Marthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes
n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui
expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de
tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses
propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec
abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen
du coeur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément,
Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait
que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes
semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses
jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait
des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le
souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de
gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de
petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des
jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année,
et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers;
elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour
ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance,
de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides
avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente
avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en
flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.
Un soir, lorsque sa soeur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de
courir, Marthe prit son journal.
Mardi, 30 juin.
... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche,
après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir
Edmée, de la traiter en soeur.
«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un
peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont
empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi,
que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.
«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer
cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en
tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu
froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la
défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à
peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée
comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce
que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait
tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout
doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait,
mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il
entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres
souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne
se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des
années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à coeur ouvert,
en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau,
une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était
enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai
lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un
jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je
vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme
une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse
peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là,
il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas
songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque
frère et soeur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort
douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.
«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute
la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le
laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne
m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...
«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première
fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous
étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue
d'un _lawn-tennis_ dont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges
Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait
entraîné ma soeur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous
examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de
résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:
«--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une
situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si
rien n'avait été convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour,
n'est-ce pas vrai?»
«Je me sentais glacée... Pourquoi? Quel démon est-ce qui me rend ainsi
froide, au moment même où, chez moi, le coeur déborde? C'est que
peut-être attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix,
quelque chose qui m'eût crié bien plus que les paroles: «Mais vous ne
voyez donc pas que je «vous aime!»
«Avant de répondre, je me détournai un peu pour cueillir une rose, et ce
fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:
«--Écoutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous
comme je m'interroge moi-même. Avant la fin de l'été, ou nous nous
séparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-là, restons libres,
absolument libres. Si l'un de nous dit à l'autre: «Je ne vous aime pas
comme je «voudrais vous aimer», prenons l'engagement de ne sentir que de
la reconnaissance; la pire déloyauté serait d'accepter le mariage sans
amour.»
«Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage
quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout à l'heure j'écoutais
le son de sa voix pour y démêler un tremblement que je n'entendis guère.
Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer était grand. Il me
semblait à ce moment qu'il y aurait presque une déloyauté à lui laisser
entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de découragement ou
d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dépité, il me dit:
«--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant à moi,
jusqu'au jour où vous m'aurez dit: «Je ne vous aime pas», je me tiendrai
pour votre fiancé...
«--Non, non, ce ne serait pas juste!
«Je tremblais d'émotion, et ma voix sonnait étrangement à mes propres
oreilles. Peut-être entrevit-il que mon calme n'était que tout
extérieur.
«--Comme il vous plaira, Marthe...
«--Et que personne ne se doute...
«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il
serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à
une intimité autre que celle de vieux camarades.»
«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte
entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il
m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son
aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours
manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances
pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère
rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous
environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de
faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie
elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à
l'arrivée de ma petite soeur qu'elle attribue ce changement subit.
«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur
remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du
vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce
n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la
campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait
pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs,
ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie
de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme
d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du
reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées
jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert
se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des
différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma
petite soeur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui
attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme
particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je
n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans,
qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les
animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les
oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses
caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé,
adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle
en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant.
Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le
capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale,
elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle
est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de
l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture
parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.
«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de
reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante
aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre
jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement
elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela
qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante
Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne.
Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les
grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de
l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son
sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine.
Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons
d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature
d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son
aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et
encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux
imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie
délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles
entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose
carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste
les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine
chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à
M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se
douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret
professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand
elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de
renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque
se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua
pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une
façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et
j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait,
fondait à vue d'oeil. Cette heure de patience aura plus fait pour la
cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les
démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée
serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile
naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons
courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance,
il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle
eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu
plus et elle sera gagnée elle aussi!