lacet du capuchon de sa

sortie de bal. Elle levait le menton, elle se laissait emmailloter.

Mais, quand Mme Saccard parut, M. de Mareuil revint, lui fit ses adieux.

Ils restèrent tous là à causer un instant. Elle dit, voulant expliquer

sa pâleur, son frissonnement, qu'elle avait eu froid, qu'elle était

montée chez elle pour jeter cette fourrure sur ses épaules. Et elle

épiait l'instant où elle pourrait parler bas à Louise, qui la regardait

avec sa tranquillité curieuse.

Comme les hommes se serraient encore la main, elle se pencha et murmura:

--Vous ne l'épouserez pas, dites? Ce n'est pas possible. Vous savez

bien....

Mais l'enfant l'interrompit, se haussant, lui disant à l'oreille:

--Oh! soyez tranquille, je l'emmène... Ça ne fait rien, puisque nous

partons pour l'Italie.

Et elle souriait, de son sourire vague de sphinx vicieux.

Renée resta balbutiante. Elle ne comprenait pas, elle s'imagina que la

bossue se moquait d'elle. Puis, quand las Mareuil furent partis, en

répétant à plusieurs reprises: «A dimanche!», elle regarda son mari,

elle regarda Maxime, de ses yeux épouvantés, et, les voyant la chair

tranquille, l'attitude satisfaite, elle se cacha la face dans les mains,

elle s'enfuit, se réfugia au fond de la serre.

Les allées étaient désertes. Les grands feuillages dormaient, et, sur la

nappe lourde du bassin, deux boutons de nymphéa s'épanouissaient

lentement. Renée aurait voulu pleurer; mais cette chaleur humide, cette

odeur forte qu'elle reconnaissait, la prenait à la gorge, étranglait son

désespoir. Elle regardait à ses pieds, au bord du bassin, à cette place

du sable jaune, où elle étalait la peau d'ours l'autre hiver. Et, quand

elle leva les yeux, elle vit encore une figure du cotillon, tout au

fond, par les deux portes laissées ouvertes.

C'était un bruit assourdissant, une mêlée confuse où elle ne distingua

d'abord que des jupes volantes et des jambes noires piétinant et

tournant. La voix de M. de Saffré criait: «Le Changement de dames! Le

Changement de dames!» Et les couples passaient au milieu d'une fine

poussière jaune; chaque cavalier, après avoir fait trois ou quatre tours

de valse, jetait sa dame aux bras de son voisin, qui lui jetait la

sienne. La baronne de Meinhold, dans son costume d'Émeraude, tombait des

mains du comte de Chibray aux mains de M. Simpson; il la rattrapait au

petit bonheur, par une épaule, tandis que le bout de ses gants glissait

sous le corsage. La comtesse Vanska, rouge, faisait sonner ses

pendeloques de corail, allait, d'un bond, de la poitrine de M. de

Saffré, sur la poitrine du duc de Rozan, qu'elle enlaçait, qu'elle

forçait à pirouetter pendant cinq mesures, pour se pendre ensuite à la

hanche de M. Simpson, qui venait de lancer l'Émeraude au conducteur du

cotillon. Et Mme Teissière, Mme Daste, Mme de Lauwerens luisaient comme

de grands joyaux vivants, avec la pâleur blonde de la Topaze, le bleu

tendre de la Turquoise, le bleu ardent du Saphir, s'abandonnaient un

instant, se cambraient sous le poignet tendu d'un valseur, puis

repartaient, arrivaient de dos ou de face dans une nouvelle étreinte,

visitaient à la file toutes les embrassades d'hommes du salon.

Cependant, Mme d'Espanet, devant l'orchestre, avait réussi à saisir Mme

Haffner au passage, et valsait avec elle, sans vouloir la lâcher. L'Or

et l'Argent dansaient ensemble, amoureusement.

Renée comprit alors ce tourbillonnement des jupes, ce piétinement des

jambes. Elle était placée en contrebas, elle voyait la furie des pieds,

le pêle-mêle des bottes vernies et des chevilles blanches. Par moments,

il lui semblait qu'un souffle de vent allait enlever les robes.

Ces épaules nues, ces bras nus, ces chevelures nues qui volaient, qui

tourbillonnaient, prises, jetées et reprises, au fond de cette galerie,

où la valse de l'orchestre s'affolait, où les tentures rouges se

pâmaient sous les fièvres dernières du bal, lui apparurent comme l'image

tumultueuse de sa vie à elle, de ses nudités, de ses abandons.

Et elle éprouva une telle douleur, en pensant que Maxime, pour prendre

la bossue entre ses bras, venait de la jeter là, à cette place où ils

s'étaient aimés, qu'elle rêva d'arracher une tige du Tanghin qui lui

frôlait la joue, de la mâcher jusqu'au bois. Mais elle était lâche, elle

resta devant l'arbuste à grelotter sous la fourrure que ses bras

ramenaient, serraient étroitement, avec un grand geste de honte

terrifiée.

La Curée · 第 9 / 10 题