D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de
désoeuvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune,
d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les
grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se
sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des
Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de
plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation.
L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se
cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait
intituler: _Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles_,
et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de
travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude
désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses
que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de
s'interdire.
Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le
premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études
s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son
sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se
décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de
nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre
d'essai, il avait écrit quelques articles pour la _Revue historique_, et
ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants.
Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son
sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à
cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du
monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une
grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de
préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait
reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi
soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du
monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en
faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de
retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux
de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait
bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de
bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui
sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait
désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser
devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La
victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait
patient, puisqu'il était fort.
De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle
l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années
s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa
mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son
veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à
ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de
moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle
aurait souffert et n'aurait pas compris.
Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait
ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être
gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il
passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année
à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui
consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin
au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois
elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de
vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait
avec elle à coeur ouvert.
Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe
Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien
d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux.
Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de
mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout
poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies!
Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait
que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires,
avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe
pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier»,
sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par
intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant
l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire,
augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il
était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que
la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une
chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de
l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec
Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva,
et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était
petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:
--Ça te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un
fils?
--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!
--Je comprends cela, pauvre mère chérie que j'abandonne si souvent pour
me fourrer dans mes éternelles notes!
--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes
Marthe, épouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle,
et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.
--Quelle maman sentimentale j'ai là!... L'amour, c'est un bien gros mot.
J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je
pense que je m'étais trompé complètement. Tu sais, rien du grand jeu: ni
tempête, ni cris, ni désespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement
de coeur, certes, quand j'étais... comment dirais-je?... remplacé; puis
une boutée de travail à en perdre le boire et le manger. Je me tâtais
alors. Fini, plus rien.
--J'espère bien, mon fils, que, lorsque tu songes à Marthe, il ne peut y
avoir aucune comparaison avec...
--Aucune, mère, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois
que je l'ai toujours aimée infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois
pas. Au fond, j'en suis peut-être incapable, de cette passion. Si Marthe
devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur
infinie au coeur, c'est peut-être après tout de l'amour... si elle
devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai
ravi. Cela te suffit il?
--A moi, oui. Mais à elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite,
souffrir sa mère, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une
façon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous
pour vous décider.
--J'aimerais bien mieux que ce fût décidé de suite. Une fois ma parole
engagée, je me connais, je ne regarderais ni à droite ni à gauche; mais
ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...
--Te gênent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mère en
riant.
--C'est cela même.
C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en
évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre.
Les deux soeurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande,
mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne,
pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard
attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il
n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le
rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la
cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque
un remords qu'il ne voulait pas analyser.
Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des
serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.
Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne,
dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus
grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons
étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à
en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que
Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au
château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les
réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait
tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes
visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant
réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait
se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein
air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se
trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.
Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine
Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se
querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement
opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient;
les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un
attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout
temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et
dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins»,
pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et
quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait
l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur
pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons
morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un
certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et
savait s'en servir.
Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils
se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le
capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre
chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant
fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence
qu'il alla passer à Trouville.
Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au
temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond.
Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués,
la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait
volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait
qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique
ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les
soldats sont réduits à l'état de machines.
Un jour, il raconta, devant les deux soeurs, comment il avait dompté un
soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en
faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées
de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un
jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu,
était porté comme déserteur.
--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait
à gagner les autres.
--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous.
Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.
--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut
l'obéissance passive chez le soldat.
--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la
dureté.
Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau
garçon, à l'oeil bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva
Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de
répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine
sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne
déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats,
était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se
montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en
douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce
qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour
lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette
extraordinairement. Les sermons de la soeur aînée n'y faisaient rien, et
Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence
faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une
obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas
beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de
là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice,
servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci
était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!
Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le
capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le
lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus.
L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser
trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que
de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!...
Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les
jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse,
et devint toute rouge.
--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à
recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais,
vois-tu, soeur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une
perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai
jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout
le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut
prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec
toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant!
Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses
gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de
fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être
faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne
éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant,
dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger.
Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes.
Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très
bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!
Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux
brillants.
--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout
simplement adorable!
Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se
mit à rire et se coula dans les bras de sa soeur d'un geste si câlin que
celle-ci en fut toute émue.
--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?
--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon coeur
était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne
voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en soeur, presque
en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que
je ne fasse pour te donner le bonheur.
--Rien? murmura la petite soeur.
--Rien.
Edmée resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute sérieuse
maintenant:
--Écoute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure,
plus affectueuse, plus digne d'être aimée que je ne le suis vraiment.
J'ai déjà essayé de te faire comprendre combien j'ai de défauts, tu ne
veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon
compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.
--Aime-moi, Edmée; cela me suffira toujours.
--Ah! pour cela!...
Et un grand baiser termina la phrase.
V
Mme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait adoré, vivait
extrêmement retirée. Pour la première fois elle songea à ouvrir sa
maison, à recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est très
peuplé l'été, les châteaux, les villas, les manoirs--mot
qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu'à
faire un signe pour se voir très entourée. Elle donna un grand dîner en
l'honneur d'Edmée Levasseur, dont l'arrivée au château de la Côte-Boisée
avait été fort commentée dans le pays. A la campagne, tout se sait.
Chacun connaissait l'histoire de la «pauvre petite Mme Levasseur», comme
on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin
avait hâté la fin; et l'adoption de cette demi-soeur par Mlle Levasseur,
l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime,
avaient été très diversement jugées.
M. le curé approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait
accompli un devoir, un devoir difficile, pénible même, et là au moins la
vertu avait apporté sa propre récompense. En arrachant cette charmante
enfant à un milieu dangereux où son âme eût été en péril, à des parents
touchant de près ou de loin au théâtre, Marthe avait trouvé une compagne
gaie et jeune, une soeur très affectueuse, très reconnaissante et qui
faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le curé, le meilleur
homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait
plaisir à voir le banc du château si bien rempli, et Edmée assistait
avec un sérieux parfait aux offices; une fois même elle avait quêté.
Aussi, M. le curé, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de
cette ravissante jeune fille.
L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du château, c'était une grande
maison très moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit était
plat, avec une balustrade; de là-haut la vue était si belle que souvent,
le soir, on s'y installait. Derrière la maison s'étendaient, comme tout
le long de la côte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour
les fleurs se donnait pleine carrière dans le vaste jardin qui
descendait en pente très rapide jusqu'à la grand'route. Personne dans
tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses
d'un vert d'émeraude au gazon fin et serré, pour ses roses surtout, qui
égayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les variétés
les plus rares s'étalaient triomphantes dans chaque coin de la propriété
et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adressât
jamais à Marthe c'était de préférer ses bois à son jardin, de se perdre
pendant des heures à l'ombre des allées, d'y rêver, plutôt que de
jardiner avec passion, promener son sécateur sur ses rosiers et faire
une guerre sans merci aux pucerons qui les menaçaient. Mais la
perfection n'est pas de ce monde!
Les deux soeurs, accompagnées de tante Rélie, arrivèrent le jour du
grand dîner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel après-midi
de juillet au milieu du parfum délicieux des roses, alors dans tout
l'éclat de leur splendeur. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc,
mais la robe de Marthe en étoffe souple de laine était un peu sévère,
sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edmée en
mousseline de soie très légère moussait autour de sa jolie taille,
s'égayait de noeuds d'un rose très pâle, faisait valoir sa beauté frêle
de blonde aux yeux noirs. La tante Rélie, tout en reniflant d'une façon
batailleuse, dut s'avouer qu'il était rarement donné de voir une petite
personne plus attrayante, plus délicieusement jolie. Et sage comme une
image, avec cela! Elle ne quittait pas son aînée d'une semelle,
cherchait à éteindre l'éclat de ses yeux, à mettre une sourdine à son
rire, à ne pas être le moins du monde coquette, afin de mériter des
éloges au lieu d'un sermon au retour. Elle était, ainsi, à damner un
saint. Quand ses paupières baissées se relevaient subitement, les yeux
n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout
d'un coup dans un sourire éblouissant.
Comme Edmée ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert
conduisit les soeurs faire l'inévitable tour du propriétaire. La pente
était si rapide que la maison avait presque un étage de moins derrière
que sur le devant. D'une allée, on plongeait dans une vaste pièce
encombrée de bibliothèques, un peu sévèrement meublée, dont le bureau
était couvert de papiers et de livres assez mal rangés. Edmée, curieuse,
allongea le cou.
--C'est là que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un
livre terriblement sérieux, à ce que l'on m'a dit?
--C'est là même, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du
jardin est presque toujours désert et, comme vous voyez, en deux
enjambées je peux être dans les bois.
--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez
pas la porte, mais que vous sautez par la fenêtre.
--En effet. C'est une habitude d'enfance à laquelle je n'ai jamais pu
renoncer. C'est si commode, et il ne faut même pas être gymnaste émérite
pour rentrer de la même façon. Vous voyez que les maisons bâties en
dépit du bon sens, sur une pente très raide, ont du bon.
--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans façon,
d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rêverais aux voleurs
toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'écria Edmée qui
ne posait nullement pour le courage.
--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble
là-bas, ma mère me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi
depuis des années dans son étui. De plus, elle m'a arrangé cette belle
panoplie, moins comme ornement au-dessus de la cheminée que pour faire
croire que je suis une âme belliqueuse. Je me fie plutôt à la
tranquillité du pays qu'à une réputation usurpée.... Mais, si vous
croyez en être quitte, mademoiselle Edmée, avec un regard jeté à travers
une fenêtre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste à admirer
notre basse-cour, une basse-cour modèle s'il vous plaît, et qui fait
honte à celle du château, nos écuries, nos champs, nos prairies où l'on
fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous
fera apprécier le dîner de ma mère. Entre nous, elle n'en dort pas
depuis une semaine, maman, de peur que son dîner ne soit pas à la
hauteur de la solennité. Voilà des années qu'elle n'a reçu à peu près
que son curé et nos deux amies du château. Allons à la recherche d'un
appétit sérieux!
_(A suivre.)_
Jeanne Mairet.
[Illustration.]