Voir une mort est effrayant, voir une résurrection l'est presque autant.

Fauchelevent devint comme de pierre, pâle, hagard, bouleversé par tous

ces excès d'émotions, ne sachant s'il avait affaire à un vivant ou à un

mort, regardant Jean Valjean qui le regardait.

--Je m'endormais, dit Jean Valjean.

Et il se mit sur son séant.

Fauchelevent tomba à genoux.

--Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur!

Puis il se releva et cria:

--Merci, père Madeleine!

Jean Valjean n'était qu'évanoui. Le grand air l'avait réveillé.

La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant à

faire que Jean Valjean pour revenir à lui.

--Vous n'êtes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je

vous ai tant appelé que vous êtes revenu. Quand j'ai vu vos yeux fermés,

j'ai dit: bon! le voilà étouffé. Je serais devenu fou furieux, vrai fou

à camisole. On m'aurait mis à Bicêtre. Qu'est-ce que vous voulez que je

fasse si vous étiez mort? Et votre petite! c'est la fruitière qui n'y

aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le

grand-père est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle

histoire! Ah! vous êtes vivant, voilà le bouquet.

--J'ai froid, dit Jean Valjean.

Ce mot rappela complètement Fauchelevent à la réalité, qui était

urgente. Ces deux hommes, même revenus à eux, avaient, sans s'en rendre

compte, l'âme trouble, et en eux quelque chose d'étrange qui était

l'égarement sinistre du lieu.

--Sortons vite d'ici, s'écria Fauchelevent.

Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'était pourvu.

--Mais d'abord la goutte! dit-il.

La gourde acheva ce que le grand air avait commencé. Jean Valjean but

une gorgée d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-même.

Il sortit de la bière, et aida Fauchelevent à en reclouer le couvercle.

Trois minutes après, ils étaient hors de la fosse.

Du reste Fauchelevent était tranquille. Il prit son temps. Le cimetière

était fermé. La survenue du fossoyeur Gribier n'était pas à craindre. Ce

«conscrit» était chez lui, occupé à chercher sa carte, et bien empêché

de la trouver dans son logis puisqu'elle était dans la poche de

Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimetière.

Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux

firent l'enterrement de la bière vide.

Quand la fosse fut comblée, Fauchelevent dit à Jean Valjean:

--Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche.

La nuit tombait.

Jean Valjean eut quelque peine à se remuer et à marcher. Dans cette

bière, il s'était roidi et était devenu un peu cadavre. L'ankylose de la

mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque

sorte, qu'il se dégelât du sépulcre.

--Vous êtes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal,

nous battrions la semelle.

--Bah! répondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les

jambes.

Ils s'en allèrent par les allées où le corbillard avait passé. Arrivés

devant la grille fermée et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui

tenait à sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la boîte, le

portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent.

--Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne idée vous avez

eue, père Madeleine!

Ils franchirent la barrière Vaugirard de la façon la plus simple du

monde. Aux alentours d'un cimetière, une pelle et une pioche sont deux

passeports.

La rue de Vaugirard était déserte.

--Père Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les

yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi

donc le numéro 87.

--Le voici justement, dit Jean Valjean.

--Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la

pioche, et attendez-moi deux minutes.

Fauchelevent entra au numéro 87, monta tout en haut, guidé par

l'instinct qui mène toujours le pauvre au grenier, et frappa dans

l'ombre à la porte d'une mansarde. Une voix répondit:

--Entrez.

C'était la voix de Gribier.

Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur était, comme toutes

ces infortunées demeures, un galetas démeublé et encombré. Une caisse

d'emballage,--une bière peut-être,--y tenait lieu de commode, un pot à

beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le

carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin,

sur une loque qui était un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et

force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre intérieur portait les

traces d'un bouleversement. On eût dit qu'il y avait eu là un

tremblement de terre «pour un». Les couvercles étaient déplacés, les

haillons étaient épars, la cruche était cassée, la mère avait pleuré,

les enfants probablement avaient été battus; traces d'une perquisition

acharnée et bourrue. Il était visible que le fossoyeur avait éperdument

cherché sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le

galetas, depuis sa cruche jusqu'à sa femme. Il avait l'air désespéré.

Mais Fauchelevent se hâtait trop vers le dénouement de l'aventure pour

remarquer ce côté triste de son succès.

Il entra et dit:

--Je vous rapporte votre pioche et votre pelle.

Gribier le regarda stupéfait.

--C'est vous, paysan?

--Et demain matin chez le concierge du cimetière vous trouverez votre

carte.

Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier.

--Cela veut dire que vous aviez laissé tomber votre carte de votre

poche, que je l'ai trouvée à terre quand vous avez été parti, que j'ai

enterré le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne,

que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas

quinze francs. Voilà, conscrit.

--Merci, villageois! s'écria Gribier ébloui. La prochaine fois, c'est

moi qui paye à boire.

Chapitre VIII

Interrogatoire réussi

Une heure après, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se

présentaient au numéro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces

hommes levait le marteau et frappait.

C'étaient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette.

Les deux bonshommes étaient allés chercher Cosette chez la fruitière de

la rue du Chemin-Vert où Fauchelevent l'avait déposée la veille. Cosette

avait passé ces vingt-quatre heures à ne rien comprendre et à trembler

silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleuré. Elle

n'avait pas mangé non plus, ni dormi. La digne fruitière lui avait fait

cent questions, sans obtenir d'autre réponse qu'un regard morne,

toujours le même. Cosette n'avait rien laissé transpirer de tout ce

qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on

traversait une crise. Elle sentait profondément qu'il fallait «être

sage». Qui n'a éprouvé la souveraine puissance de ces trois mots

prononcés avec un certain accent dans l'oreille d'un petit être effrayé:

_Ne dis rien_! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un

secret comme un enfant.

Seulement, quand, après ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait

revu Jean Valjean, elle avait poussé un tel cri de joie, que quelqu'un

de pensif qui l'eût entendu eût deviné dans ce cri la sortie d'un abîme.

Fauchelevent était du couvent et savait les mots de passe. Toutes les

portes s'ouvrirent.

Ainsi fut résolu le double et effrayant problème: sortir, et entrer.

Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de

service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on

voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face à

la porte cochère. Le portier les introduisit tous les trois par cette

porte, et de là, ils gagnèrent ce parloir intérieur réservé où

Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure.

La prieure, son rosaire à la main, les attendait. Une mère vocale, le

voile bas, était debout près d'elle. Une chandelle discrète éclairait,

on pourrait presque dire faisait semblant d'éclairer le parloir.

La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un oeil

baissé.

Puis elle le questionna:

--C'est vous le frère?

--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.

--Comment vous appelez-vous?

Fauchelevent répondit:

--Ultime Fauchelevent.

Il avait eu en effet un frère nommé Ultime qui était mort.

--De quel pays êtes-vous?

Fauchelevent répondit:

--De Picquigny, près Amiens.

--Quel âge avez-vous?

Fauchelevent répondit:

--Cinquante ans.

--Quel est votre état?

Fauchelevent répondit:

--Jardinier.

--Êtes-vous bon chrétien?

Fauchelevent répondit:

--Tout le monde l'est dans la famille.

--Cette petite est à vous?

Fauchelevent répondit:

--Oui, révérende mère.

--Vous êtes son père?

Fauchelevent répondit:

--Son grand-père.

La mère vocale dit à la prieure à demi-voix:

--Il répond bien.

Jean Valjean n'avait pas prononcé un mot.

La prieure regarda Cosette avec attention, et dit à demi-voix à la mère

vocale:

--Elle sera laide.

Les deux mères causèrent quelques minutes très bas dans l'angle du

parloir, puis la prieure se retourna et dit:

--Père Fauvent, vous aurez une autre genouillère avec grelot. Il en faut

deux maintenant.

Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les

religieuses ne résistaient pas à soulever un coin de leur voile. On

voyait au fond sous les arbres deux hommes bêcher côte à côte, Fauvent

et un autre. Événement énorme. Le silence fut rompu jusqu'à

s'entre-dire: C'est un aide-jardinier.

Les mères vocales ajoutaient: C'est un frère au père Fauvent.

Jean Valjean en effet était régulièrement installé; il avait la

genouillère de cuir, et le grelot; il était désormais officiel. Il

s'appelait Ultime Fauchelevent.

La plus forte cause déterminante de l'admission avait été l'observation

de la prieure sur Cosette: _Elle sera laide_.

La prieure, ce pronostic prononcé, prit immédiatement Cosette en amitié,

et lui donna place au pensionnat comme élève de charité.

Ceci n'a rien que de très logique. On a beau n'avoir point de miroir au

couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles

qui se sentent jolies se laissent malaisément faire religieuses; la

vocation étant assez volontiers en proportion inverse de la beauté, on

espère plus des laides que des belles. De là un goût vif pour les

laiderons.

Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple

succès; auprès de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; auprès du

fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a épargné l'amende; auprès du

couvent qui, grâce à lui, en gardant le cercueil de la mère Crucifixion

sous l'autel, éluda César et satisfit Dieu. Il y eut une bière avec

cadavre au Petit-Picpus et une bière sans cadavre au cimetière

Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profondément troublé, mais

ne s'en aperçut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour

Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs

et le plus précieux des jardiniers. À la plus prochaine visite de

l'archevêque, la prieure conta la chose à Sa Grandeur, en s'en

confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archevêque, au sortir du

couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas, à Mr de Latil,

confesseur de Monsieur, plus tard archevêque de Reims et cardinal.

L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla à Rome. Nous

avons eu sous les yeux un billet adressé par le pape régnant alors, Léon

XII, à un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et

nommé comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: «Il paraît qu'il y a

dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme,

appelé Fauvent.» Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'à

Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de

couvrir ses melonnières, sans être au fait de son excellence et de sa

sainteté. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un

boeuf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publié dans l'

_Illustrated London News_ avec cette inscription: _Boeuf qui a remporté

le prix au concours des bêtes à cornes_.

Chapitre IX

Clôture

Cosette au couvent continua de se taire.

Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du

reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous

les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien

ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant

souffert qu'elle craignait tout, même de parler, même de respirer. Une

parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche! À peine

commençait-elle à se rassurer depuis qu'elle était à Jean Valjean. Elle

s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine,

mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit à Jean

Valjean:

--Père, si j'avais su, je l'aurais emmenée.

Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des

élèves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui remît les vêtements

qu'elle dépouillait. C'était ce même habillement de deuil qu'il lui

avait fait revêtir lorsqu'elle avait quitté la gargote Thénardier. Il

n'était pas encore très usé. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les

bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates

dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de

se procurer. Il mit cette valise sur une chaise près de son lit, et il

en avait toujours la clef sur lui.--Père, lui demanda un jour Cosette,

qu'est-ce que c'est donc que cette boîte-là qui sent si bon?

Le père Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et

qu'il ignora, fut récompensé de sa bonne action; d'abord il en fut

heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin,

comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait à la présence de Mr

Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le

passé, et d'une manière infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr

Madeleine le lui payait.

Les religieuses n'adoptèrent point ce nom d'Ultime; elles appelèrent

Jean Valjean _l'autre Fauvent_.

Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert,

elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque

course à faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'était toujours

l'aîné Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et

jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fixés sur Dieu ne

sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de préférence, occupées à

se guetter entre elles, elles n'y firent point attention.

Du reste bien en prit à Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas

bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois.

Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres.

Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel

assez pour être serein et Cosette assez pour être heureux.

Une vie très douce recommença pour lui.

Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin.

Cette bicoque, bâtie en plâtras, qui existait encore en 1845, était

composée, comme on sait, de trois chambres, lesquelles étaient toutes

nues et n'avaient que les murailles. La principale avait été cédée de

force, car Jean Valjean avait résisté en vain, par le père Fauchelevent

à Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destinés à

l'accrochement de la genouillère et de la hotte, avait pour ornement un

papier-monnaie royaliste de 93 appliqué à la muraille au-dessus de la

cheminée et dont voici le fac-similé exact:

Cet assignat vendéen avait été cloué au mur par le précédent jardinier,

ancien chouan qui était mort dans le couvent et que Fauchelevent avait

remplacé.

Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y était très

utile. Il avait été jadis émondeur et se retrouvait volontiers

jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de

secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger

étaient des sauvageons; il les écussonna et leur fit donner d'excellents

fruits.

Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure près

de lui. Comme les soeurs étaient tristes et qu'il était bon, l'enfant le

comparait et l'adorait. À l'heure fixée, elle accourait vers la baraque.

Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean

Valjean s'épanouissait, et sentait son bonheur s'accroître du bonheur

qu'il donnait à Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant

que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus

rayonnante. Aux heures des récréations, Jean Valjean regardait de loin

Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.

Car maintenant Cosette riait.

La figure de Cosette en était même jusqu'à un certain point changée. Le

sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du

visage humain.

La récréation finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les

fenêtres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les

fenêtres de son dortoir.

Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, à

maintenir et à compléter dans Jean Valjean l'oeuvre de l'évêque. Il est

certain qu'un des côtés de la vertu aboutit à l'orgueil. Il y a là un

pont bâti par le diable. Jean Valjean était peut-être à son insu assez

près de ce côté-là et de ce pont-là, lorsque la providence le jeta dans

le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'était comparé qu'à l'évêque,

il s'était trouvé indigne et il avait été humble; mais depuis quelque

temps il commençait à se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui

sait? il aurait peut-être fini par revenir tout doucement à la haine.

Le couvent l'arrêta sur cette pente.

C'était le deuxième lieu de captivité qu'il voyait. Dans sa jeunesse,

dans ce qui avait été pour lui le commencement de la vie, et plus tard,

tout récemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu

terrible, et dont les sévérités lui avaient toujours paru être

l'iniquité de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui après le

bagne il voyait le cloître; et songeant qu'il avait fait partie du bagne

et qu'il était maintenant, pour ainsi dire, spectateur du cloître, il

les confrontait dans sa pensée avec anxiété.

Quelquefois il s'accoudait sur sa bêche et descendait lentement dans les

spirales sans fond de la rêverie.

Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils étaient misérables;

ils se levaient dès l'aube et travaillaient jusqu'à la nuit; à peine

leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, où

l'on ne leur tolérait que des matelas de deux pouces d'épaisseur, dans

des salles qui n'étaient chauffées qu'aux mois les plus rudes de

l'année; ils étaient vêtus d'affreuses casaques rouges; on leur

permettait, par grâce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et

une roulière de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient

de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient «à la

fatigue». Ils vivaient, n'ayant plus de noms, désignés seulement par des

numéros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant

la voix, les cheveux coupés, sous le bâton, dans la honte.

Puis son esprit retombait sur les êtres qu'il avait devant les yeux.

Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveux coupés, les yeux baissés, la

voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde,

non le dos meurtri par le bâton, mais les épaules déchirées par la

discipline. À eux aussi, leur nom parmi les hommes s'était évanoui; ils

n'existaient plus que sous des appellations austères. Ils ne mangeaient

jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent

jusqu'au soir sans nourriture; ils étaient vêtus, non d'une veste rouge,

mais d'un suaire noir, en laine, pesant l'été, léger l'hiver, sans

pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans même avoir, selon la

saison, la ressource du vêtement de toile ou du surtout de laine; et ils

portaient six mois de l'année des chemises de serge qui leur donnaient

la fièvre. Ils habitaient, non des salles chauffées seulement dans les

froids rigoureux, mais des cellules où l'on n'allumait jamais de feu;

ils couchaient, non sur des matelas épais de deux pouces, mais sur la

paille. Enfin on ne leur laissait pas même le sommeil; toutes les nuits,

après une journée de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier

repos, au moment où l'on s'endormait et où l'on se réchauffait à peine,

se réveiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glacée et

sombre, les deux genoux sur la pierre.

À de certains jours, il fallait que chacun de ces êtres, à tour de rôle,

restât douze heures de suite agenouillé sur la dalle ou prosterné la

face contre terre et les bras en croix.

Les autres étaient des hommes; ceux-ci étaient des femmes.

Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient volé, violé, pillé, tué,

assassiné. C'étaient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des

incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces

femmes? Elles n'avaient rien fait.

D'un côté le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricité,

l'homicide, toutes les espèces du sacrilège, toutes les variétés de

l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence.

L'innocence parfaite, presque enlevée dans une mystérieuse assomption,

tenant encore à la terre par la vertu, tenant déjà au ciel par la

sainteté.

D'un côté des confidences de crimes qu'on se fait à voix basse. De

l'autre la confession des fautes qui se fait à voix haute. Et quels

crimes! et quelles fautes!

D'un côté des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un côté une

peste morale, gardée à vue, parquée sous le canon, et dévorant lentement

ses pestiférés; de l'autre un chaste embrasement de toutes les âmes dans

le même foyer. Là les ténèbres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de

clartés, et des clartés pleines de rayonnements.

Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la délivrance possible, une

limite légale toujours entrevue, et puis l'évasion. Dans le second, la

perpétuité; pour toute espérance, à l'extrémité lointaine de l'avenir,

cette lueur de liberté que les hommes appellent la mort.

Dans le premier, on n'était enchaîné que par des chaînes; dans l'autre,

on était enchaîné par sa foi.

Que se dégageait-il du premier? Une immense malédiction, le grincement

de dents, la haine, la méchanceté désespérée, un cri de rage contre

l'association humaine, un sarcasme au ciel.

Que sortait-il du second? La bénédiction et l'amour.

Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espèces

d'êtres si différents accomplissaient la même oeuvre, l'expiation.

Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation

personnelle, l'expiation pour soi-même. Mais il ne comprenait pas celle

des autres, celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et

il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle

expiation?

Une voix répondait dans sa conscience: La plus divine des générosités

humaines, l'expiation pour autrui.

Ici toute théorie personnelle est réservée, nous ne sommes que

narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous plaçons,

et nous traduisons ses impressions.

Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abnégation, la plus haute

cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs

fautes et qui les expie à leur place; la servitude subie, la torture

acceptée, le supplice réclamé par les âmes qui n'ont pas péché pour en

dispenser les âmes qui ont failli; l'amour de l'humanité s'abîmant dans

l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux êtres

faibles ayant la misère de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui

sont récompensés.

Et il se rappelait qu'il avait osé se plaindre!

Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour écouter le chant

reconnaissant de ces créatures innocentes et accablées de sévérités, et

il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui étaient

châtiés justement n'élevaient la voix vers le ciel que pour blasphémer,

et que lui, misérable, il avait montré le poing à Dieu.

Chose frappante et qui le faisait rêver profondément comme un

avertissement à voix basse de la providence même, l'escalade, les

clôtures franchies, l'aventure acceptée jusqu'à la mort, l'ascension

difficile et dure, tous ces mêmes efforts qu'il avait faits pour sortir

de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans

celui-ci. Était-ce un symbole de sa destinée?

Les misérables Tome II: Cosette · 第 23 / 24 段