Il y avait bal travesti, chez les Saccard, le jeudi de la mi-carême.
Mais la grande curiosité était le poème des Amours du beau Narcisse et
de la nymphe Écho, en trois tableaux, que ces dames devaient
représenter. L'auteur de ce poème, M. Hupel de la Noue, voyageait depuis
plus d'un mois, de sa préfecture à l'hôtel du parc Monceau, afin de
surveiller les répétitions et de donner son avis sur les costumes. Il
avait d'abord songé à écrire son oeuvre en vers; puis il s'était décidé
pour des tableaux vivants; c'était plus noble, disait-il, plus près du
beau antique.
Ces dames n'en dormaient plus. Certaines d'entre elles changeaient
jusqu'à trois fois de costume. Il y eut des conférences interminables
que le préfet présidait. On discuta longuement d'abord le personnage de
Narcisse.
Serait-ce une femme ou un homme qui le représenterait? Enfin, sur les
instances de Renée, il fut décidé que l'on confierait le rôle à Maxime;
mais il serait le seul homme, et encore Mme de Lauwerens disait-elle
qu'elle ne consentirait jamais à cela, si «le petit Maxime ne
ressemblait pas à une vraie fille». Renée devait être la nymphe Écho. La
question des costumes fut beaucoup plus laborieuse. Maxime donna un bon
coup de main au préfet, qui se trouvait sur les dents, au milieu de neuf
femmes, dont l'imagination folle menaçait de compromettre gravement la
pureté des lignes de son oeuvre. S'il les avait écoutées, son Olympe
aurait porté de la poudre. Mme d'Espanet voulait absolument avoir une
robe à traîne pour cacher ses pieds un peu forts, tandis que Mme Haffner
rêvait de s'habiller avec une peau de bête. M. Hupel de la Noue fut
énergique; il se fâcha même une fois, il était convaincu, il disait que,
s'il avait renoncé aux vers, c'était pour écrire son poème «avec des
étoffes savamment combinées et des attitudes choisies parmi les plus
belles».
--L'ensemble, mesdames, répétait-il à chaque nouvelle exigence, vous
oubliez l'ensemble.... Je ne puis cependant pas sacrifier l'oeuvre
entière aux volants que vous me demandez.
Les conciliabules se tenaient dans le salon bouton d'or. On y passa des
après-midi entiers à arrêter la forme d'une jupe. Worms fut convoqué
plusieurs fois. Enfin tout fut réglé, les costumes arrêtés, les poses
apprises, et M. Hupel de la Noue se déclara satisfait. L'élection de M.
de Mareuil lui avait donné moins de mal. Les Amours du beau Narcisse et
de la nymphe Écho devaient commencer à onze heures. Dès dix heures et
demie, le grand salon se trouvait plein, et, comme il y avait bal
ensuite, les femmes étaient là, costumées, assises sur des fauteuils
rangés en demi-cercle devant le théâtre improvisé, une estrade que
cachaient deux larges rideaux de velours rouge à franges d'or, glissant
sur des tringles. Les hommes, derrière, se tenaient debout, allaient et
venaient. Les tapissiers avaient donné à dix heures les derniers coups
de marteau. L'estrade s'élevait au fond du salon, tenant tout un bout de
cette longue galerie. On montait sur le théâtre par le fumoir, converti
en foyer pour les artistes. En outre, au premier étage, ces dames
avaient à leur disposition plusieurs pièces, où une armée de femmes de
chambre préparaient les toilettes des différents tableaux.
Il était onze heures et demie et les rideaux ne s'ouvraient pas. Un
grand murmure emplissait le salon. Les rangées de fauteuils offraient la
plus étonnante cohue de marquises, de châtelaines, de laitières,
d'espagnoles, de bergères, de sultanes; tandis que la masse compacte des
habits noirs mettait une grande tache sombre, à côté de cette moire
d'étoffes claires et d'épaules nues, toutes braisillantes des étincelles
vives des bijoux. Les femmes étaient seules travesties. Il faisait déjà
chaud. Les trois lustres allumaient le ruissellement d'or du salon.
On vit enfin M. Hupel de la Noue sortir par une ouverture ménagée à
gauche de l'estrade. Depuis huit heures du soir, il aidait ces dames.
Son habit avait, sur la manche gauche, trois doigts marqués en blanc,
une petite main de femme qui s'était posée là, après s'être oubliée dans
une boîte de poudre de riz. Mais le préfet songeait bien aux misères de
sa toilette! il avait les yeux énormes, la face bouffie et un peu pâle.
Il parut ne voir personne. Et, s'avançant vers Saccard, qu'il reconnut
au milieu d'un groupe d'hommes graves, il lui dit à demi-voix:
--Sacrebleu! votre femme a perdu sa ceinture de feuillage.... Nous voilà
propres!
Il jurait, il aurait battu les gens. Puis, sans attendre de réponse,
sans rien regarder, il tourna le dos, replongea sous les draperies,
disparut. Les dames sourirent de la singulière apparition de ce
monsieur.
Le groupe au milieu duquel se trouvait Saccard s'était formé derrière
les derniers fauteuils. On avait même tiré un fauteuil hors du rang,
pour le baron Gouraud, dont les jambes enflaient depuis quelque temps.
Il y avait là M. Toutin-Laroche, que l'empereur venait d'appeler au
Sénat; M. de Mareuil, dont la Chambre avait bien voulu valider la
deuxième élection; M. Michelin, décoré de la veille; et, un peu en
arrière, les Mignon et Charrier, dont l'un avait un gros diamant à sa
cravate, tandis que l'autre en montrait un plus gros encore à son doigt.
Ces messieurs causaient. Saccard les quitta un instant pour aller
échanger une parole à voix basse avec sa soeur, qui venait d'entrer et
de s'asseoir entre Louise de Mareuil et Mme Michelin. Mme Sidonie était
en magicienne; Louise portait crânement un costume de page, qui lui
donnait tout à fait l'air d'un gamin; la petite Michelin, en aimée,
souriait amoureusement, dans ses voiles brodés de fils d'or.
--Sais-tu quelque chose? demanda doucement Saccard à sa soeur.
--Non, rien encore, répondit-elle. Mais le galant doit être ici.... Je
les pincerai ce soir, sois tranquille.
--Préviens-moi tout de suite, n'est-ce pas?
Et Saccard, se tournant à droite et à gauche, complimenta Louise et Mme
Michelin. Il compara l'une à une houri de Mahomet, l'autre à un mignon
d'Henri III.
Son accent provençal semblait faire chanter de ravissement toute sa
personne grêle et stridente. Quand il revint au groupe des hommes
graves, M. de Mareuil le prit à l'écart et lui parla du mariage de leurs
enfants. Rien n'était changé, c'était toujours le dimanche suivant qu'on
devait signer le contrat.
--Parfaitement, dit Saccard. Je compte même annoncer ce soir le mariage
à nos amis, si vous n'y voyez aucun inconvénient.... J'attends pour cela
mon frère le ministre, qui m'a promis de venir.
Le nouveau député fut ravi. Cependant M. Toutin-Laroche élevait la
voix, comme en proie à une vive indignation.
--Oui, messieurs, disait-il à M. Michelin et aux deux entrepreneurs qui
se rapprochaient, j'avais eu la bonhomie de laisser mêler mon nom à une
telle affaire.
Et, comme Saccard et Mareuil les rejoignaient:
--Je racontais à ces messieurs la déplorable aventure de la Société
générale des ports du Maroc, vous savez, Saccard?
Celui-ci ne broncha pas. La société en question venait de crouler avec
un effroyable scandale. Des actionnaires trop curieux avaient voulu
savoir où en était l'établissement des fameuses stations commerciales
sur le littoral de la Méditerranée, et une enquête judiciaire avait
démontré que les ports du Maroc n'existaient que sur les plans des
ingénieurs, de fort beaux plans, pendus aux murs des bureaux de la
société. Depuis ce moment, M. Toutin-Laroche criait plus fort que les
actionnaires, s'indignant, voulant qu'on lui rendît son nom pur de toute
tache. Et il fit tant de bruit que le gouvernement, pour calmer et
réhabiliter devant l'opinion cet homme utile, se décida à l'envoyer au
Sénat. Ce fut ainsi qu'il pêcha le siège tant ambitionné, dans une
affaire qui avait failli le conduire en police correctionnelle.
--Vous êtes bien bon de vous occuper de cela, dit Saccard. Vous pouvez
montrer votre grande oeuvre, le Crédit viticole, cette maison qui est
sortie victorieuse de toutes les crises.
--Oui, murmura Mareuil, cela répond à tout.
Le Crédit viticole, en effet, venait de sortir de gros embarras,
soigneusement cachés. Un ministre très tendre pour cette institution
financière, qui tenait la Ville de Paris à la gorge, avait inventé un
coup de hausse dont M. Toutin-Laroche s'était merveilleusement servi.
Rien ne le chatouillait davantage que les éloges donnés à la prospérité
du Crédit viticole. Il les provoquait d'ordinaire. Il remercia M. de
Mareuil d'un regard, et, se penchant vers le baron Gouraud, sur le
fauteuil duquel il s'appuyait familièrement, il lui demanda:
--Vous êtes bien? Vous n'avez pas trop chaud?
Le baron eut un léger grognement.
--Il baisse, il baisse tous les jours, ajouta M. Toutin-Laroche à
demi-voix, en se tournant vers ces messieurs.
M. Michelin souriait, fermait de temps à autre les paupières, d'un
mouvement doux, pour voir son ruban rouge. Les Mignon et Charrier,
plantés carrément sur leurs grands pieds, semblaient beaucoup plus à
l'aise dans leur habit depuis qu'ils portaient des brillants.
Cependant il était près de minuit, l'assemblée s'impatientait; elle ne
se permettait pas de murmurer, mais les éventails battaient plus
nerveusement, et le bruit des conversations grandissait.
Enfin, M. Hupel de la Noue reparut. Il avait passé une épaule par
l'étroite ouverture, lorsqu'il aperçut Mme d'Espanet qui montait enfin
sur l'estrade; ces dames, déjà en place pour le premier tableau,
n'attendaient plus qu'elle. Le préfet se tourna, montrant son dos aux
spectateurs, et l'on put le voir causant avec la marquise, que les
rideaux cachaient. Il étouffa sa voix, disant, avec des saluts lancés du
bout des doigts:
--Mes compliments, marquise. Votre costume est délicieux.
--J'en ai un bien plus joli dessous! répliqua cavalièrement la jeune
femme, qui lui éclata de rire au nez, tant elle le trouvait drôle,
enfoui de la sorte dans les draperies.
L'audace de cette plaisanterie étonna un instant le galant M. Hupel de
la Noue; mais il se remit, et, goûtant de plus en plus le mot, à mesure
qu'il l'approfondissait:
--Ah! charmant! charmant! murmura-t-il d'un air ravi.
Il laissa retomber le coin du rideau, il vint se joindre au groupe des
hommes graves, voulant jouir de son oeuvre. Ce n'était plus l'homme
effaré courant après la ceinture de feuillage de la nymphe Écho. Il
était radieux, soufflant, s'essuyant le front. Il avait toujours la
petite main blanche sur la manche de son habit; et, de plus, le gant de
sa main droite était taché de rouge au bout du pouce; sans doute il
avait trempé ce doigt dans le pot de fard d'une de ces dames. Il
souriait, il s'éventait, il balbutiait:
--Elle est adorable, ravissante, stupéfiante.
--Qui donc? demanda Saccard.
--La marquise. Imaginez-vous qu'elle vient de me dire....
Et il raconta le mot. On le trouva tout à fait réussi.
Ces messieurs se le répétèrent. Le digne M. Haffner, qui s'était
approché, ne put lui-même s'empêcher d'applaudir. Cependant, un piano,
que peu de personnes avaient vu, se mit à jouer une valse. Il se fit
alors un grand silence. La valse avait des enroulements capricieux,
interminables; et toujours une phrase très douce montait le clavier, se
perdait dans un trille de rossignol; puis des voix sourdes reprenaient,
plus lentement. C'était très voluptueux. Les dames, la tête un peu
inclinée, souriaient. Le piano avait, au contraire, fait tomber
brusquement la gaieté de M. Hupel de la Noue. Il regardait les rideaux
de velours rouge d'un air anxieux, il se disait qu'il aurait dû placer
lui-même Mme d'Espanet comme il avait placé les autres.
Les rideaux s'ouvrirent doucement, le piano reprit en sourdine la valse
sensuelle. Un murmure courut dans le salon. Les dames se penchaient, les
hommes allongeaient la tête, tandis que l'admiration se traduisait çà et
là par une parole dite trop haut, un soupir inconscient, un rire
étouffé. Cela dura cinq grandes minutes, sous le flamboiement des trois
lustres.
M. Hupel de la Noue, rassuré, souriait béatement à son poème. Il ne put
résister à la tentation de répéter aux personnes qui l'entouraient ce
qu'il disait depuis un mois:
--J'avais songé à faire ça en vers.... Mais, n'est-ce pas? c'est plus
noble de lignes.
Puis, pendant que la valse allait et venait dans un bercement sans fin,
il donna des explications. Les Mignon et Charrier s'étaient approchés et
l'écoutaient attentivement.
--Vous connaissez le sujet, n'est-ce pas? Le beau Narcisse, fils du
fleuve Céphise et de la nymphe Liriope, méprise l'amour de la nymphe
Écho... Écho était de la suite de Junon, qu'elle amusait par ses
discours pendant que Jupiter courait le monde... Écho, fille de l'Air et
de la Terre, comme vous savez....
Et il se pâmait devant la poésie de la Fable. Puis, d'un ton plus
intime:
--J'ai cru pouvoir donner carrière à mon imagination.... La nymphe Écho
conduit le beau Narcisse chez Vénus, dans une grotte marine, pour que la
déesse l'enflamme de ses feux. Mais la déesse reste impuissante.
Le jeune homme témoigne par son attitude qu'il n'est pas touché.
L'explication n'était pas inutile, car peu de spectateurs, dans le
salon, comprenaient le sens exact des groupes. Quand le préfet eut nommé
ses personnages à demi-voix, on admira davantage. Les Mignon et Charrier
continuaient à ouvrir des yeux énormes. Ils n'avaient pas compris.
Sur l'estrade, entre les rideaux de velours rouge, une grotte se
creusait. Le décor était fait d'une soie tendue à grands plis cassés,
imitant des anfractuosités de rocher, et sur laquelle étaient peints des
coquillages, des poissons, de grandes herbes marines. Le plancher,
accidenté, montant en forme de tertre, se trouvait recouvert de la même
soie, où le décorateur avait représenté un sable fin constellé de perles
et de paillettes d'argent. C'était un réduit de déesse. Là, sur le
sommet du tertre, Mme de Lauwerens, en Vénus, se tenait debout; un peu
forte, portant son maillot rose avec la dignité d'une duchesse de
l'Olympe, elle avait compris son personnage en souveraine de l'Amour,
avec de grands yeux sévères et dévorants. Derrière elle, ne montrant que
sa tête malicieuse, ses ailes et son carquois, la petite Mme Daste
donnait son sourire au personnage aimable de Cupidon.
Puis, d'un côté du tertre, les trois Grâces, Mmes de Guende, Teissière,
de Meinhold, tout en mousseline, se souriaient, s'enlaçaient, comme dans
le groupe de Pradier; tandis que, de l'autre côté, la marquise d'Espanet
et Mme Haffner, enveloppées du même flot de dentelles, les bras à la
taille, les cheveux mêlés, mettaient un coin risqué dans le tableau, un
souvenir de Lesbos, que M. Hupel de la Noue expliquait à voix plus
basse, pour les hommes seulement, en disant qu'il avait voulu montrer
par là la puissance de Vénus. En bas du tertre, la comtesse Vanska
faisait la Volupté; elle s'allongeait, tordue par un dernier spasme, les
yeux entrouverts et mourants, comme lasse; très brune, elle avait dénoué
sa chevelure noire, et sa tunique striée de flammes fauves montrait des
bouts de sa peau ardente. La gamme des costumes, du blanc de neige du
voile de Vénus au rouge sombre de la tunique de la Volupté, était douce,
d'un rose général, d'un ton de chair. Et sous le rayon électrique,
ingénieusement dirigé sur la scène par une des fenêtres du jardin, la
gaze, les dentelles, toutes ces étoffes légères et transparentes se
fondaient si bien avec les épaules et les maillots, que ces blancheurs
rosées vivaient, et qu'on ne savait plus si ces dames n'avaient pas
poussé la vérité plastique jusqu'à se mettre toutes nues. Ce n'était là
que l'apothéose!; le drame se passait au premier plan. A gauche, Renée,
la nymphe Écho, tendait les bras vers la grande déesse, la tête à demi
tournée du côté de Narcisse, suppliante, comme pour l'inviter à regarder
Vénus, dont la vue seule allume de terribles feux; mais Narcisse, à
droite, faisait un geste de refus, il se cachait les yeux de sa main et
restait d'une froideur de glace. Les costumes de ces deux personnages
avaient surtout coûté une peine infinie à l'imagination de M. Hupel de
la Noue. Narcisse, en demi-dieu rôdeur de forêts, portait un costume de
chasseur idéal: maillot verdâtre, courte veste collante, rameau de chêne
dans les cheveux. La robe de la nymphe Écho était, à elle seule, toute
une allégorie; elle tenait des grands arbres et des grands monts, des
lieux retentissants où les voix de la Terre et de l'Air se répondent;
elle était rocher par le satin blanc de la jupe, taillis par les
feuillages de la ceinture, ciel pur par la nuée de gaze bleue du
corsage. Et les groupes gardaient une immobilité de statue, la note
charnelle de l'Olympe chantait dans l'éblouissement du large rayon,
pendant que le piano continuait sa plainte d'amour aiguë, coupée de
profonds soupirs.
On trouva généralement que Maxime était admirablement fait. Dans son
geste de refus, il développait sa hanche gauche, qu'on remarqua
beaucoup. Mais tous les éloges furent pour l'expression de visage de
Renée.
Selon le mot de M. Hupel de la Noue, elle était «la douleur du désir
inassouvi». Elle avait un sourire aigu qui cherchait à se faire humble,
elle quêtait sa proie avec des supplications de louve affamée qui ne
cache ses dents qu'à demi. Le premier tableau marcha bien, sauf cette
folle d'Adeline qui bougeait et qui retenait à grand-peine une
irrésistible envie de rire. Puis, les rideaux se refermèrent, le piano
se tut.
Alors, on applaudit discrètement, et les conversations reprirent. Un
grand souffle d'amour, de désir contenu, était venu des nudités de
l'estrade, courait le salon, où les femmes s'alanguissaient davantage
sur leurs sièges, tandis que les hommes, à l'oreille, se parlaient bas,
avec des sourires. C'était un chuchotement d'alcôve, un demi silence de
bonne compagnie, un souhait de volupté à peine formulé par un
frémissement de lèvres; et, dans les regards muets, se rencontrant au
milieu de ce ravissement de bon ton, il y avait la hardiesse brutale
d'amours offertes et acceptées d'un coup d'oeil.
On jugeait sans fin les perfections de ces dames. Leurs costumes
prenaient une importance presque aussi grande que leurs épaules. Quand
les Mignon et Charrier voulurent questionner M. Hupel de la Noue, ils
furent tout surpris de ne plus le voir à côté d'eux; il avait déjà
plongé derrière l'estrade.
--Je vous racontais donc, ma toute belle, dit Mme Sidonie, en reprenant
une conversation interrompue par le premier tableau, que j'avais reçu
une lettre de Londres, vous savez? pour l'affaire des trois
milliards....
La personne que j'ai chargée de faire des recherches m'écrit qu'elle
croit avoir trouvé le reçu du banquier.
L'Angleterre aurait payé.... J'en suis malade depuis ce matin.
Elle était en effet plus jaune que de coutume, dans sa robe de
magicienne semée d'étoiles. Et, comme Mme Michelin ne l'écoutait pas,
elle continua à voix plus basse, murmurant que l'Angleterre ne pouvait
avoir payé, et que décidément elle irait à Londres elle-même.
--Le costume de Narcisse était bien joli, n'est-ce pas? demanda Louise à
Mme Michelin.
Celle-ci sourit. Elle regardait le baron Gouraud, qui semblait tout
ragaillardi dans son fauteuil. Mme Sidonie, voyant où allait son regard,
se pencha, lui chuchota à l'oreille, pour que l'enfant n'entendît pas:
--Est-ce qu'il s'est exécuté?
--Oui, répondit la jeune femme, languissante, jouant à ravir son rôle
d'aimée. J'ai choisi la maison de Louveciennes et j'en ai reçu les actes
de propriété par son homme d'affaires.... Mais nous avons rompu, je ne
le vois plus.
Louise avait une finesse d'oreille particulière pour saisir ce qu'on
voulait lui cacher. Elle regarda le baron Gouraud avec sa hardiesse de
page, et dit tranquillement à Mme Michelin:
--Vous ne trouvez pas qu'il est affreux, le baron?
Puis elle ajouta en éclatant de rire:
--Dites! on aurait dû lui confier le rôle de Narcisse.
Il serait délicieux en maillot vert pomme.
La vue de Vénus, de ce coin voluptueux de l'Olympe, avait en effet,
ranimé le vieux sénateur. Il roulait des yeux charmés, se tournait à
demi pour complimenter Saccard. Dans le brouhaha qui emplissait le
salon, le groupe des hommes graves continuait à causer affaires,
politique. M. Haffner dit qu'il venait d'être nommé président d'un jury
chargé de régler des questions d'indemnités. Alors la conversation
s'engagea sur les travaux de Paris, sur le boulevard du Prince-Eugène,
dont on commençât à causer sérieusement dans le public. Saccard saisit
l'occasion, parla d'une personne qu'il connaissait, d'un propriétaire
qu'on allait sans doute exproprier. Et il regardait en face ces
messieurs. Le baron hocha doucement la tête; M. Toutin-Laroche poussa
les choses jusqu'à déclarer que rien n'était plus désagréable que d'être
exproprié; M. Michelin approuvait, louchait davantage, en regardant sa
décoration.
--Les indemnités ne sauraient jamais être trop fortes, conclut doctement
M. de Mareuil, qui voulait être agréable à Saccard.
Ils s'étaient compris. Mais les Mignon et Charrier mirent en avant leurs
propres affaires. Ils comptaient se retirer prochainement, sans doute à
Langres, disaient-ils, en gardant un pied-à-terre à Paris. Ils firent
sourire ces messieurs, lorsqu'ils racontèrent qu'après avoir achevé la
construction de leur magnifique hôtel du boulevard Malesherbes, ils
l'avaient trouvé si beau qu'ils n'avaient pu résister à l'envie de le
vendre. Leurs brillants devaient être une consolation qu'ils s'étaient
offerte.
Saccard riait de mauvaise grâce; ses anciens associés venaient de
réaliser des bénéfices énormes dans une affaire où il avait joué un rôle
de dupe. Et, comme l'entracte s'allongeait, des phrases d'éloges sur la
gorge de Vénus et sur la robe de la nymphe Écho coupaient la
conversation des hommes graves.
Au bout d'une grande demi-heure, M. Hupel de la Noue reparut. Il
marchait en plein succès, et le désordre de sa toilette croissait. En
regagnant sa place, il rencontra M. de Mussy. Il lui serra la main en
passant; puis il revint sur ses pas pour lui demander:
--Vous ne connaissez pas le mot de la marquise?
Et il le lui conta, sans attendre la réponse. Il le pénétrait de plus en
plus, il le commentait, il finissait pas le trouver exquis de naïveté.
«J'en ai un bien plus joli dessous!» C'était un cri du coeur.
Mais M. de Mussy ne fut pas de cet avis. Il jugea le mot indécent. Il
venait d'être attaché à l'ambassade d'Angleterre, où le ministre lui
avait dit qu'une tenue sévère était de rigueur. Il refusait de conduire
le cotillon, se vieillissait, ne parlait plus de son amour pour Renée,
qu'il saluait gravement quand il la rencontrait.
M. Hupel de la Noue rejoignait le groupe formé derrière le fauteuil du
baron, lorsque le piano entama une marche triomphale. De grands placages
d'accords, frappés d'aplomb sur les touches, ouvraient un chant large,
où, par instants, sonnaient des éclats métalliques. Après chaque phrase,
une voix plus haute reprenait, en accentuant le rythme. C'était brutal
et joyeux.
--Vous allez voir, murmura M. Hupel de la Noue; j'ai poussé peut-être un
peu loin la licence poétique; mais je crois que l'audace m'a réussi....
La nymphe Écho, voyant que Vénus est sans puissance sur le beau
Narcisse, le conduit chez Plutus, dieu des richesses et des métaux
précieux.... Après la tentation de la chair, la tentation de l'or.
--C'est classique, répondit le sec M. Toutin-Laroche, avec un sourire
aimable. Vous connaissez votre temps, monsieur le préfet.
Les rideaux s'ouvraient, le piano jouait plus fort. Ce fut un
éblouissement. Le rayon électrique tombait sur une splendeur flambante,
dans laquelle les spectateurs ne virent d'abord qu'un brasier, où des
lingots d'or et des pierres précieuses semblaient se fondre. Une
nouvelle grotte se creusait; mais celle-là n'était pas le frais réduit
de Vénus, baigné par le flot mourant sur un sable fin semé de perles;
elle devait se trouver au centre de la terre, dans une couche ardente et
profonde, fissure de l'enfer antique, crevasse d'une mine de métaux en
fusion habitée par Plutus. La soie imitant le roc montrait de larges
filons métalliques, des coulées qui étaient comme les veines du vieux
monde, charriant les richesses incalculables et la vie éternelle du sol.
A terre, par un anachronisme hardi de M. Hupel de la Noue, il y avait un
écroulement de pièces de vingt francs; des louis étalés, des louis
entassés, un pullulement de louis qui montaient.
Au sommet de ce tas d'or, Mme de Guende, en Plutus, était assise, Plutus
femme, Plutus montrant sa gorge, dans les grandes lames de sa robe,
prises à tous les métaux. Autour du dieu se groupaient, debout, à demi
couchées, unies en grappes, ou fleurissant à l'écart, les efflorescences
féeriques de cette grotte, où les califes des Mille et une Nuits avaient
vidé leur trésor:
Mme Haffner en Or, avec une jupe roide et resplendissante d'évêque; Mme
d'Espanet en Argent, luisante comme un clair de lune; Mme de Lauwerens,
d'un bleu ardent, en Saphir, ayant à son côté la petite Mme Daste, une
Turquoise souriante, qui bleuissait tendrement; puis s'égrenaient
l'Émeraude, Mme de Meinhold, et la Topaze, Mme Teissière; et, plus bas,
la comtesse Vanska donnait son ardeur sombre au Corail, allongée, les
bras levés, chargés de pendeloques rouges, pareille à un polype
monstrueux et adorable, qui montrait des chairs de femme dans des nacres
roses et entrebâillées de coquillages. Ces dames avaient des colliers,
des bracelets, des parures complètes, faites chacune de la pierre
précieuse que le personnage représentait. On remarqua beaucoup les
bijoux originaux de Mmes d'Espanet et Haffner, composés uniquement de
petites pièces d'or et de petites pièces d'argent neuves. Puis, au
premier plan, le drame restait le même: la nymphe Écho tentait le beau
Narcisse, qui refusait encore du geste. Et les yeux des spectateurs
s'accoutumaient avec ravissement à ce trou béant ouvert sur les
entrailles enflammées du globe, à ce tas d'or sur lequel se vautrait la
richesse d'un monde.
Ce second tableau eut encore plus de succès que le premier. L'idée en
parut particulièrement ingénieuse. La hardiesse des pièces de vingt
francs, ce ruissellement de coffre-fort moderne tombé dans un coin de la
mythologie grecque, enchanta l'imagination des dames et des financiers
qui étaient là. Les mots: «Que de pièces! que d'argent!» couraient, avec
des sourires, de longs frémissements d'aise; et sûrement chacune de ces
dames, chacun de ces messieurs faisait le rêve d'avoir tout ça à lui,
dans une cave.
--L'Angleterre a payé, ce sont vos milliards, murmura malicieusement
Louise à l'oreille de Mme Sidonie.
Et Mme Michelin, la bouche un peu ouverte par un désir ravi, écartait
son voile d'aimée, caressait l'or d'un regard luisant, tandis que le
groupe des hommes graves se pâmait. M. Toutin-Laroche, tout épanoui,
murmura quelques mots à l'oreille du baron, dont la face se marbrait de
taches jaunes. Mais les Mignon et Charrier, moins discrets, dirent avec
une naïveté brutale:
--Sacrebleu! il y aurait là de quoi démolir Paris et le rebâtir.
Le mot parut profond à Saccard, qui commençait à croire que les Mignon
et Charrier se moquaient du monde en faisant les imbéciles. Quand les
rideaux se refermèrent, et que le piano termina la marche triomphale par
un grand bruit de notes jetées les unes sur les autres, comme de
dernières pelletées d'écus, les applaudissements éclatèrent, plus vifs,
plus prolongés.
Cependant, au milieu du tableau, le ministre, accompagné de son
secrétaire, M. de Saffré, avait paru à la porte du salon. Saccard, qui
guettait impatiemment son frère, voulut se précipiter à sa rencontre.
Mais celui-ci, d'un geste, le pria de ne pas bouger. Et il vint
doucement jusqu'au groupe des hommes graves. Quand les rideaux se furent
refermés et qu'on l'eut aperçu, un long chuchotement courut le salon,
les têtes se retournèrent: le ministre balançait le succès des Amours du
beau Narcisse et de la nymphe Écho.
--Vous êtes un poète, monsieur le préfet, dit-il en souriant à M. Hupel
de la Noue. Vous avez publié autrefois un volume de vers, Les Volubilis,
je crois?... Je vois que les soucis de l'administration n'ont pas tari
votre imagination.
Le préfet sentit, dans ce compliment, la pointe d'une épigramme. La
présence brusque de son chef le décontenança d'autant plus qu'en
s'examinant d'un coup d'oeil pour voir si sa tenue était correcte, il
aperçut, sur la manche de son habit, la petite main blanche, qu'il n'osa
pas essuyer. Il s'inclina, balbutia.
--Vraiment, continua le ministre, en s'adressant à M. Toutin-Laroche, au
baron Gouraud, aux personnages qui se trouvaient là, tout cet or était
un merveilleux spectacle.... Nous ferions de grandes choses, si M. Hupel
de la Noue battait monnaie pour nous.
C'était, en langue ministérielle, le même mot que celui des Mignon et
Charrier. Alors M. Toutin-Laroche et les autres firent leur cour,
jouèrent sur la dernière phrase du ministre: l'Empire avait déjà fait
des merveilles; ce n'était pas l'or qui manquait, grâce à la haute
expérience du pouvoir; jamais la France n'avait eu une situation aussi
belle devant l'Europe; et ces messieurs finirent par devenir si plats
que le ministre changea lui-même la conversation.
Il les écoutait, la tête haute, les coins de la bouche un peu relevés,
ce qui donnait à sa grosse face blanche, soigneusement rasée, un air de
doute et de dédain souriant.
Saccard, qui voulait amener l'annonce du mariage de Maxime et de Louise,
manoeuvrait pour trouver une transition habile. Il affectait une grande
familiarité, et son frère faisait le bonhomme, consentait à lui rendre
le service de paraître l'aimer beaucoup. Il était réellement supérieur,
avec son regard clair, son visible mépris des coquineries mesquines, ses
larges épaules qui, d'un haussement, auraient culbuté tout ce monde-là.
Quand il fut enfin question du mariage, il se montra charmant, il laissa
entendre qu'il tenait prêt son cadeau de noces; il voulait parler de la
nomination de Maxime comme auditeur au Conseil d'État. Il alla jusqu'à
répéter deux fois à son frère, d'un ton tout à fait bon garçon:
--Dis bien à ton fils que je veux être son témoin.
M. de Mareuil rougissait d'aise. On complimenta Saccard. M.
Toutin-Laroche s'offrit comme second témoin.
Puis, brusquement, on arriva à parler du divorce. Un membre de
l'opposition venait d'avoir «le triste courage», disait M. Haffner, de
défendre cette honte sociale.
Et tous se récrièrent. Leur pudeur trouva des mots profonds. M. Michelin
souriait délicatement au ministre, pendant que les Mignon et Charrier
remarquaient avec étonnement que le collet de son habit était usé.
Pendant ce temps, M. Hupel de la Noue restait embarrassé, s'appuyant au
fauteuil du baron Gouraud, qui s'était contenté d'échanger avec le
ministre une poignée de main silencieuse. Le poète n'osait quitter la
place. Un sentiment indéfinissable, la crainte de paraître ridicule, la
peur de perdre les bonnes grâces de son chef le retenaient, malgré
l'envie furieuse qu'il avait d'aller placer ces dames sur l'estrade,
pour le dernier tableau. Il attendait qu'un mot heureux lui vînt et le
fît rentrer en faveur.
Mais il ne trouvait rien. Il se sentait de plus en plus gêné, lorsqu'il
aperçut M. de Saffré; il lui prit le bras, s'accrocha à lui comme à une
planche de salut. Le jeune homme entrait, c'était une victime toute
fraîche.
--Vous ne connaissez pas le mot de la marquise? lui demanda le préfet.
Mais il était si troublé, qu'il ne savait plus présenter la chose d'une
façon piquante. Il pataugeait.
--Je lui ai dit: «Vous avez un charmant costume», et elle m'a
répondu....
--«J'en ai un bien plus joli dessous», ajouta tranquillement M. de
Saffré. C'est vieux, mon cher, très vieux.
M. Hupel de la Noue le regarda, consterné. Le mot était vieux, et lui
qui allait approfondir encore son commentaire sur la naïveté de ce cri
du coeur!
--Vieux, vieux comme le monde, répétait le secrétaire, Mme d'Espanet l'a
déjà dit deux fois aux Tuileries.
Ce fut le dernier coup. Le préfet se moqua alors du ministre, du salon
entier. Il se dirigeait vers l'estrade, lorsque le piano préluda, d'une
voix attristée, avec des tremblements de notes qui pleuraient; puis la
plainte s'élargit, traîna longuement, et les rideaux s'ouvrirent.
M. Hupel de la Noue, qui avait déjà disparu à moitié, rentra dans le
salon, en entendant le léger grincement des anneaux. Il était pâle,
exaspéré; il faisait un violent effort sur lui-même pour ne pas
apostropher ces dames.
Elles s'étaient placées toutes seules! Ce devait être cette petite
d'Espanet qui avait monté le complot de hâter les changements de
costume, et de se passer de lui. Ça n'était pas ça, ça ne valait rien!
Il revint, mâchant de sourdes paroles. Il regardait sur l'estrade, avec
des haussements d'épaules, murmurant:
--La nymphe Écho est trop au bord.... Et cette jambe du beau Narcisse,
pas de noblesse, pas de noblesse du tout....
Les Mignon et Charrier, qui s'étaient approchés pour entendre
«l'explication», se hasardèrent à lui demander «ce que le jeune homme et
la jeune fille faisaient, couchés par terre». Mais il ne répondit pas,
il refusait d'expliquer davantage son poème; et comme les entrepreneurs
insistaient:
--Eh! ça ne me regarde plus, du moment que ces dames se placent sans
moi!
Le piano sanglotait mollement. Sur l'estrade, une clairière, où le rayon
électrique mettait une nappe de soleil, ouvrait un horizon de feuilles.
C'était une clairière idéale, avec des arbres bleus, de grandes fleurs
jaunes et rouges, qui montaient aussi haut que les chênes. Là, sur une
butte de gazon, Vénus et Plutus se tenaient côte à côte, entourés de
nymphes accourues des taillis voisins pour leur faire escorte. Il y
avait les filles des arbres, les filles des sources, les filles des
monts, toutes les divinités rieuses et nues de la forêt. Et le dieu et
la déesse triomphaient, punissaient les froideurs de l'orgueilleux qui
les avait méprisés, tandis que le groupe des nymphes regardaient
curieusement, avec un effroi sacré, la vengeance de l'Olympe, au premier
plan. Le drame s'y dénouait. Le beau Narcisse, couché sur le bord d'un
ruisseau, qui descendait du lointain de la scène, se regardait dans le
clair miroir; et l'on avait poussé la vérité jusqu'à mettre une lame de
vraie glace au fond du ruisseau. Mais ce n'était déjà plus le jeune
homme libre, le rôdeur de forêts; la mort le surprenait au milieu de
l'admiration ravie de son image, la mort l'alanguissait, et Vénus, de
son doigt tendu, comme une fée d'apothéose, lui jetait le sort fatal. Il
devenait fleur. Ses membres verdissaient, s'allongeaient, dans son
costume collant de satin vert; la tige flexible, les jambes légèrement
recourbées, allaient s'enfoncer en terre, prendre racine, pendant que le
buste, orné de larges pans de satin blanc, s'épanouissait en une corolle
merveilleuse. La chevelure blonde de Maxime complétait l'illusion,
mettait, avec ses longues frisures, des pistils jaunes au milieu de la
blancheur des pétales.
Et la grande fleur naissante, humaine encore, penchait la tête vers la
source, les yeux noyés, le visage souriant d'une extase voluptueuse,
comme si le beau Narcisse eût enfin contenté dans la mort les désirs
qu'il s'était inspirés à lui-même. A quelques pas, la nymphe Écho se
mourait aussi, se mourait de désirs inassouvis; elle se trouvait peu à
peu prise dans la raideur du sol, elle sentait ses membres brûlants se
glacer et se durcir. Elle n'était pas rocher vulgaire, sali de mousse,
mais marbre blanc, par ses épaules et ses bras, par sa grande robe de
neige, dont la ceinture de feuillage et l'écharpe bleue avaient glissé.
Affaissée au milieu du satin de sa jupe, qui se cassait à larges plis,
pareil à un bloc de Paros, elle se renversait, n'ayant plus de vivant,
dans son corps figé de statue, que ses yeux de femme, des yeux qui
luisaient, fixés sur la fleur des eaux, penchée languissamment sur le
miroir de la source. Et il semblait déjà que tous les bruits d'amour de
la forêt, les voix prolongées des taillis, les frissons mystérieux des
feuilles, les soupirs profonds des grands chênes, venaient battre sur la
chair de marbre de la nymphe Écho, dont le coeur, saignant toujours dans
le bloc, résonnait longuement, répétait au loin les moindres plaintes de
la Terre et de l'Air.
--Oh! l'ont-ils affublé, ce pauvre Maxime! murmura Louise. Et Mme
Saccard, on dirait une morte.
--Elle est couverte de poudre de riz, dit Mme Michelin.
D'autres mots peu obligeants couraient. Ce troisième tableau n'eut pas
le succès franc des deux autres. C'était pourtant ce dénouement tragique
qui enthousiasmait M. Hupel de la Noue sur son propre talent. Il s'y
admirait, comme son Narcisse dans sa lame de glace. Il y avait mis une
foule d'intentions poétiques et philosophiques. Quand les rideaux se
furent refermés pour la dernière fois, et que les spectateurs eurent
applaudi en gens bien élevés, il éprouva un regret mortel d'avoir cédé à
la colère en n'expliquant pas la dernière page de son poème. Il voulut
donner alors aux personnes qui l'entouraient la clef des choses
charmantes, grandioses ou simplement polissonnes que représentaient le
beau Narcisse et la nymphe Écho, et il essaya même de dire ce que Vénus
et Plutus faisaient au fond de la clairière; mais ces messieurs et ces
dames, dont les esprits nets et pratiques avaient compris la grotte de
la chair et la grotte de l'or, ne se souciaient pas de descendre dans
les complications mythologiques du préfet. Seuls, les Mignon et
Charrier, qui voulaient absolument savoir, eurent la bonhomie de
l'interroger. Il s'empara d'eux, il les tint debout, dans l'embrasure
d'une fenêtre, pendant près de deux heures à leur raconter les
Métamorphoses d'Ovide.
Cependant le ministre se retirait. Il s'excusa de ne pouvoir attendre la
belle Mme Saccard pour la complimenter sur la grâce parfaite de la
nymphe Écho. Il venait de faire trois ou quatre fois le tour du salon au
bras de son frère, donnant quelques poignées de main, saluant les dames.
Jamais il ne s'était tant compromis pour Saccard. Il le laissa radieux
lorsque, sur le seuil de la porte, il lui dit, à voix haute:
--Je t'attends demain matin. Viens déjeuner avec moi.
Le bal allait commencer. Les domestiques avaient rangé le long des murs
les fauteuils des dames. Le grand salon allongeait maintenant, du petit
salon jaune à l'estrade, son tapis nu, dont les grandes fleurs de
pourpre s'ouvraient, sous l'égouttement de lumière tombant du cristal
des lustres. La chaleur croissait, les tentures rouges brunissaient de
leurs reflets l'or des meubles et du plafond. On attendait pour ouvrir
le bal que ces dames, la nymphe Écho, Vénus, Plutus et les autres,
eussent changé de costumes.
Mme d'Espanet et Mme Haffner parurent les premières. Elles avaient remis
leurs costumes du second tableau; l'une était en Or, l'autre en Argent.
On les entoura, on les félicita; et elles racontaient leurs émotions.
--C'est moi qui ai failli m'éclater, disait la marquise, quand j'ai vu
de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche qui me regardait!
--Je crois que j'ai un torticolis, reprenait languissamment la blonde
Suzanne. Non, vrai, si ça avait duré une minute de plus, j'aurais remis
ma tête d'une façon naturelle, tant j'avais mal au cou.
M. Hupel de la Noue, de l'embrasure où il avait poussé les Mignon et
Charrier, jetait des coups d'oeil inquiets sur le groupe formé autour
des deux jeunes femmes; il craignait qu'on ne s'y moquât de lui. Les
autres nymphes arrivèrent les unes après les autres; toutes avaient
repris leurs costumes de pierres précieuses; la comtesse Vanska, en
Corail, eut un succès fou, lorsqu'on put examiner de près les ingénieux
détails de sa robe.
Puis Maxime entra, correct dans son habit noir, l'air souriant; et un
flot de femmes l'enveloppa, on le mit au centre du cercle, on le
plaisanta sur son rôle de fleur, sur sa passion des miroirs; lui, sans
un embarras, comme charmé de son personnage, continuait à sourire,
répondait aux plaisanteries, avouait qu'il s'adorait et qu'il était
assez guéri des femmes pour se préférer à elles. On riait plus haut, le
groupe grandissait, tenait tout le milieu du salon, tandis que le jeune
homme, noyé dans ce peuple d'épaules, dans ce tohu-bohu de costumes
éclatants, gardait son parfum d'amour monstrueux, sa douceur vicieuse de
fleur blonde.
Mais, lorsque Renée descendit enfin, il se fit un demi-silence. Elle
avait mis un nouveau costume, d'une grâce si originale et d'une telle
audace que ces messieurs et ces dames, habitués pourtant aux
excentricités de la jeune femme, eurent un premier mouvement de
surprise. Elle était en Otaïtienne. Ce costume, paraît-il, est des plus
primitifs; un maillot couleur tendre, qui lui montait des pieds
jusqu'aux seins, en lui laissant les épaules et les bras nus; et, sur ce
maillot, une simple blouse de mousseline, courte et garnie de deux
volants, pour cacher un peu les hanches. Dans les cheveux, une couronne
de fleurs des champs; aux chevilles et aux poignets, des cercles d'or.
Et rien autre. Elle était nue. Le maillot avait des souplesses de chair,
sous la pâleur de la blouse; la ligne pure de cette nudité se
retrouvait, des genoux aux aisselles vaguement effacée par les volants,
mais s'accentuant et reparaissant entre les mailles de la dentelle, au
moindre mouvement. C'était une sauvagesse adorable, une fille barbare et
voluptueuse, à peine cachée dans une vapeur blanche, dans un pan de
brume marine, où tout son corps se devinait.
Renée, les joues roses, avançait d'un pas vif. Céleste avait fait
craquer un premier maillot; heureusement que la jeune femme, prévoyant
le cas, s'était précautionnée.
Ce maillot déchiré l'avait mise en retard. Elle parut se soucier peu de
son triomphe. Ses mains brûlaient, ses yeux brillaient de fièvre. Elle
souriait pourtant, répondait par de petites phrases aux hommes qui
l'arrêtaient, qui la complimentaient sur sa pureté d'attitudes, dans les
tableaux vivants. Elle laissait derrière elle un sillage d'habits noirs
étonnés et charmés de la transparence de sa blouse de mousseline. Quand
elle fut arrivée au groupe de femmes qui entouraient Maxime, elle
souleva de courtes exclamations, et la marquise se mit à la regarder de
la tête aux pieds, d'un air tendre, en murmurant:
--Elle est adorablement faite.
Mme Michelin, dont le costume d'aimée devenait horriblement lourd à côté
de ce simple voile, pinçait les lèvres, tandis que Mme Sidonie,
ratatinée dans sa robe noire de magicienne, murmurait à son oreille:
--C'est de la dernière indécence, n'est-ce pas, ma toute belle?
--Ah! bien, dit enfin la jolie brune, c'est M. Michelin qui se fâcherait
si je me déshabillais comme ça!
--Et il aurait raison, conclut la courtière.
La bande des hommes graves n'était pas de cet avis.
Ils s'extasiaient de loin. M. Michelin, que sa femme mettait si mal à
propos en cause, se pâmait, pour faire plaisir à M. Toutin-Laroche et au
baron Gouraud, que la vue de Renée ravissait. On complimenta fortement
Saccard sur la perfection des formes de sa femme. Il s'inclinait, se
montrait très touché. La soirée était bonne pour lui, et, sans une
préoccupation qui passait par instants dans ses yeux, lorsqu'il jetait
un regard rapide sur sa soeur, il eût paru parfaitement heureux.
--Dites, elle ne nous en avait jamais autant montré, dit plaisamment
Louise à l'oreille de Maxime, en lui désignant Renée du coin de l'oeil.
Elle se reprit, et avec un sourire indéfinissable:
--A moi, du moins.
Le jeune homme la regarda, d'un air inquiet, mais elle continuait à
sourire, drôlement, comme un écolier enchanté d'une plaisanterie un peu
forte.
Le bal fut ouvert. On avait utilisé l'estrade des tableaux vivants, en y
plaçant un petit orchestre, où les cuivres dominaient; et les bugles,
les cornets à pistons jetaient leurs notes claires dans la forêt idéale,
aux arbres bleus. Ce fut d'abord un quadrille: Ah! il a des bottes, il a
des bottes, Bastien! qui faisait alors les délices des bastringues. Ces
dames dansèrent. Les polkas, les valses, les mazurkas alternèrent avec
les quadrilles. Le large balancement des couples allait et venait,
emplissait la longue galerie, sautant sous le jouet des cuivres, se
balançant au bercement des violons. Les costumes, ce flot de femmes de
tous les pays et de toutes les époques, roulait, avec un fourmillement,
une bigarrure d'étoffes vives. Le rythme, après avoir mêlé et emporté
les couleurs, dans un tohu-bohu cadencé, ramenait brusquement, à
certains coups d'archet, la même tunique de satin rose, le même corsage
de velours bleu, à côté du même habit noir. Puis un autre coup d'archet,
une sonnerie de cornets à pistons poussaient les couples, les faisaient
voyager à la file autour du salon, avec des mouvements balancés de
nacelle s'en allant à la dérive, sous un souffle de vent qui a brisé
l'amarre. Et toujours, sans fin, pendant des heures. Parfois, entre deux
danses, une dame s'approchait d'une fenêtre, étouffant, respirant un peu
d'air glacé; un couple se reposait sur une causeuse du petit salon
bouton d'or, ou descendait dans la serre, faisant doucement le tour des
allées. Sous les berceaux de lianes, au fond de l'ombre tiède, où
arrivaient les forte des cornets à pistons, dans les quadrilles d'Ohé?
les p'tits agneaux et de J'ai un pied qui r'mue, des jupes, dont on ne
voyait que le bord, avaient des rires languissants.
Quand on ouvrit la porte de la salle à manger, transformée en buffet,
avec des dressoirs contre les murs et une longue table au milieu,
chargée de viandes froides, ce fut une poussée, un écrasement. Un grand
bel homme, qui avait eu la timidité de garder son chapeau à la main, fut
si violemment collé contre le mur, que le malheureux chapeau creva avec
une plainte sourde. Cela fit rire. On se ruait sur les pâtisseries et
les volailles truffées, en s'enfonçant les coudes dans les côtes,
brutalement.
C'était un pillage, les mains se rencontraient au milieu des viandes, et
les laquais ne savaient à qui répondre au milieu de cette bande d'hommes
comme il faut, dont les bras tendus exprimaient la seule crainte
d'arriver trop tard et de trouver les plats vides. Un vieux monsieur se
fâcha parce qu'il n'y avait pas de bordeaux et que le champagne,
assurait-il, l'empêchait de dormir.
--Doucement, messieurs, doucement, disait Baptiste de sa voix grave. Il
y en aura pour tout le monde.
Mais on ne l'écoutait pas. La salle à manger était pleine, et les habits
noirs inquiets se haussaient à la porte. Devant les dressoirs, des
groupes stationnaient, mangeant vite, se serrant. Beaucoup avalaient
sans boire, n'ayant pu mettre la main sur un verre. D'autres, au
contraire, buvaient, en courant inutilement après un morceau de pain.
--Écoutez, dit M. Hupel de la Noue, que les Mignon et Charrier, las de
mythologie, avaient entraîné au buffet, nous n'aurons rien si nous ne
faisons pas cause commune.... C'est bien pis aux Tuileries, et j'y ai
acquis quelque expérience.... Chargez-vous du vin, je me charge de la
viande.
Le préfet guettait un gigot. Il allongea la main, au bon moment, dans
une éclaircie d'épaules, et l'emporta tranquillement, après s'être
bourré les poches de petits pains. Les entrepreneurs revinrent de leur
côté, Mignon avec une bouteille, Charrier avec deux bouteilles de
champagne; mais ils n'avaient pu trouver que deux verres; ils dirent que
ça ne faisait rien, qu'ils boiraient dans le même. Et ces messieurs
soupèrent sur le coin d'une jardinière, au fond de la pièce. Ils ne
retirèrent pas même leurs gants, mettant les tranches toutes détachées
du gigot dans leur pain, gardant les bouteilles sous leur bras. Et,
debout, ils causaient, la bouche peine, écartant leur menton de leur
gilet, pour que le jus tombât sur le tapis.
Charrier, ayant fini son vin avant son pain, demanda à un domestique
s'il ne pourrait avoir un verre de champagne.
--Il faut attendre, monsieur, répondit avec colère le domestique effaré,
perdant la tête, oubliant qu'il n'était pas à l'office. On a déjà bu
trois cents bouteilles.
Cependant, on entendait les voix de l'orchestre qui grandissaient, par
souffles brusques. On dansait la polka des Baisers, célèbre dans les
bals publics, et dont chaque danseur devait marquer le rythme en
embrassant sa danseuse. Mme d'Espanet parut à la porte de la salle à
manger, rouge, un peu décoiffée, traînant, avec une lassitude charmante,
sa grande robe d'argent. On s'écartait à peine, elle était obligée
d'insister du coude pour s'ouvrir un passage: Elle fit le tour de la
table, hésitante, une moue aux lèvres. Puis elle vint droit à M. Hupel
de la Noue, qui avait fini et qui s'essuyait la bouche avec son
mouchoir.
--Que vous seriez aimable, monsieur, lui dit-elle avec un adorable
sourire, de me trouver une chaise! j'ai fait le tour de la table
inutilement....
Le préfet avait une rancune contre la marquise, mais sa galanterie
n'hésita pas; il s'empressa, trouva la chaise, installa Mme d'Espanet,
et resta derrière son dos à la servir. Elle ne voulut que quelques
crevettes avec un peu de beurre, et deux doigts de champagne. Elle
mangeait avec des mines délicates, au milieu de la gloutonnerie des
hommes. La table et les chaises étaient exclusivement réservées aux
dames. Mais on faisait toujours une exception en faveur du baron
Gouraud. Il était là, carrément assis, devant un morceau de pâté, dont
ses mâchoires broyaient la croûte avec lenteur. La marquise reconquit le
préfet en lui disant qu'elle n'oublierait jamais ses émotions d'artiste,
dans Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho. Elle lui expliqua
même pourquoi on ne l'avait pas attendu, d'une façon qui le consola
complètement: ces dames, en apprenant que le ministre était là, avaient
pensé qu'il serait peu convenable de prolonger l'entracte. Elle finit
par le prier d'aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M. Simpson,
un homme brutal, disait-elle, et qui lui déplaisait. Et, quand Suzanne
fut là, elle ne regarda plus M. Hupel de la Noue.
Saccard, suivi de MM. Toutin-Laroche, de Mareuil, Haffner, avait pris
possession d'un dressoir. Comme la table était pleine, et que M. de
Saffré passait avec Mme Michelin au bras, il les retint, voulut que la
jolie brune partageât avec eux. Elle croqua des pâtisseries, souriante,
levant ses yeux clairs sur les cinq hommes qui l'entouraient. Ils se
penchaient vers elle, touchaient ses voiles d'aimée brodés de fil d'or,
l'acculaient contre le dressoir, où elle finit par s'adosser, prenant
des petits fours de toutes les mains, très douce et très caressante,
avec la docilité amoureuse d'une esclave au milieu de ses seigneurs. M.
Michelin achevait tout seul, à l'autre bout de la pièce, une terrine de
foie gras dont il avait réussi à s'emparer.
Cependant, Mme Sidonie, qui rôdait dans le bal depuis les premiers coups
d'archet, entra dans la salle à manger, et appela Saccard du coin de
l'oeil.
--Elle ne danse pas, lui dit-elle à voix basse. Elle paraît inquiète. Je
crois qu'elle médite quelque coup de tête.... Mais je n'ai pu encore
découvrir le damoiseau....
Je vais manger quelque chose et me remettre à l'affût.
Et elle mangea debout, comme un homme, une aile de volaille qu'elle se
fit donner par M. Michelin, qui avait fini sa terrine. Elle se versa du
malaga dans une grande coupe à champagne; puis, après s'être essuyé les
lèvres du bout des doigts, elle retourna dans le salon. La traîne de sa
robe de magicienne semblait avoir déjà ramassé toute la poussière des
tapis.
Le bal languissait, l'orchestre avait des essoufflements, lorsqu'un
murmure courut: «Le cotillon! le cotillon!» qui ranima les danseurs et
les cuivres. Il vint des couples de tous les massifs de la serre; le
grand salon s'emplit, comme pour le premier quadrille; et, dans la cohue
réveillée, on discutait. C'était la dernière flamme du bal. Les hommes
qui ne dansaient pas regardaient, du fond des embrasures, avec des
bienveillances molles, le groupe bavard grandissant au milieu de la
pièce; tandis que les soupeurs du buffet, sans lâcher leur pain,
allongeaient la tête, pour voir.
--M. de Mussy ne veut pas, disait une dame. Il jure qu'il ne le conduit
plus.... Voyons, une fois encore, monsieur de Mussy, rien qu'une petite
fois. Faites cela pour nous.
Mais le jeune attaché d'ambassade restait gourmé! dans son col cassé.
C'était vraiment impossible, il avait juré. Il y eut un désappointement.
Maxime refusa aussi, disant qu'il ne le pourrait, qu'il était brisé. M.
Hupel de la Noue n'osa s'offrir; il ne descendait que jusqu'à la poésie.
Une dame ayant parlé de M. Simpson, on la fit taire; M. Simpson était le
plus étrange conducteur de cotillon qu'on pût voir; il se livrait à des
imaginations fantasques et malicieuses; dans un salon où l'on avait eu
l'imprudence de le choisir, on racontait qu'il avait forcé les dames à
sauter par-dessus des chaises, et qu'une de ses figures favorites était
de faire marcher tout le monde à quatre pattes autour de la pièce.
--Est-ce que M. de Saffré est parti? demanda une voix d'enfant.
Il partait, il faisait ses adieux à la belle Mme Saccard, avec laquelle
il était au mieux, depuis qu'elle ne voulait pas de lui. Ce sceptique
aimable avait l'admiration des caprices des autres. On le ramena
triomphalement du vestibule. Il se défendait, il disait avec un sourire
qu'on le compromettait, qu'il était un homme sérieux. Puis, devant
toutes les mains blanches qui se tendaient vers lui:
--Allons, dit-il, prenez vos places.... Mais je vous préviens que je
suis classique. Je n'ai pas deux liards d'imagination.
Les couples s'assirent autour du salon, sur tous les sièges qu'on put
réunir; des jeunes gens allèrent chercher jusqu'aux chaises de fonte de
la serre. C'était un cotillon monstre. M. de Saffré, qui avait l'air
recueilli d'un prêtre officiant, choisit pour dame la comtesse Vanska,
dont le costume de Corail le préoccupait. Quand tout le monde fut en
place, il jeta un long regard sur cette file circulaire de jupes
flanquées chacune d'un habit noir. Et il fit signe à l'orchestre, dont
les cuivres sonnèrent. Des têtes se penchaient le long du cordon
souriant des visages.
Renée avait refusé de prendre part au cotillon. Elle était d'une gaieté
nerveuse, depuis le commencement du bal, dansant à peine, se mêlant aux
groupes, ne pouvant rester en place. Ses amies la trouvaient singulière.
Elle avait parlé, dans la soirée, de faire un voyage en ballon avec un
célèbre aéronaute dont tout Paris s'occupait.
Quand le cotillon commença, elle fut ennuyée de ne plus marcher à
l'aise, elle se tint à la porte du vestibule, donnant des poignées de
main aux hommes qui se retiraient, causant avec les intimes de son mari.
Le baron Gouraud, qu'un laquais emportait dans sa pelisse de fourrure,
trouva un dernier éloge sur son costume d'otaïtienne.
Cependant M. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.
--Maxime compte sur vous, dit ce dernier.
--Parfaitement, dit le nouveau sénateur.
Et, se tournant vers Renée:
--Madame, je ne vous ai pas complimentée.... Voilà donc ce cher enfant
casé!
Et, comme elle avait un sourire étonné:
--Ma femme ne sait pas encore, reprit Saccard....
Nous avons arrêté ce soir le mariage de Mlle de Mareuil et de Maxime.
Elle continua de sourire, s'inclinant devant M. Toutin-Laroche, qui
partait en disant:
--Vous signez le contrat dimanche, n'est-ce pas? Je vais à Nevers pour
une affaire de mines, mais je serai de retour.
Elle resta un instant seule au milieu du vestibule. Elle ne souriait
plus; et, à mesure qu'elle descendait dans ce qu'elle venait
d'apprendre, elle était prise d'un grand frisson. Elle regarda les
tentures de velours rouge, les plantes rares, les pots de majolique,
d'un regard fixe.
Puis elle dit tout haut:
--Il faut que je lui parle.
Et elle revint dans le salon. Mais elle dut rester à l'entrée. Une
figure du cotillon obstruait le passage. L'orchestre jouait en sourdine
une phrase de valse. Les dames, se tenant par la main, formaient un
rond, un de ces ronds de petites filles chantant _Giroflé girofla_; et
elles tournaient le plus vite possible, tirant sur leurs bras, riant,
glissant. Au milieu, un cavalier--c'était le malicieux M. Simpson avait
à la main une longue écharpe rose; il l'élevait, avec le geste d'un
pêcheur qui va jeter un coup d'épervier; mais il ne se pressait pas, il
trouvait drôle, sans doute, de laisser tourner ces dames, de les
fatiguer. Elles soufflaient, elles demandaient grâce. Alors il lança
l'écharpe, et il la lança avec tant d'adresse, qu'elle alla s'enrouler
autour des épaules de Mme d'Espanet et de Mme Haffner, tournant côte à
côte.
C'était une plaisanterie de l'Américain. Il voulut ensuite valser avec
les deux dames à la fois, et il les avait déjà prises à la taille toutes
deux, l'une de son bras gauche, l'autre de son bras droit, lorsque M. de
Saffré dit, de sa voix sévère de roi du cotillon:
--On ne danse pas avec deux dames.
Mais M. Simpson ne voulait pas lâcher les deux tailles. Adeline et
Suzanne se renversaient dans ses bras avec des rires. On jugeait le
coup, les dames se fâchaient, le tapage se prolongeait, et les habits
noirs, dans les embrasures des fenêtres, se demandaient comment Saffré
allait sortir à sa gloire de ce cas délicat. Il parut, en effet,
perplexe un moment, cherchant par quel raffinement de grâce il mettrait
les rieurs de son côté.
Puis il eut un sourire, il prit Mme d'Espanet et Mme Haffner, chacune
d'une main, leur posa une question à l'oreille, reçut leur réponse, et
s'adressant ensuite à M. Simpson:
--Cueillez-vous la verveine ou cueillez-vous la pervenche?