Il était une fois un bon petit roi (n'en cherchez plus--l'espèce est
perdue) qui laissait son peuple vivre à sa guise: il croyait que
c'était un excellent moyen de le rendre heureux. Et lui-même vivait
à la sienne, pieux, débonnaire, n'écoutant jamais ses ministres,
puisqu'il n'en avait pas, et tenant conseil seulement avec son
cuisinier, homme d'un grand mérite, et avec un vieux magicien qui lui
tirait les cartes pour le désennuyer. Il mangeait peu, mais bien; ses
sujets faisaient de même; rien ne troublait leur sérénité; chacun était
libre de couper son blé en herbe, de le laisser mûrir, ou de garder
le grain pour les prochaines semailles. C'était vraiment là un roi
philosophe, qui faisait de la philosophie sans le savoir; et ce qui
montre bien qu'il était sage sans avoir appris la sagesse, c'est le cas
très merveilleux où il pensa se perdre, et son peuple avec lui, pour
avoir voulu s'instruire dans les saines maximes.
Il advint qu'une année, vers la lin du carême, ce bon roi fit venir
son maître d'hôtel, qui avait nom Fripesaulcetus ou quelque chose
d'approchant, afin de le consulter sur une grave question. Il
s'agissait de savoir ce que Sa Majesté mangerait le dimanche de Pâques.
--Sire, dit le ministre de l'intérieur du monarque, vous ne pouvez
faire autrement que de manger des œufs.
Or les évêques de ce temps-là avaient meilleur estomac que ceux
d'aujourd'hui, en sorte que le carême était fort sévère dans tous les
diocèses du royaume. Le bon roi n'avait donc guère mangé que des œufs
pendant quarante jours. Il fit la moue et dit:
--J'aimerais mieux autre chose.
--Mais, sire, dit le cuisinier, qui était bachelier ès lettres, les
œufs sont un manger divin. Savez-vous bien qu'un œuf contient la
substance d'une vie tout entière? Les Latins croyaient même que c'était
le résumé du monde. Ils ne remontaient jamais au déluge--mais ils
parlaient de reprendre les choses à l'œuf, _ab ovo._ Les Grecs disaient
que l'univers naquit d'un œuf pondu parla Nuit aux ailes noires; et
Minerve sortit tout armée du crâne de Jupiter, à la façon d'un poulet
qui crèverait à coups de bec la coquille d'un œuf trop avancé. Je
me suis souvent demandé, pour ma part, si notre terre n'était pas
simplement un gros œuf, dont nous habitons la coque; voyez combien
cette théorie s'accommoderait avec les données de la science moderne:
le jaune de cet œuf gigantesque ne serait autre que le feu central, la
vie du globe.
--Je me moque de la science moderne, dit le roi: mais je voudrais
varier mes repas.
Sire, dit le ministre Fripesaulcetus, rien n'est plus facile. Il est
nécessaire que vous mangiez des œufs à Pâques; c'est une manière
de symboliser la résurrection de Notre-Seigneur. Mais nous savons
dorer la pilule. Les voulez-vous durs, brouillés, en salade, en
omelette au rhum, au truffes, aux croûtons, aux lines herbes, aux
pointes d'asperges, aux haricots verts, aux confitures, à la coque,
à l'étouffée, cuits sous la cendre, pochés, mollets, battus, à la
neige, à la sauce blanche, sur le plat, en mayonnaise, chaperonnés,
farcis? voulez-vous des œufs de poule, de canard, de faisan, d'ortolan,
de pintade, de dindon, de tortue? désirez-vous des œufs de poisson,
du caviar à l'huile, avec une vinaigrette? faut-il commander un œuf
d'autruche (c'est un repas de sultan) ou de roc (c'est un festin de
génie des _Mille et une Nuits_), ou bien tout simplement de bons petits
œufs frits à la poêle, ou en gâteau avec une croûte dorée, hachés
menu avec du persil et de la ciboule, ou liés avec de succulents
épinards? aimez-vous mieux les humer crus, tout tièdes?--ou enfin
daignerez-vous goûter un sublimé nouveau de ma composition où les œufs
ont si bon goût, qu'on ne les reconnaît plus,--c'est d'un délicat, d'un
éthéré,--une vraie dentelle....
--Rien, rien, dit le roi. Il me semble que vous m'avez dit là, si je
ne me trompe, quarante manières d'accommoder les œufs. Mais je les
connais, mon cher Fripesaulcetus--vous me les avez fait goûter pendant
tout le carême. Trouvez-moi autre chose. Le ministre, désolé, voyant
que les affaires de l'intérieur allaient si mal, se frappa le front
pour chercher une idée--mais ne trouva rien.
Alors le roi, maussade, fit* appeler son magicien. Le nom de ce savant
était Nébuloniste, si j'ai bonne mémoire; mais le nom ne fait rien à
l'affaire. C'était un élève des mages de la Perse; il avait digéré
tous les préceptes de Zoroastre et de Chakyâmouni, il était remonté au
berceau de toutes les religions et s'était pénétré de la morale suprême
des gymnosophistes. Mais il ne servait ordinairement au roi qu'à lui
tirer les cartes.
--Sire, dit Nébuloniste, il ne faut faire apprêter vos œufs d'aucune
des manières qu'on vous a dites; mais vous pouvez les faire couver.
--Parbleu, répondit le roi, voilà une bonne idée: au moins je n'en
mangerai pas. Mais je ne vois pas bien pourquoi.
--Grand roi, dit Nébuloniste, permettez-moi de vous conter un apologue.
--À merveille, répondit le monarque, j'adore les histoires, mais je les
aime claires. Si je ne comprends pas, puisque tu es magicien, tu me
l'expliqueras. Commence donc.
--Un roi du Népal, dit Nébuloniste, avait trois filles. La première
était belle comme un ange; la seconde avait de l'esprit comme un démon;
mais la troisième possédait la vraie sagesse. Un jour qu'elles allaient
au marché pour s'acheter des cachemires, elles quittèrent la grande
route et prirent un chemin de traverse par les rizières qui tapissent
les rives du fleuve.
Le soleil passait obliquement entre les épis penchés et les moustiques
dansaient une ronde parmi ses rayons. À d'autres endroits les hautes
herbes entrelacées formaient des bosquets où flottait une ombre
délicieuse. Les trois princesses ne purent résister au plaisir de
se nicher dans l'un d'eux: elles s'y blottirent, causèrent quelque
temps en riant, et finirent par s'endormir toutes trois, lassées par
la chaleur. Comme elles étaient de sang royal, les crocodiles qui
prenaient le frais au ras de l'eau, sous les glaives ondulés des épis
trempés dans la rivière, n'eurent garde de les déranger. Ils venaient
seulement les regarder de temps en temps et avançaient leur mufle de
corne brune pour les voir dormir. Tout à coup ils replongèrent sous
l'eau bleue, avec un grand clapotement, ce qui réveilla les trois sœurs
en sursaut.
[Illustration: Le contes des œufs.]
Elles aperçurent alors devant elles une petite vieille ratatinée, toute
ridée, toute cassée, qui trottinait en sautillant, appuyée sur une
canne à béquille. Elle portait un panier couvert d'une toile blanche.
--Princesses, dit-elle d'une voix chevrotante, je suis venue pour
vous faire un cadeau. Voici trois œufs entièrement semblables; ils
contiennent le bonheur qui vous est réservé dans votre vie; chacun
d'eux en renferme une égale quantité; le difficile, c'est de le tirer
de là.
Disant ces mots, elle découvrit son panier, et les trois princesses
virent en se penchant trois grands œufs d'une blancheur immaculée,
reposant sur un lit de foin parfumé. Quand elles relevèrent la tête, la
vieille avait disparu.
Elles n'étaient pas fort surprises; car l'Inde est un pays de
sortilèges. Chacune prit donc son œuf et s'en revint au palais en le
portant soigneusement dans le pan relevé de son voile, rêvant à ce
qu'il en fallait faire.
La première s'en alla droit à la cuisine, où elle prit une casserole
d'argent. «Car, se disait-elle, je ne puis rien faire de mieux que de
manger mon œuf. Il doit être excellent.» Elle le prépara donc suivant
une recette hindoue et le savoura au fond de son appartement. Ce moment
fut exquis; elle n'avait rien goûté d'aussi divinement bon; jamais elle
ne l'oublia.
La seconde prit dans ses cheveux une longue épingle d'or dont elle
perça deux petits trous aux deux bouts de l'œuf. Puis elle y souffla si
bien quelle le vida et le suspendit à une cordelette de soie. Le soleil
passait à travers la coque transparente, qu'il irisait de ses sept
couleurs; c'était un scintillement, un chatoiement continuels; à chaque
seconde la coloration changeait et on avait devant les yeux un nouveau
spectacle. La princesse se perdit dans cette contemplation et y trouva
une joie profonde.
Mais la troisième se souvint qu'elle avait une poule de faisant qui
couvait justement. Elle fut à la basse-cour glisser doucement son œuf
parmi les autres; et, le nombre de jours voulu s'étant écoulé, il en
sortit un oiseau extraordinaire, coiffé d'une huppe gigantesque, aux
ailes bariolées, à la queue parsemée de taches étincelantes. Il ne
tarda pas à pondre des œufs semblables à celui d'où il était né. La
sage princesse avait ainsi multiplié ses plaisirs, parce qu'elle avait
su attendre.
La vieille n'avait d'ailleurs pas menti. L'aînée des trois sœurs
s'éprit d'un prince beau comme le jour, et l'épousa. Il mourut bientôt;
mais elle se contenta d'avoir trouvé dans cette vie un moment de
bonheur.
La puînée chercha ses plaisirs dans les beaux-arts et les travaux de
la pensée. Elle composa des poèmes et sculpta des statues; son bonheur
était ainsi continuellement devant elle, et elle put en jouir jusqu'au
jour de sa mort.
La cadette fut une sainte qui sacrifia toutes les distractions de cette
vie aux joies du Paradis. Elle ne réalisa aucune de ses espérances dans
ce monde passager afin de les laisser éclore dans l'existence future,
qui est, comme vous le savez, éternelle.
Là-dessus, Nébuloniste se tut. Le roi, pensif, réfléchit longtemps.
Puis sa figure s'éclaira, et il s'écria d'un ton joyeux:
--Voilà qui est merveilleux; mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est
que j'ai compris du premier coup. Cela veut dire qu'il faut mettre
couver mes œufs.
Le grand magicien s'inclina devant la sagacité du roi, et tous les
courtisans battirent des mains. Les gazettes ne manquèrent pas de
vanter l'esprit de Sa Majesté qui avait ainsi démêlé la morale d'un
profond apologue.
La conséquence fut que le bon roi ne voulut pas être le seul heureux.
Il s'enferma pendant trois heures et élucubra le premier décret de son
règne. De par tout le royaume il était désormais interdit de manger
des œufs. On les ferait couver. Le bonheur des sujets serait assuré
inévitablement de cette manière. Des peines sévères sanctionnaient
l'exécution de la loi.
Le premier inconvénient du nouveau régime fut que le roi, occupé contre
son habitude des affaires du royaume, en perdit la tête et oublia de
commander son déjeuner pour le dimanche de Pâques. Il le regretta bien
ce jour-là.
Puis il y eut aussitôt des hommes politiques pour commenter le décret.
L'apologue de Nébuloniste s'était répandu par les journaux et l'on vit
dans la loi du prince un mythe ingénieux qui commandait aux hommes de
vivre en cénobites. Le pauvre roi se trouva ainsi avoir établi, sans le
savoir, une religion d'État.
Ce furent alors de grandes querelles dans le royaume. Beaucoup d'hommes
préfèrent trouver leur bonheur dans ce monde que dans l'autre; ceux-là
firent la guerre à ceux qui voulaient faire couver leurs œufs. Le pays
fut ensanglanté, et le bon roi s'arrachait les cheveux.
Son cuisinier le tira de peine bien ingénieusement et prit du coup sa
revanche sur le magicien. Il lui conseilla de faire couver tous ses
œufs, puisqu'il ne voulait pas les manger,--mais de laisser ses sujets,
comme auparavant, libres de ne pas être heureux. Tout heureux de cette
solution, le roi décora son ministre et révoqua son unique décret.
Mais les couveurs d'œufs ne furent point contents. Comme ils ne
pouvaient plus faire des prosélytes de par la loi, ils émigrèrent du
royaume, où on ne les laissa jamais rentrer. Ils parcoururent alors
l'univers entier, où, depuis, ils ont forcé bien des gens à être
heureux dans l'autre monde. Quant au roi, il finit par s'ennuyer
de sa nouvelle vie; il prit exemple sur ses sujets, et le malin
Fripesaulcetus acheva de le déconvertir en lui servant, l'année
suivante, des œufs accommodés à la quarante et unième manière pour
terminer le carême--des œufs rouges.