véritable coupure, le grand couvent du pensionnat, était, bien entendu,
commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y
admettait même le public par une sorte d'entrée de lazaret ménagée sur
la rue. Mais tout était disposé de façon qu'aucune des habitantes du
cloître ne pût voir un visage du dehors. Supposez une église dont le
choeur serait saisi par une main gigantesque, et plié de manière à
former, non plus, comme dans les églises ordinaires un prolongement
derrière l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure à la
droite de l'officiant; supposez cette salle fermée par le rideau de sept
pieds de haut dont nous avons déjà parlé; entassez dans l'ombre de ce
rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de choeur à gauche, les
pensionnaires à droite, les converses et les novices au fond, et vous
aurez quelque idée des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service
divin. Cette caverne, qu'on appelait le choeur, communiquait avec le
cloître par un couloir. L'église prenait jour sur le jardin. Quand les
religieuses assistaient à des offices où leur règle leur commandait le
silence, le public n'était averti de leur présence que par le choc des
miséricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.
Chapitre VII
Quelques silhouettes de cette ombre
Pendant les six années qui séparent 1819 de 1825, la prieure du
Petit-Picpus était mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait
mère Innocente. Elle était de la famille de la Marguerite de Blemeur,
auteur de _la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benoît_. Elle avait été
réélue. C'était une femme d'une soixantaine d'années, courte, grosse,
«chantant comme un pot fêlé», dit la lettre que nous avons déjà citée;
du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela
adorée.
Mère Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de
l'Ordre. Elle était lettrée, érudite, savante, compétente, curieusement
historienne, farcie de latin, bourrée de grec, pleine d'hébreu, et
plutôt bénédictin que bénédictine.
La sous-prieure était une vieille religieuse espagnole presque aveugle,
la mère Cineres.
Les plus comptées parmi les _vocales_ étaient la mère Sainte-Honorine,
trésorière, la mère Sainte-Gertrude, première maîtresse des novices, la
mère Sainte-Ange, deuxième maîtresse, la mère Annonciation, sacristaine,
la mère Saint-Augustin, infirmière, la seule dans tout le couvent qui
fût méchante; puis mère Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune,
ayant une admirable voix; mère des Anges (Mlle Drouet), qui avait été au
couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor entre Gisors et Magny;
mère Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mère Sainte-Adélaïde (Mlle
d'Auverney); mère Miséricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put résister
aux austérités); mère Compassion (Mlle de la Miltière, reçue à soixante
ans, malgré la règle, très riche); mère Providence (Mlle de Laudinière);
mère Présentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin,
mère Sainte-Céligne (la soeur du sculpteur Ceracchi), devenue folle;
mère Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.
Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de
vingt-trois ans, qui était de l'île Bourbon et descendante du chevalier
Roze, qui se fût appelée dans le monde mademoiselle Roze et qui
s'appelait mère Assomption.
La mère Sainte-Mechtilde, chargée du chant et du choeur, y employait
volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme
complète, c'est-à-dire sept, de dix ans à seize inclusivement, voix et
tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignées côte à côte
par rang d'âge de la plus petite à la plus grande. Cela offrait aux
regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de
flûte de Pan vivante faite avec des anges.
Celles des soeurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux,
c'étaient la soeur Sainte-Euphrasie, la soeur Sainte-Marguerite, la
soeur Sainte-Marthe, qui était en enfance, et la soeur Saint-Michel,
dont le long nez les faisait rire.
Toutes ces femmes étaient douces pour tous ces enfants. Les religieuses
n'étaient sévères que pour elles-mêmes. On ne faisait de feu qu'au
pensionnat, et la nourriture, comparée à celle du couvent, y était
recherchée. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait
près d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne répondait jamais.
Cette règle du silence avait engendré ceci que, dans tout le couvent, la
parole était retirée aux créatures humaines et donnée aux objets
inanimés. Tantôt c'était la cloche de l'église qui parlait, tantôt le
grelot du jardinier. Un timbre très sonore, placé à côté de la tourière
et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries
variées, qui étaient une façon de télégraphe acoustique, toutes les
actions de la vie matérielle à accomplir, et appelait au parloir, si
besoin était, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et
chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la
sous-prieure un et deux. Six-cinq annonçait la classe, de telle sorte
que les élèves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller à
six-cinq. Quatre-quatre était le timbre de madame de Genlis. On
l'entendait très souvent. _C'est le diable à quatre_, disaient celles
qui n'étaient point charitables. Dix-neuf coups annonçaient un grand
événement. C'était l'ouverture de la _porte de clôture_, effroyable
planche de fer hérissée de verrous qui ne tournait sur ses gonds que
devant l'archevêque.
Lui et le jardinier exceptés, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait
dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumônier,
l'abbé Banès, vieux et laid, qu'il leur était donné de contempler au
choeur à travers une grille; l'autre, le maître de dessin, Mr Ansiaux,
que la lettre dont on a déjà lu quelques lignes appelle Mr _Anciot_, et
qualifie _vieux affreux bossu_.
On voit que tous les hommes étaient choisis.
Telle était cette curieuse maison.
Chapitre VIII
_Post corda lapides_
Après en avoir esquissé la figure morale, il n'est pas inutile d'en
indiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteur en a
déjà quelque idée.
Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entièrement
le vaste trapèze qui résultait des intersections de la rue Polonceau, de
la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamnée
nommée dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce
trapèze comme ferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs
bâtiments et d'un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier,
était une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol
d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le
grand bras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Mur
compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras
était une haute, grise et sévère façade grillée qui regardait la petite
rue Picpus; la porte cochère nº 62 en marquait l'extrémité. Vers le
milieu de cette façade, la poussière et la cendre blanchissaient une
vieille porte basse cintrée où les araignées faisaient leur toile et qui
ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où
le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'était l'entrée
publique de l'église. Le coude de la potence était une salle carrée qui
servait d'office et que les religieuses nommaient _la dépense_. Dans le
grand bras étaient les cellules des mères et des soeurs et le noviciat.
Dans le petit bras les cuisines, le réfectoire, doublé du cloître, et
l'église. Entre la porte nº 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais
était le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèze
formait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de la rue
Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus élevées encore au
dedans qu'à l'extérieur. Le jardin, légèrement bombé, avait à son
milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel
partaient, comme du rond-point à pique d'un bouclier, quatre grandes
allées, et, disposées deux par deux dans les embranchements des grandes,
huit petites, de façon que, si l'enclos eût été circulaire, le plan
géométral des allées eût ressemblé à une croix posée sur une roue. Les
allées, venant toutes aboutir aux murs très irréguliers du jardin,
étaient de longueurs inégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au
fond une allée de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent,
qui était à l'angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent,
qui était à l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il
y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute à cet ensemble
une cour, toutes sortes d'angles variés que faisaient les corps de logis
intérieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout
voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre côté de la
rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complète de ce
qu'était, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du
Petit-Picpus. Cette sainte maison avait été bâtie précisément sur
l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzième au seizième siècle
qu'on appelait le _tripot des onze mille diables_.
Toutes ces rues du reste étaient des plus anciennes de Paris. Ces noms,
Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont
beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appelée la
ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appelée la rue des Églantiers,
car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillât les pierres.
Chapitre IX
Un siècle sous une guimpe
Puisque nous sommes en train de détails sur ce qu'était autrefois le
couvent du Petit-Picpus et que nous avons osé ouvrir une fenêtre sur ce
discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite
digression, étrangère au fond de ce livre, mais caractéristique et utile
en ce qu'elle fait comprendre que le cloître lui-même a ses figures
originales.
Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye
de Fontevrault. Avant la révolution elle avait même été du monde. Elle
parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI,
et d'une présidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'était son
plaisir et sa vanité de ramener ces deux noms à tout propos. Elle disait
merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'était comme une ville, et
qu'il y avait des rues dans le monastère.
Elle parlait avec un parler picard qui égayait les pensionnaires. Tous
les ans, elle renouvelait solennellement ses voeux, et, au moment de
faire serment, elle disait au prêtre: Monseigneur saint François l'a
baillé à monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baillé à
monseigneur saint Eusèbe, monseigneur saint Eusèbe l'a baillé à
monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon
père.--Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile;
charmants petits rires étouffés qui faisaient froncer le sourcil aux
mères vocales.
Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que
_dans sa jeunesse les bernardins ne le cédaient pas aux mousquetaires_.
C'était un siècle qui parlait, mais c'était le dix-huitième siècle. Elle
contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la
révolution. Quand un grand personnage, un maréchal de France, un prince,
un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le
corps de ville venait le haranguer et lui présentait quatre gondoles
d'argent dans lesquelles on avait versé de quatre vins différents. Sur
le premier gobelet on lisait cette inscription: _vin de singe_, sur le
deuxième: _vin de lion_, sur le troisième: _vin de mouton_, sur le
quatrième: _vin de cochon_. Ces quatre légendes exprimaient les quatre
degrés que descend l'ivrogne; la première ivresse, celle qui égaye; la
deuxième, celle qui irrite; la troisième, celle qui hébète; la dernière
enfin, celle qui abrutit.
Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystérieux auquel elle
tenait fort. La règle de Fontevrault ne le lui défendait pas. Elle ne
voulait montrer cet objet à personne. Elle s'enfermait, ce que sa règle
lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler.
Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire
aussi précipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Dès
qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si
volontiers. Les plus curieuses échouèrent devant son silence et les plus
tenaces devant son obstination. C'était aussi là un sujet de
commentaires pour tout ce qui était désoeuvré ou ennuyé dans le couvent.
Que pouvait donc être cette chose si précieuse et si secrète qui était
le trésor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque
chapelet unique? quelque relique prouvée? On se perdait en conjectures.
À la mort de la pauvre vieille, on courut à l'armoire plus vite
peut-être qu'il n'eût convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un
triple linge comme une patène bénite. C'était un plat de Faënza
représentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garçons
apothicaires armés d'énormes seringues. La poursuite abonde en grimaces
et en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout
embroché. Il se débat, agite ses petites ailes et essaye encore de
voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralité: l'amour
vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a
peut-être eu l'honneur de donner une idée à Molière, existait encore en
septembre 1845; il était à vendre chez un marchand de bric-à-brac du
boulevard Beaumarchais.
Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, _à
cause_, disait-elle, _que le parloir est trop triste_.
Chapitre X
Origine de l'Adoration Perpétuelle
Du reste, ce parloir presque sépulcral dont nous avons essayé de donner
une idée est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la même
sévérité dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en
particulier qui, à la vérité, était d'un autre ordre, les volets noirs
étaient remplacés par des rideaux bruns, et le parloir lui-même était un
salon parqueté dont les fenêtres s'encadraient de bonnes-grâces en
mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de
cadres, un portrait d'une bénédictine à visage découvert, des bouquets
en peinture, et jusqu'à une tête de turc.
C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce
marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de
France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitième siècle la
renommée d'être _le père de tous les marronniers du royaume_.
Nous l'avons dit, ce couvent du Temple était occupé par des bénédictines
de l'Adoration Perpétuelle, bénédictines tout autres que celles qui
relevaient de Cîteaux. Cet ordre de l'Adoration Perpétuelle n'est pas
très ancien et ne remonte pas à plus de deux cents ans. En 1649, le
Saint-Sacrement fut profané deux fois, à quelques jours de distance,
dans deux églises de Paris, à Saint-Sulpice et à Saint-Jean en Grève,
sacrilège effrayant et rare qui émut toute la ville. Mr le prieur grand
vicaire de Saint-Germain-des-Prés ordonna une procession solennelle de
tout son clergé où officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit
pas à deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la
comtesse de Châteauvieux. Cet outrage, fait au «très auguste sacrement
de l'autel», quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes âmes,
et leur parut ne pouvoir être réparé que par une «Adoration Perpétuelle»
dans quelque monastère de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en
1653, firent donation de sommes notables à la mère Catherine de Bar,
dite du Saint-Sacrement, religieuse bénédictine, pour fonder, dans ce
but pieux, un monastère de l'ordre de Saint-Benoît; la première
permission pour cette fondation fut donnée à la mère Catherine de Bar
par Mr de Metz, abbé de Saint-Germain, «à la charge qu'aucune fille ne
pourrait être reçue, qu'elle n'apportât trois cents livres de pension,
qui font six mille livres au principal». Après l'abbé de Saint-Germain,
le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et
lettres royales, fut homologué en 1654 à la chambre des comptes et au
parlement.
Telle est l'origine et la consécration légale de l'établissement des
bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement à Paris. Leur
premier couvent fut «bâti à neuf», rue Cassette, des deniers de mesdames
de Boucs et de Châteauvieux.
Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bénédictines
dites de Cîteaux. Il relevait de l'abbé de Saint-Germain des Prés, de la
même manière que les dames du Sacré-Coeur relèvent du général des
jésuites et les soeurs de charité du général des lazaristes.
Il était également tout à fait différent des bernardines du Petit-Picpus
dont nous venons de montrer l'intérieur. En 1657, le pape Alexandre VII
avait autorisé, par bref spécial, les bernardines du Petit-Picpus à
pratiquer l'Adoration Perpétuelle comme les bénédictines du
Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en étaient pas moins restés
distincts.
Chapitre XI
Fin du Petit-Picpus
Dès le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus
dépérissait; ce qui fait partie de la mort générale de l'ordre, lequel,
après le dix-huitième siècle, s'en va comme tous les ordres religieux.
La contemplation est, ainsi que la prière, un besoin de l'humanité;
mais, comme tout ce que la Révolution a touché, elle se transformera,
et, d'hostile au progrès social, lui deviendra favorable.
La maison du Petit-Picpus se dépeuplait rapidement. En 1840, le petit
couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni
les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes étaient mortes, les
autres s'en étaient allées. _Volaverunt_.
La règle de l'Adoration Perpétuelle est d'une telle rigidité qu'elle
épouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845,
il se faisait encore çà et là quelques soeurs converses; mais de
religieuses de choeur, point. Il y a quarante ans, les religieuses
étaient près de cent; il y a quinze ans, elles n'étaient plus que
vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure était
jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas
quarante ans. À mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le
service de chacune devient plus pénible; on voyait dès lors approcher le
moment où elles ne seraient plus qu'une douzaine d'épaules douloureuses
et courbées pour porter la lourde règle de saint Benoît. Le fardeau est
implacable et reste le même à peu comme à beaucoup. Il pesait, il
écrase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait
encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre
vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: _Hic jaceo. Vvixi
annos viginti et tres_. C'est à cause de cette décadence que le couvent
a renoncé à l'éducation des filles.
Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue,
obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous
accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de
quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean. Nous
avons pénétré dans cette communauté toute pleine de ces vieilles
pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin fermé.
_Hortus conclusus_. Nous avons parlé de ce lieu singulier avec détail,
mais avec respect, autant du moins que le respect et le détail sont
conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien.
Nous sommes à égale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui
aboutit à sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'à
railler le crucifix.
Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire eût défendu
Jésus comme il défendait Calas; et, pour ceux-là mêmes qui nient les
incarnations surhumaines, que représente le crucifix? Le sage assassiné.
Au dix-neuvième siècle, l'idée religieuse subit une crise. On désapprend
de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en désapprenant ceci,
on apprenne cela. Pas de vide dans le coeur humain. De certaines
démolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais à la
condition d'être suivies de reconstructions.
En attendant, étudions les choses qui ne sont plus. Il est nécessaire de
les connaître, ne fût-ce que pour les éviter. Les contrefaçons du passé
prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant,
le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du
piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un
masque, l'hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque.
Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de
civilisation, qui les condamne; question de liberté, qui les protège.
Livre septième--Parenthèse
Chapitre I
Le couvent, idée abstraite
Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.
L'homme est le second.
Cela étant, comme un couvent s'est trouvé sur notre chemin, nous avons
dû y pénétrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre à l'orient
comme à l'occident, à l'antiquité comme aux temps modernes, au
paganisme, au bouddhisme, au mahométisme, comme au christianisme, est un
des appareils d'optique appliqués par l'homme sur l'infini.
Ce n'est point ici le lieu de développer hors de mesure de certaines
idées; cependant, tout en maintenant absolument nos réserves, nos
restrictions, et même nos indignations, nous devons le dire, toutes les
fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris,
nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la
mosquée, dans la pagode, dans le wigwam, un côté hideux que nous
exécrons et un côté sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour
l'esprit et quelle rêverie sans fond! la réverbération de Dieu sur le
mur humain.
Chapitre II
Le couvent, fait historique
Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vérité, le
monachisme est condamné.
Les monastères, quand ils abondent chez une nation, sont des noeuds à la
circulation, des établissements encombrants, des centres de paresse là
où il faut des centres de travail. Les communautés monastiques sont à la
grande communauté sociale ce que le gui est au chêne, ce que la verrue
est au corps humain. Leur prospérité et leur embonpoint sont
l'appauvrissement du pays. Le régime monacal, bon au début des
civilisations, utile à produire la réduction de la brutalité par le
spirituel, est mauvais à la virilité des peuples. En outre, lorsqu'il se
relâche, et qu'il entre dans sa période de dérèglement, comme il
continue à donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons
qui le faisaient salutaire dans sa période de pureté.
Les claustrations ont fait leur temps. Les cloîtres, utiles à la
première éducation de la civilisation moderne, ont été gênants pour sa
croissance et sont nuisibles à son développement. En tant qu'institution
et que mode de formation pour l'homme, les monastères, bons au dixième
siècle, discutables au quinzième, sont détestables au dix-neuvième. La
lèpre monacale a presque rongé jusqu'au squelette deux admirables
nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumière, l'autre la splendeur
de l'Europe pendant des siècles, et, à l'époque où nous sommes, ces deux
illustres peuples ne commencent à guérir que grâce à la saine et
vigoureuse hygiène de 1789.
Le couvent, l'antique couvent de femmes particulièrement, tel qu'il
apparaît encore au seuil de ce siècle en Italie, en Autriche, en
Espagne, est une des plus sombres concrétions du Moyen Age. Le cloître,
ce cloître-là, est le point d'intersection des terreurs. Le cloître
catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la
mort.