L'église de la maison, construite de manière à séparer, comme une

véritable coupure, le grand couvent du pensionnat, était, bien entendu,

commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y

admettait même le public par une sorte d'entrée de lazaret ménagée sur

la rue. Mais tout était disposé de façon qu'aucune des habitantes du

cloître ne pût voir un visage du dehors. Supposez une église dont le

choeur serait saisi par une main gigantesque, et plié de manière à

former, non plus, comme dans les églises ordinaires un prolongement

derrière l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure à la

droite de l'officiant; supposez cette salle fermée par le rideau de sept

pieds de haut dont nous avons déjà parlé; entassez dans l'ombre de ce

rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de choeur à gauche, les

pensionnaires à droite, les converses et les novices au fond, et vous

aurez quelque idée des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service

divin. Cette caverne, qu'on appelait le choeur, communiquait avec le

cloître par un couloir. L'église prenait jour sur le jardin. Quand les

religieuses assistaient à des offices où leur règle leur commandait le

silence, le public n'était averti de leur présence que par le choc des

miséricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.

Chapitre VII

Quelques silhouettes de cette ombre

Pendant les six années qui séparent 1819 de 1825, la prieure du

Petit-Picpus était mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait

mère Innocente. Elle était de la famille de la Marguerite de Blemeur,

auteur de _la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benoît_. Elle avait été

réélue. C'était une femme d'une soixantaine d'années, courte, grosse,

«chantant comme un pot fêlé», dit la lettre que nous avons déjà citée;

du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela

adorée.

Mère Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de

l'Ordre. Elle était lettrée, érudite, savante, compétente, curieusement

historienne, farcie de latin, bourrée de grec, pleine d'hébreu, et

plutôt bénédictin que bénédictine.

La sous-prieure était une vieille religieuse espagnole presque aveugle,

la mère Cineres.

Les plus comptées parmi les _vocales_ étaient la mère Sainte-Honorine,

trésorière, la mère Sainte-Gertrude, première maîtresse des novices, la

mère Sainte-Ange, deuxième maîtresse, la mère Annonciation, sacristaine,

la mère Saint-Augustin, infirmière, la seule dans tout le couvent qui

fût méchante; puis mère Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune,

ayant une admirable voix; mère des Anges (Mlle Drouet), qui avait été au

couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor entre Gisors et Magny;

mère Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mère Sainte-Adélaïde (Mlle

d'Auverney); mère Miséricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put résister

aux austérités); mère Compassion (Mlle de la Miltière, reçue à soixante

ans, malgré la règle, très riche); mère Providence (Mlle de Laudinière);

mère Présentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin,

mère Sainte-Céligne (la soeur du sculpteur Ceracchi), devenue folle;

mère Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.

Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de

vingt-trois ans, qui était de l'île Bourbon et descendante du chevalier

Roze, qui se fût appelée dans le monde mademoiselle Roze et qui

s'appelait mère Assomption.

La mère Sainte-Mechtilde, chargée du chant et du choeur, y employait

volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme

complète, c'est-à-dire sept, de dix ans à seize inclusivement, voix et

tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignées côte à côte

par rang d'âge de la plus petite à la plus grande. Cela offrait aux

regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de

flûte de Pan vivante faite avec des anges.

Celles des soeurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux,

c'étaient la soeur Sainte-Euphrasie, la soeur Sainte-Marguerite, la

soeur Sainte-Marthe, qui était en enfance, et la soeur Saint-Michel,

dont le long nez les faisait rire.

Toutes ces femmes étaient douces pour tous ces enfants. Les religieuses

n'étaient sévères que pour elles-mêmes. On ne faisait de feu qu'au

pensionnat, et la nourriture, comparée à celle du couvent, y était

recherchée. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait

près d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne répondait jamais.

Cette règle du silence avait engendré ceci que, dans tout le couvent, la

parole était retirée aux créatures humaines et donnée aux objets

inanimés. Tantôt c'était la cloche de l'église qui parlait, tantôt le

grelot du jardinier. Un timbre très sonore, placé à côté de la tourière

et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries

variées, qui étaient une façon de télégraphe acoustique, toutes les

actions de la vie matérielle à accomplir, et appelait au parloir, si

besoin était, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et

chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la

sous-prieure un et deux. Six-cinq annonçait la classe, de telle sorte

que les élèves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller à

six-cinq. Quatre-quatre était le timbre de madame de Genlis. On

l'entendait très souvent. _C'est le diable à quatre_, disaient celles

qui n'étaient point charitables. Dix-neuf coups annonçaient un grand

événement. C'était l'ouverture de la _porte de clôture_, effroyable

planche de fer hérissée de verrous qui ne tournait sur ses gonds que

devant l'archevêque.

Lui et le jardinier exceptés, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait

dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumônier,

l'abbé Banès, vieux et laid, qu'il leur était donné de contempler au

choeur à travers une grille; l'autre, le maître de dessin, Mr Ansiaux,

que la lettre dont on a déjà lu quelques lignes appelle Mr _Anciot_, et

qualifie _vieux affreux bossu_.

On voit que tous les hommes étaient choisis.

Telle était cette curieuse maison.

Chapitre VIII

_Post corda lapides_

Après en avoir esquissé la figure morale, il n'est pas inutile d'en

indiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteur en a

déjà quelque idée.

Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entièrement

le vaste trapèze qui résultait des intersections de la rue Polonceau, de

la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamnée

nommée dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce

trapèze comme ferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs

bâtiments et d'un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier,

était une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol

d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le

grand bras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Mur

compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras

était une haute, grise et sévère façade grillée qui regardait la petite

rue Picpus; la porte cochère nº 62 en marquait l'extrémité. Vers le

milieu de cette façade, la poussière et la cendre blanchissaient une

vieille porte basse cintrée où les araignées faisaient leur toile et qui

ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où

le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'était l'entrée

publique de l'église. Le coude de la potence était une salle carrée qui

servait d'office et que les religieuses nommaient _la dépense_. Dans le

grand bras étaient les cellules des mères et des soeurs et le noviciat.

Dans le petit bras les cuisines, le réfectoire, doublé du cloître, et

l'église. Entre la porte nº 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais

était le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèze

formait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de la rue

Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus élevées encore au

dedans qu'à l'extérieur. Le jardin, légèrement bombé, avait à son

milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel

partaient, comme du rond-point à pique d'un bouclier, quatre grandes

allées, et, disposées deux par deux dans les embranchements des grandes,

huit petites, de façon que, si l'enclos eût été circulaire, le plan

géométral des allées eût ressemblé à une croix posée sur une roue. Les

allées, venant toutes aboutir aux murs très irréguliers du jardin,

étaient de longueurs inégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au

fond une allée de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent,

qui était à l'angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent,

qui était à l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il

y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute à cet ensemble

une cour, toutes sortes d'angles variés que faisaient les corps de logis

intérieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout

voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre côté de la

rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complète de ce

qu'était, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du

Petit-Picpus. Cette sainte maison avait été bâtie précisément sur

l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzième au seizième siècle

qu'on appelait le _tripot des onze mille diables_.

Toutes ces rues du reste étaient des plus anciennes de Paris. Ces noms,

Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont

beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appelée la

ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appelée la rue des Églantiers,

car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillât les pierres.

Chapitre IX

Un siècle sous une guimpe

Puisque nous sommes en train de détails sur ce qu'était autrefois le

couvent du Petit-Picpus et que nous avons osé ouvrir une fenêtre sur ce

discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite

digression, étrangère au fond de ce livre, mais caractéristique et utile

en ce qu'elle fait comprendre que le cloître lui-même a ses figures

originales.

Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye

de Fontevrault. Avant la révolution elle avait même été du monde. Elle

parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI,

et d'une présidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'était son

plaisir et sa vanité de ramener ces deux noms à tout propos. Elle disait

merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'était comme une ville, et

qu'il y avait des rues dans le monastère.

Elle parlait avec un parler picard qui égayait les pensionnaires. Tous

les ans, elle renouvelait solennellement ses voeux, et, au moment de

faire serment, elle disait au prêtre: Monseigneur saint François l'a

baillé à monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baillé à

monseigneur saint Eusèbe, monseigneur saint Eusèbe l'a baillé à

monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon

père.--Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile;

charmants petits rires étouffés qui faisaient froncer le sourcil aux

mères vocales.

Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que

_dans sa jeunesse les bernardins ne le cédaient pas aux mousquetaires_.

C'était un siècle qui parlait, mais c'était le dix-huitième siècle. Elle

contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la

révolution. Quand un grand personnage, un maréchal de France, un prince,

un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le

corps de ville venait le haranguer et lui présentait quatre gondoles

d'argent dans lesquelles on avait versé de quatre vins différents. Sur

le premier gobelet on lisait cette inscription: _vin de singe_, sur le

deuxième: _vin de lion_, sur le troisième: _vin de mouton_, sur le

quatrième: _vin de cochon_. Ces quatre légendes exprimaient les quatre

degrés que descend l'ivrogne; la première ivresse, celle qui égaye; la

deuxième, celle qui irrite; la troisième, celle qui hébète; la dernière

enfin, celle qui abrutit.

Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystérieux auquel elle

tenait fort. La règle de Fontevrault ne le lui défendait pas. Elle ne

voulait montrer cet objet à personne. Elle s'enfermait, ce que sa règle

lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler.

Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire

aussi précipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Dès

qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si

volontiers. Les plus curieuses échouèrent devant son silence et les plus

tenaces devant son obstination. C'était aussi là un sujet de

commentaires pour tout ce qui était désoeuvré ou ennuyé dans le couvent.

Que pouvait donc être cette chose si précieuse et si secrète qui était

le trésor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque

chapelet unique? quelque relique prouvée? On se perdait en conjectures.

À la mort de la pauvre vieille, on courut à l'armoire plus vite

peut-être qu'il n'eût convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un

triple linge comme une patène bénite. C'était un plat de Faënza

représentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garçons

apothicaires armés d'énormes seringues. La poursuite abonde en grimaces

et en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout

embroché. Il se débat, agite ses petites ailes et essaye encore de

voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralité: l'amour

vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a

peut-être eu l'honneur de donner une idée à Molière, existait encore en

septembre 1845; il était à vendre chez un marchand de bric-à-brac du

boulevard Beaumarchais.

Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, _à

cause_, disait-elle, _que le parloir est trop triste_.

Chapitre X

Origine de l'Adoration Perpétuelle

Du reste, ce parloir presque sépulcral dont nous avons essayé de donner

une idée est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la même

sévérité dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en

particulier qui, à la vérité, était d'un autre ordre, les volets noirs

étaient remplacés par des rideaux bruns, et le parloir lui-même était un

salon parqueté dont les fenêtres s'encadraient de bonnes-grâces en

mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de

cadres, un portrait d'une bénédictine à visage découvert, des bouquets

en peinture, et jusqu'à une tête de turc.

C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce

marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de

France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitième siècle la

renommée d'être _le père de tous les marronniers du royaume_.

Nous l'avons dit, ce couvent du Temple était occupé par des bénédictines

de l'Adoration Perpétuelle, bénédictines tout autres que celles qui

relevaient de Cîteaux. Cet ordre de l'Adoration Perpétuelle n'est pas

très ancien et ne remonte pas à plus de deux cents ans. En 1649, le

Saint-Sacrement fut profané deux fois, à quelques jours de distance,

dans deux églises de Paris, à Saint-Sulpice et à Saint-Jean en Grève,

sacrilège effrayant et rare qui émut toute la ville. Mr le prieur grand

vicaire de Saint-Germain-des-Prés ordonna une procession solennelle de

tout son clergé où officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit

pas à deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la

comtesse de Châteauvieux. Cet outrage, fait au «très auguste sacrement

de l'autel», quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes âmes,

et leur parut ne pouvoir être réparé que par une «Adoration Perpétuelle»

dans quelque monastère de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en

1653, firent donation de sommes notables à la mère Catherine de Bar,

dite du Saint-Sacrement, religieuse bénédictine, pour fonder, dans ce

but pieux, un monastère de l'ordre de Saint-Benoît; la première

permission pour cette fondation fut donnée à la mère Catherine de Bar

par Mr de Metz, abbé de Saint-Germain, «à la charge qu'aucune fille ne

pourrait être reçue, qu'elle n'apportât trois cents livres de pension,

qui font six mille livres au principal». Après l'abbé de Saint-Germain,

le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et

lettres royales, fut homologué en 1654 à la chambre des comptes et au

parlement.

Telle est l'origine et la consécration légale de l'établissement des

bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement à Paris. Leur

premier couvent fut «bâti à neuf», rue Cassette, des deniers de mesdames

de Boucs et de Châteauvieux.

Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bénédictines

dites de Cîteaux. Il relevait de l'abbé de Saint-Germain des Prés, de la

même manière que les dames du Sacré-Coeur relèvent du général des

jésuites et les soeurs de charité du général des lazaristes.

Il était également tout à fait différent des bernardines du Petit-Picpus

dont nous venons de montrer l'intérieur. En 1657, le pape Alexandre VII

avait autorisé, par bref spécial, les bernardines du Petit-Picpus à

pratiquer l'Adoration Perpétuelle comme les bénédictines du

Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en étaient pas moins restés

distincts.

Chapitre XI

Fin du Petit-Picpus

Dès le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus

dépérissait; ce qui fait partie de la mort générale de l'ordre, lequel,

après le dix-huitième siècle, s'en va comme tous les ordres religieux.

La contemplation est, ainsi que la prière, un besoin de l'humanité;

mais, comme tout ce que la Révolution a touché, elle se transformera,

et, d'hostile au progrès social, lui deviendra favorable.

La maison du Petit-Picpus se dépeuplait rapidement. En 1840, le petit

couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni

les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes étaient mortes, les

autres s'en étaient allées. _Volaverunt_.

La règle de l'Adoration Perpétuelle est d'une telle rigidité qu'elle

épouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845,

il se faisait encore çà et là quelques soeurs converses; mais de

religieuses de choeur, point. Il y a quarante ans, les religieuses

étaient près de cent; il y a quinze ans, elles n'étaient plus que

vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure était

jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas

quarante ans. À mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le

service de chacune devient plus pénible; on voyait dès lors approcher le

moment où elles ne seraient plus qu'une douzaine d'épaules douloureuses

et courbées pour porter la lourde règle de saint Benoît. Le fardeau est

implacable et reste le même à peu comme à beaucoup. Il pesait, il

écrase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait

encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre

vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: _Hic jaceo. Vvixi

annos viginti et tres_. C'est à cause de cette décadence que le couvent

a renoncé à l'éducation des filles.

Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue,

obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous

accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de

quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean. Nous

avons pénétré dans cette communauté toute pleine de ces vieilles

pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin fermé.

_Hortus conclusus_. Nous avons parlé de ce lieu singulier avec détail,

mais avec respect, autant du moins que le respect et le détail sont

conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien.

Nous sommes à égale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui

aboutit à sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'à

railler le crucifix.

Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire eût défendu

Jésus comme il défendait Calas; et, pour ceux-là mêmes qui nient les

incarnations surhumaines, que représente le crucifix? Le sage assassiné.

Au dix-neuvième siècle, l'idée religieuse subit une crise. On désapprend

de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en désapprenant ceci,

on apprenne cela. Pas de vide dans le coeur humain. De certaines

démolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais à la

condition d'être suivies de reconstructions.

En attendant, étudions les choses qui ne sont plus. Il est nécessaire de

les connaître, ne fût-ce que pour les éviter. Les contrefaçons du passé

prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant,

le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du

piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un

masque, l'hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque.

Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de

civilisation, qui les condamne; question de liberté, qui les protège.

Livre septième--Parenthèse

Chapitre I

Le couvent, idée abstraite

Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.

L'homme est le second.

Cela étant, comme un couvent s'est trouvé sur notre chemin, nous avons

dû y pénétrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre à l'orient

comme à l'occident, à l'antiquité comme aux temps modernes, au

paganisme, au bouddhisme, au mahométisme, comme au christianisme, est un

des appareils d'optique appliqués par l'homme sur l'infini.

Ce n'est point ici le lieu de développer hors de mesure de certaines

idées; cependant, tout en maintenant absolument nos réserves, nos

restrictions, et même nos indignations, nous devons le dire, toutes les

fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris,

nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la

mosquée, dans la pagode, dans le wigwam, un côté hideux que nous

exécrons et un côté sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour

l'esprit et quelle rêverie sans fond! la réverbération de Dieu sur le

mur humain.

Chapitre II

Le couvent, fait historique

Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vérité, le

monachisme est condamné.

Les monastères, quand ils abondent chez une nation, sont des noeuds à la

circulation, des établissements encombrants, des centres de paresse là

où il faut des centres de travail. Les communautés monastiques sont à la

grande communauté sociale ce que le gui est au chêne, ce que la verrue

est au corps humain. Leur prospérité et leur embonpoint sont

l'appauvrissement du pays. Le régime monacal, bon au début des

civilisations, utile à produire la réduction de la brutalité par le

spirituel, est mauvais à la virilité des peuples. En outre, lorsqu'il se

relâche, et qu'il entre dans sa période de dérèglement, comme il

continue à donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons

qui le faisaient salutaire dans sa période de pureté.

Les claustrations ont fait leur temps. Les cloîtres, utiles à la

première éducation de la civilisation moderne, ont été gênants pour sa

croissance et sont nuisibles à son développement. En tant qu'institution

et que mode de formation pour l'homme, les monastères, bons au dixième

siècle, discutables au quinzième, sont détestables au dix-neuvième. La

lèpre monacale a presque rongé jusqu'au squelette deux admirables

nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumière, l'autre la splendeur

de l'Europe pendant des siècles, et, à l'époque où nous sommes, ces deux

illustres peuples ne commencent à guérir que grâce à la saine et

vigoureuse hygiène de 1789.

Le couvent, l'antique couvent de femmes particulièrement, tel qu'il

apparaît encore au seuil de ce siècle en Italie, en Autriche, en

Espagne, est une des plus sombres concrétions du Moyen Age. Le cloître,

ce cloître-là, est le point d'intersection des terreurs. Le cloître

catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la

mort.

Les misérables Tome II: Cosette · 第 18 / 24 段