Ce n’est point un _Traité_ que l’Auteur annonce: ce n’est rien de plus
que des _Considérations sur le Méchanisme des Sociétés_. Un pareil titre
n’astreint point à un plan régulier, & sauve même le risque de préparer
les Lecteurs à un enchaînement d’idées qui n’échappera point à leur
sagacité, s’il existe; & sur lequel on ne les abuseroit point, s’il
n’existe pas. Mais dans un tableau consacré au monde comme à la patrie,
aux peuples comme à leurs maîtres, il falloit que l’objet saillant,
l’objet sur lequel on dirigeoit leur première attention, fût d’un intérêt
assez général pour les engager progressivement à l’examen de tous ceux
de ses détails qui méritent d’être approfondis, & dont les rapports sont
méconnus ou mal jugés.
L’objet qui fixe aujourd’hui l’attention de tous les États de
l’_Europe_, tous débiteurs & créanciers, c’est la dette publique de
l’_Angleterre_, & les mesures que va prendre à ce sujet, l’Assemblée
du monde la plus éclairée sur les intérêts du peuple, la plus jalouse
de ses droits, & la plus libre du moins dans ses débats. C’est par
l’examen de cette formidable dette, & de son influence sur la richesse
de l’État & l’aisance du peuple, que l’Auteur ose commencer. Mais avant
d’en expliquer le méchanisme, dont le résultat présente des idées trop
contraires à l’opinion générale, l’Auteur tàche de familiariser peu à
peu ses Lecteurs avec la sienne, par des _Réflexions générales sur la
situation actuelle de l’~Angleterre~_; ces réflexions ne lui permettant
pas de douter, que la nation ne fût en 1779, malgré la dette nationale,
plus riche qu’au commencement du siècle, du quadruple, ou du double
seulement, suivant le calcul de population auquel on sera le plus
attaché.—On voit que l’Auteur, relativement à son plan, n’attache aucune
importance à la différence des opinions sur cet article.
_Une vue plus particulière du sujet_, présente à l’Auteur de nouvelles
raisons qui lui paroissent capables de tranquilliser le créancier le
plus inquiet.—Ce n’est à la vérité que par le moyen _des épargnes_
faites & à faire journellement sur 8 sols, portion exacte qui revient
à chaque individu dans le revenu général, qu’on a pu parvenir à
l’opulence, & qu’il est possible de s’y maintenir; mais l’Auteur cherche
_les épargnes_ qu’on ne peut méconnoître dans l’agriculture & dans
l’industrie: il trouve que celles de l’agriculture ont suffi depuis un
siècle, non-seulement pour satisfaire aux charges publiques, mais encore
pour doubler le revenu territorial; & il détaille ensuite une quantité
d’objets, faciles à vérifier, qui semblent démontrer le même progrès dans
l’industrie.
Ici l’Auteur commence à se croire assez ferme sur son terrein, pour
convenir qu’il ne voit rien dans la situation actuelle de l’_Angleterre_
qui puisse justifier l’idée d’une banqueroute, quoique les papiers
publics de cette nation en insinuent très-souvent la commodité. L’Auteur
s’oublie même jusqu’à examiner sérieusement, _s’il seroit avantageux de
rembourser ou de ne pas rembourser, même dans la supposition que les
238 millions empruntés & disparus, reparoîtroient dans les coffres de
l’Échiquier_.
Après avoir présenté la question sous plusieurs points de vue, l’Auteur
n’hésite point à se décider pour la négative, & tâche ensuite de prouver
qu’une _Thésaurisation_ antérieure qui eût mis la Nation en état de
soutenir la dernière guerre sans imposer aucune taxe additionelle, auroit
fait beaucoup plus de mal que les nouvelles taxes n’ont été capables d’en
faire.
L’Auteur devenu plus hardi, parce que personne ne le contredit
lorsqu’il est seul (& en vérité il est seul bien souvent), entreprend
de réconcilier le genre humain avec les taxes, au moyen d’une première
décomposition de l’impôt; il abandonne à la vérité une de ses parties
comme onéreuse, (il est fâcheux réellement qu’elle soit indispensable,
heureusement c’est la moindre;) mais il défend hautement l’autre partie,
comme une ressource très-précieuse pour cette portion du peuple qui
mérite le plus de captiver l’intérêt du Gouvernement.
Malgré toutes les précautions que l’Auteur a prises jusqu’ici pour ne
pas effaroucher ses Lecteurs, il lui reste un tel pas à franchir, qu’on
le voit presque à genoux pour supplier qu’on lui permette de le franchir
en vingt fois s’il n’y réussit pas en dix; c’est-à-dire, qu’il desire
beaucoup que son Ouvrage ne soit pas condamné _définitivement_, avant
d’avoir été lu jusqu’à la fin; en effet il n’est pas impossible qu’une
proposition détachée, dont le ridicule est frappant à l’exposition,
devienne cependant très-raisonnable lorsqu’elle aura été successivement
rapprochée de toutes celles qui doivent la suivre.—
Un Editeur doit encore plus au Public qu’à un Ouvrage auquel il seroit
même assez flatté de procurer une petite fortune; je crois donc être
obligé (_in foro conscientiæ_) de prévenir que ce n’est qu’après avoir
parcouru cinquante & quelques pages qu’on soupçonne pourquoi l’Auteur
n’a pas annoncé dès la première, les singularités qu’il se proposoit
insidieusement d’établir pied à pied dans sa brochure: mais enfin on peut
alors pressentir ce qu’on doit attendre d’un homme qui vient de conter
_que les taxes ne sont qu’un petit mal, que la Thésaurisation en seroit
un très-grand, qu’un remboursement est au moins inutile_,—& qui aussi-tôt
annonce modestement qu’il pourra bien, _par la suite_, lui échapper
quelques bizarreries,—comme s’il pouvoit y en avoir de plus complettes
que les trois propositions dont je viens de rendre compte.
Cependant il ne faut pas être trop sévère;—le Lecteur a-t-il été
seulement amusé par le coin du Tableau jusques-là découvert?—qu’il
se prête à la petite manie de l’Auteur; on renonceroit à montrer des
curiosités, si l’on n’avoit pas la liberté de lever le rideau à sa
fantaisie, si l’on n’avoit pas le droit de ne montrer, à chaque annonce,
que la petite partie de la curiosité, sur laquelle on veut fixer pour le
moment les yeux du Spectateur:—
Mais si le Lecteur n’a pas encore observé la moindre variation dans
le compas malgré la différence des positions; s’il n’a pas été un peu
ébranlé par les raisonnemens dont on l’aura bercé jusqu’alors,—qu’il
jette la brochure au feu; car l’Auteur, dont je ne prétends point imiter
la circonspection, ou adopter les craintes, ou justifier l’audace,
ou partager le délit, n’entreprend rien moins que d’engager _toute
l’Europe_, (toute Europe!) à examiner:
1ᵒ.
S’il seroit possible qu’il en coutât à l’_Angleterre_ au-delà de 5
millions sterling, _une fois trouvés_, pour assurer, _à perpétuité_, de
la façon la plus solide, le paiement de l’intérêt d’une dette de 238
millions, cet intérêt fixé à 9 millions même monnoie.
2ᵒ.
S’il n’y a pas sans qu’on l’imagine, dans le Systême de Finance de
l’_Angleterre_, quelquesunes des imperfections si bien observées, si
justement, si amèrement critiquées dans celui de la _France_; & si un
remboursement national n’est pas le plus facile de tous les jeux avec
lesquels un Ministre de Finance peut amuser la Société, sans la servir.
3ᵒ.
Si la possibilité d’une balance de commerce toujours favorable, n’est
pas aussi douteuse que la nécessité d’une banqueroute, & l’avantage d’un
remboursement.
4ᵒ.
Si l’équilibre en tout & par tout, n’est pas indispensable; & si,
pour maintenir ou rétablir cet équilibre, il faut de grands efforts
d’imagination de la part de ceux qui croient tenir la balance.
5ᵒ.
Si la différence des prix est quelque chose ou rien; & s’il a fallu
en _France_ au-delà de 66 millions tournois, _une fois trouvés_, pour
assurer, _à jamais_, l’intérêt à 5 p. cent d’un emprunt national de 1500
millions.
6ᵒ.
Si le monstre d’une concurrence en fait de commerce, prétendue invincible
graces à la légèreté des prix dont elle seroit armée, n’est pas aussi
fantastique que celui d’une balance toujours favorable.
7ᵒ.
Si le _præmium_ d’exportation le plus pardonnable, est autre chose qu’une
injustice devenue nécessaire pour en balancer une infinité d’autres.
8ᵒ.
S’il ne résulte pas du rétablissement toujours infaillible & purement
méchanique de l’équilibre dans tous les prix, que les taxes sont d’une
innocence absolue en elles-mêmes;—s’il est au-delà d’une espèce de
taxation, qui n’augmente la masse générale des prix que du montant précis
de la taxe;—si toutes les autres n’en triplent pas l’effet;—si la plus
pernicieuse, _après la capitation_, n’est pas celle _du luxe_;—& si du
moment où toutes les taxes _bonnes ou mauvaises_, ont réagi sur tout, le
fardeau de la dette nationale n’est pas évidemment NUL dans tous les pays.
9ᵒ.
Si le crédit n’est pas, _après le Monopole_, l’effet de la richesse qui
enchérisse le plus tous les produits de la terre & de l’industrie.
10ᵒ.
Si tel pays où la contrebande fut défendue sous peine des galères, ne
doit pas _à la contrebande_ un cinquième des produits de son agriculture,
dont le commerce profite avec aussi peu de scrupule que s’il n’eût pas
sollicité la loi abominable contre les contrebandiers.
11ᵒ.
Si l’absurdité de l’idée générale sur le moyen le plus propre pour
établir une concurrence avantageuse en fait de commerce, n’est pas
démontrée par l’Histoire d’une révolution singulière en _France_;
révolution aussi peu douteuse que les deux guerres de 1755 & de 1779.
12ᵒ.
Si l’impossibilité des deux balances prétendues par la _France_ &
par l’_Angleterre_, n’est pas prouvée par les faits allégués dans
les deux pays pour établir l’existence de ces deux monstres;—si
cette impossibilité n’est pas démontrée par d’autres faits aussi peu
équivoques;—& s’il n’est pas de l’intérêt de l’_Angleterre_ & de la
_France_, d’abjurer au plus tôt l’idole, & de renoncer authentiquement à
ses œuvres comme à ses pompes.
13ᵒ.
Si les exportations & importations ne sont pas un jeu aussi innocent que
celui de la paume; un jeu néanmoins dont tous les Gouvernemens pourroient
tirer un grand parti, tous les sujets un grand avantage, & tous les États
un accroissement de force & de richesse.
14ᵒ.
Si la généralité des exportations de l’_Angleterre_ en différens
périodes, considérée relativement à la correspondance étrangère, ne
démontre pas une espèce d’électricité dont on n’avoit pas encore l’idée,
& qui n’est pas indigne d’amuser le loisir des plus grands Politiques.
15ᵒ.
Si le badinage du luxe n’est pas aussi innocent que le jeu des
exportations & importations; & combien le plus fastueux, le plus
prodigue, le plus sensuel de tous les Princes, consomme au-delà du plus
avare de ses sujets.
16ᵒ.
Combien, en négligeant les sols & les deniers, l’_Angleterre_ a perdu
en perdant ce qu’on appelloit son bras droit; & combien, en négligeant
les sols & les deniers, toute l’_Europe_ perdroit si elle perdoit la
souveraineté des deux _Amériques_.
17ᵒ.
Si tout ce qui avoit paru à l’Auteur fondé en raison & en justice,
ne se trouve pas finalement, en dépit de la conjuration générale de
tous les Peuples & de tous les Ministres, conforme aux faits les plus
douteux;—& s’il ne résulte pas de la réunion des faits & des raisons,
que l’assertion de l’Auteur la plus intéressante pour l’humanité,
c’est-à-dire pour tous les Princes comme pour tous les Peuples, est de la
vérité la plus incontestable, & la plus facile à mettre à la portée de
tous les intéressés.
J’irai plus loin quoique Editeur. Je supposerai qu’il résultât aussi
de cette réunion de raisons & de faits, que les moyens qu’on a crus
jusqu’ici les plus propres à soulager le Peuple, étoient les plus
infaillibles pour le vexer; qu’est ce que cela fait au Peuple pourvu
qu’on ne le vexe plus? Le passé est-il autre chose qu’un songe?
Je supposerai encore qu’il en résultât qu’on n’a jamais travaillé plus
solidement à diminuer les revenus du Prince, que lorsqu’on s’est flatté
de les augmenter; qu’est-ce que cela fait au Prince, pourvu qu’il ne
soit plus possible de se méprendre sur les vrais moyens de l’enrichir?
N’est-ce pas de l’avenir sur tout, qu’un grand Prince doit s’occuper?
Je supposerai encore qu’il en résultât qu’on a eu grand tort de
s’imaginer qu’il falloit diminuer le revenu du Peuple pour augmenter
celui du Prince; qu’est-ce que cela fait au Prince & au Peuple, pourvu
qu’ils soient l’un & l’autre bien convaincus qu’il n’est pas possible
d’enrichir l’un, sans enrichir l’autre de la même manière, & dans la même
proportion?
Je supposerai encore qu’il en résultât évidemment qu’il n’y a pas eu
jusqu’ici dans les finances d’aucun pays, un seul principe, une seule
idée qui en méritât le nom; qu’est-ce que cela fait aux Ministres qui
dirigent aujourd’hui les finances? Le passé est-il à leurs ordres? Et
n’est-ce pas dans la rectification des abus découverts, que consiste la
vraie gloire d’un Ministère?
Je supposerai même, pour combler la mesure, qu’il en résultât pour un
très-simple individu _Américain_, une petite branche de cet arbuste
_Européen_ qu’on appelle laurier femelle; qu’est-ce que cela fait à tous
les Ministres, à tous les Peuples, à tous les Princes de l’_Europe_?
L’_Amérique_ consommera-t-elle moins de marchandises _Européennes_, &
produira-t-elle moins d’or & d’argent, pour avoir produit une idée?
[Illustration]