L'homme et la femme, qui traînaient leurs pieds sur la route des
Sables, s'arrêtèrent en écoutant des coups espacés et sourds. Ils
avaient été poursuivis par les deux mâtins de Tournebride, et le cœur
leur sautait dans le ventre. À gauche, une ligne sanglante coupait
la bruyère, avec des bosses noires de place en place. Ils s'assirent
dans le fossé; l'homme rapetassa ses brodequins troués avec du fil
poissé; la femme gratta les plaques blanches de terre poussiéreuse qui
écaillaient ses mollets. Le gars était «moëlleux», poignes solides,
des nœuds aux bras; l'autre tirait sur la quarantaine, une «gerce de
rempart». Mais des yeux luisants et mouillés, la peau encore assez
fraîche, malgré le hâle.
Il grommela en se rechaussant:
--On croûte encore des briques, à ce soir. C'est pas saignant que
tous les cagnes du patelin, des cabots de malheur, viennent vous
agricher les fumerons, quand on a le ventre vide? J'y foutrais rien un
ferme-gueule, au patron, si je l'dégotais.
La femme lui dit doucement:
--Ne crie pas, mon petit homme. C'est que tu ne sais pas leur causer
aux cabzirs. On les laisse venir comme ça... petit... petit... et puis
quand ils sont là, tout près, t'as plus qu'à les gonfler.
--C'est bon, dit le gars. On va pas plumer ici.
Ils longèrent la route en boitant. Le soleil était couché, mais les
coups sonnaient toujours. Des lumières jaunes sautaient parmi les
bosses noires, éclairant çà et là des masses rougeâtres.
--En voilà, des briques à croûter, dit la femme. Chez les casseux
d'cailloux.
On voyait maintenant des ombres se mouvoir sur les terre-pleins. Il y
en avait qui piochaient la terre, courbés comme des houes, tirant des
cailloux rouges. D'autres les éclataient en tas, avec des masses. Des
enfants en bourgeron portaient des lanternes. Les travailleurs avaient
un calot enfoncé sur la tête, et des lunettes mistraliennes, à verres
bleus; leurs sabots étaient empâtés de glaise sanguine. Un grand maigre
travaillait d'attaque, le crâne plongeant dans son bonnet jusqu'aux
oreilles; il avait la figure couverte d'un loup en fil de fer noirci;
il devait être vieux:--deux pointes de moustaches grises débordaient
sous le grillage.
Dans le pays on craignait les carriers. C'étaient des hommes
mystérieux qui creusaient, masqués, dans la terre rouge pendant le
jour et une partie de la nuit. Les entrepreneurs gageaient ce qui
leur arrivait--généralement des repris de justice, des terrassiers
ou des puisatiers qui variaient leur travail en luttant dans les
foires, des hercules falots en carnaval forcé. Les mioches édentés qui
venaient piétiner dans les retroussis de terres volaient les poules et
saignaient les cochons. Les rôdeuses de grand'route fuyaient le long
de la carrière; sans quoi les masques leur roulaient la tête dans les
brousses et leur barbouillaient le ventre de terre mouillée.
Mais les deux cheminots s'approchèrent du trou illuminé, cherchant la
soupe et le gîte. Devant eux un môme balançait sa lanterne en chantant.
L'homme au loup s'appuya sur sa pioche et releva la tête. On ne voyait
de sa figure que le menton luisant à la lumière; une tache noire
bouchait le reste. Il claqua de la langue et dit:
--Ben quoi, le trimard, ça boulotte? Quand on est deux, comme ça, on
n'a pas froid au ventre. N'en faudrait, pour la tierce, des poules
comme la tienne. On a de la misère, nous autres--ça serait assez rupin.
Les hommes se mirent à crier:
--Ohé, Nini, lâch' ton mari.--Ohé, ohé, viens te coucher.--T'es bien
leste, Ernest, à enl'ver l' reste.--T'es bien pressé d'aller t'
plumer.--Dis donc, Étienne, c'est-il la tienne?--Sacré mâtin, v'là des
rondins.
Et puis les gosses piaillèrent:
--Oh! c'te cafetière! Elle l'a épousé pour ses croquenots. Ils sont
bat. Ça coûte cher, des paffes comme ça, parce que ça paye des portes
et fenêtres.
Le gars «moëlleux» arriva sur l'homme au loup en balançant ses poings.
Il lui dit tranquillement:
--Toi, j'te vas asseoir du coup. J'te vas foutre un transfèrement que
le mur de ton trou t'en rendra un autre.
Et il lui envoya sous le menton deux brusques poussées.
L'homme au loup chancela, prit sa pioche et la balança. L'autre regarda
en dessous et crocha un pic à moitié enfoncé dans un tas de cailloux.
--T'en veux? dit le carrier maigre. J'te fais claquer la tirelire. Mon
nom, c'est La Limande; je suis Parigo, de Belleville; je me suis lavé
les pieds à la Nouvelle pour une gonzesse que je n'avais pas assez à
la bonne; ça fait qu'un soir j'ai crevé une boutique et j'ai été paumé
sur un fric-frac. Je reviens de loin; j'ai tiré quinze longes. Je m'en
fous, je vais te tomber.
Alors la femme sauta sur le gars et cria:
--Tu entends, je te défends la batterie. Il va te crever; je le
connais, je ne veux pas que tu te battes.... Je ne veux pas... je ne
veux pas....
Le gars «moëlleux» la poussa de côté.
--Moi, dit-il, j'ai pas de nom. Je me suis pas connu de dabe; paraît
qu'il a été sapé. C'était un maigre, mais il m'a fait solide. On y va?
La femme criant toujours, les camarades l'enfermèrent dans un cercle.
Elle déchirait les bourgerons, pinçait et mordait. Deux terrassiers lui
tinrent les poings.
Les combattants se carrèrent, l'outil levé. L'homme au loup abattit
sa pioche. Le gars sauta de côté. Le pic retombant rencontra le fer
de la pioche, qui rendit un son clair. Puis ils tournèrent autour
d'un monticule, sautant de ci, de là, frappant à côté, écumants.
Ils enfonçaient à mi-jambes dans la terre rouge; l'homme au loup y
laissa ses sabots. Le pic et la pioche se croisaient. Quelquefois des
étincelles jaillissaient dans la nuit, quand les ferrures battaient le
briquet.
Mais le gars avait de la moelle. Quoique l'autre eut de longs bras au
bout desquels la pioche tournoyait, terrible, du pic il parait les
coups de tête et envoyait de furieux revers dans les jambes.
L'homme au loup abattit sa pioche en terre et leva les bras.
--J'vas prendre mes galoches, dit-il. On a la chemise trempée.
[Illustration: Le loup.]
T'es un gars solide. J'te fais pardon et excuse, moi. La Limande.
En se retournant, il passa dans le cercle des carriers et regarda la
femme sous le nez. Alors il cria un coup et sauta de nouveau sur sa
pioche en hurlant:
--Ah! le paillasson! Ah! tu m'as gamellé! Je te reconnais bien: je vas
te crever ton homme!
La femme tomba en arrière, les yeux blancs. Ses bras raidis se
collèrent aux hanches, son cou gonfla; et elle battait alternativement
le sol de ses deux tempes.
Le gars «moëlleux» avait repris sa parade. Mais l'homme au loup
attaquait avec fureur. Les fers heurtés tintaient.
Et le carrier maigre criait:
--C'est le trou sanguin ici. Tu y passeras. À toi ou à moi, il faut
qu'on y cloue le chêne. T'es venu pour acheter ma tête, avec ta poule.
Tu entends, cette femme-là, elle est à moi, à moi seul. Je veux
l'emplâtrer après que je t'aurai tombé. Je l'habillerai de noir.
Et le gars à la femme disait, parmi les ahans du pic:
--Grand cadavre, viens donc que je te défonce. Viens la prendre, ma
femme, vilain masque. T'es trop vioque pour me ceinturer!
Comme il l'appelait «vieux», son pic se ficha dans le crâne de
l'homme maigre. Le fer grinça sur la toile du loup, qui glissa et
tomba. Le carrier s'abattit en arrière, son grand nez au vent, ses
moustaches grises frissonnantes. Sur le calot noir, une tache rouge
s'agrandissait, suintant par le trou du front.
Tous les travailleurs crièrent:
--Holà!
La femme se roule vers le bruit, et, rampante, vint regarder l'homme
démasqué. Quand elle eut vu le profil maigre, elle pleura:
--T'as tué ton daron, mon homme, t'as tué ton daron!
Dans la minute, ils furent sur leurs pieds et s'enfuirent vers la nuit,
laissant derrière eux la ligne sanglante de la carrière.