couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi
lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de Bélissen
et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes
filles, élevées par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient
dans l'horreur du monde et du siècle. Une d'elles nous disait un jour:
_Voir le pavé de la rue me faisait frissonner de la tête aux pieds_.
Elles étaient vêtues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de
vermeil ou de cuivre fixé sur la poitrine. À de certains jours de grande
fête, particulièrement à la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme
haute faveur et bonheur suprême, de s'habiller en religieuses et de
faire les offices et les pratiques de saint Benoît pendant toute une
journée. Dans les premiers temps, les religieuses leur prêtaient leurs
vêtements noirs. Cela parut profane, et la prieure le défendit. Ce prêt
ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces
représentations, tolérées sans doute et encouragées dans le couvent par
un secret esprit de prosélytisme, et pour donner à ces enfants quelque
avant-goût du saint habit, étaient un bonheur réel et une vraie
récréation pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement.
_C'était nouveau, cela les changeait_. Candides raisons de l'enfance qui
ne réussissent pas d'ailleurs à faire comprendre à nous mondains cette
félicité de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures
entières chantant à quatre devant un lutrin.
Les élèves, aux austérités près, se conformaient à toutes les pratiques
du couvent. Il est telle jeune femme qui, entrée dans le monde et après
plusieurs années de mariage, n'était pas encore parvenue à se
déshabituer de dire en toute hâte chaque fois qu'on frappait à sa porte:
_à jamais!_ Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs
parents qu'au parloir. Leurs mères elles-mêmes n'obtenaient pas de les
embrasser. Voici jusqu'où allait la sévérité sur ce point. Un jour une
jeune fille fut visitée par sa mère accompagnée d'une petite soeur de
trois ans. La jeune fille pleurait, car elle eût bien voulu embrasser sa
soeur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il fût permis à l'enfant de
passer à travers les barreaux sa petite main pour qu'elle pût la baiser.
Ceci fut refusé presque avec scandale.
Chapitre IV
Gaîtés
Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de
souvenirs charmants.
À de certaines heures, l'enfance étincelait dans ce cloître. La
récréation sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux
disaient: Bon! voilà les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce
jardin coupé d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des
fronts blancs, des yeux ingénus pleins de gaie lumière, toutes sortes
d'aurores, s'éparpillaient dans ces ténèbres. Après les psalmodies, les
cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout à coup éclatait ce
bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de
la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on
s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches
jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires,
les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on
riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'éblouissement. Ils
assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie, à ce doux
tourbillonnement d'essaims. C'était comme une pluie de roses traversant
ce deuil. Les jeunes filles folâtraient sous l'oeil des religieuses; le
regard de l'impeccabilité ne gêne pas l'innocence. Grâce à ces enfants,
parmi tant d'heures austères, il y avait l'heure naïve. Les petites
sautaient, les grandes dansaient. Dans ce cloître, le jeu était mêlé de
ciel. Rien n'était ravissant et auguste comme toutes ces fraîches âmes
épanouies. Homère fût venu rire là avec Perrault, et il y avait, dans ce
jardin noir, de la jeunesse, de la santé, du bruit, des cris, de
l'étourdissement, du plaisir, du bonheur, à dérider toutes les aïeules,
celles de l'épopée comme celles du conte, celles du trône comme celles
du chaume, depuis Hécube jusqu'à la Mère-Grand.
Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-être, de
ces _mots d'enfants_ qui ont tant de grâce et qui font rire d'un rire
plein de rêverie. C'est entre ces quatre murs funèbres qu'une enfant de
cinq ans s'écria un jour:--_Ma mère! une grande vient de me dire que je
n'ai plus que neuf ans et dix mois à rester ici. Quel bonheur!_
C'est encore là qu'eut lieu ce dialogue mémorable:
Une mère vocale.--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant?
L'enfant: (_six ans_), sanglotant:--J'ai dit à Alix que je savais mon
histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais.
Alix (_la grande, neuf ans_).--Non. Elle ne la sait pas.
La mère.--Comment cela, mon enfant?
Alix.--Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une
question qu'il y a dans le livre, et qu'elle répondrait.
--Eh bien?
--Elle n'a pas répondu.
--Voyons. Que lui avez-vous demandé?
--J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demandé
la première demande que j'ai trouvée.
--Et qu'est-ce que c'était que cette demande?
--C'était: _Qu'arriva-t-il ensuite?_
C'est là qu'a été faite cette observation profonde sur une perruche un
peu gourmande qui appartenait à une dame pensionnaire:
--_Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une
personne!_
C'est sur une des dalles de ce cloître qu'a été ramassée cette
confession, écrite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une pécheresse
âgée de sept ans:
«--Mon père, je m'accuse d'avoir été avarice.
«--Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère.
«--Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards vers les monsieurs.»
C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a été improvisé par une
bouche rose de six ans ce conte écouté par des yeux bleus de quatre à
cinq ans:
«--Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays où il y avait
beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises
dans leur poche. Après ça, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont
mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait
beaucoup de bois; et le loup était dans le bois; et il a mangé les
petits coqs.»
Et encore cet autre poème:
«--Il est arrivé un coup de bâton.
«C'est Polichinelle qui l'a donné au chat.
«Ça ne lui a pas fait de bien, ça lui a fait du mal.
«Alors une dame a mis Polichinelle en prison.»
C'est là qu'a été dit, par une petite abandonnée, enfant trouvé que le
couvent élevait par charité, ce mot doux et navrant. Elle entendait les
autres parler de leurs mères, et elle murmura dans son coin:
--_Moi, ma mère n'était pas là quand je suis née!_
Il y avait une grosse tourière qu'on voyait toujours se hâter dans les
corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait soeur Agathe.
Les _grandes grandes_, au-dessus de dix ans,--l'appelaient _Agathoclès_.
Le réfectoire, grande pièce oblongue et carrée, qui ne recevait de jour
que par un cloître à archivoltes de plain-pied avec le jardin, était
obscur et humide, et, comme disent les enfants,--plein de bêtes. Tous
les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes.
Chacun des quatre coins en avait reçu, dans le langage des
pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des
Araignées, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des
Cricris. Le coin des Cricris était voisin de la cuisine et fort estimé.
On y avait moins froid qu'ailleurs. Du réfectoire les noms avaient passé
au pensionnat et servaient à y distinguer comme à l'ancien collège
Mazarin quatre nations. Toute élève était de l'une de ces quatre nations
selon le coin du réfectoire où elle s'asseyait aux heures des repas. Un
jour, Mr l'archevêque, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la
classe où il passait une jolie petite fille toute vermeille avec
d'admirables cheveux blonds, il demanda à une autre pensionnaire,
charmante brune aux joues fraîches qui était près de lui:
--Qu'est-ce que c'est que celle-ci?
--C'est une araignée, monseigneur.
--Bah! et cette autre?
--C'est un cricri.
--Et celle-là?
--C'est une chenille.
--En vérité! et vous-même?
--Je suis un cloporte, monseigneur.
Chaque maison de ce genre a ses particularités. Au commencement de ce
siècle, Écouen était un de ces lieux gracieux et sévères où grandit,
dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles. À Écouen,
pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait
entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi «les dais» et «les
encensoirs», les unes portant les cordons du dais, les autres encensant
le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes.
Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il
n'était pas rare d'entendre demander dans le dortoir:
--Qui est-ce qui est vierge?
Madame Campan citait ce mot d'une «petite» de sept ans à une «grande» de
seize, qui prenait la tête de la procession pendant qu'elle, la petite,
restait à la queue:
--Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas.
Chapitre V
Distractions
Au-dessus de la porte du réfectoire était écrite en grosses lettres
noires cette prière qu'on appelait la _Patenôtre blanche_, et qui avait
pour vertu de mener les gens droit en paradis:
«Petite patenôtre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en
paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (_sic_) trois anges à mon
lit couchés, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au
milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu
est mon père, la bonne Vierge est ma mère, les trois apôtres sont mes
frères, les trois vierges sont mes soeurs. La chemise où Dieu fut né,
mon corps en est enveloppé; la croix Sainte-Marguerite à ma poitrine est
écrite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant,
rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'où venez-vous? Je viens
d'_Ave Salus_. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans
l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit
chapeau d'épine blanche sur la tête. Qui la dira trois fois au soir,
trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.»
En 1827, cette oraison caractéristique avait disparu du mur sous une
triple couche de badigeon. Elle achève à cette heure de s'effacer dans
la mémoire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes
aujourd'hui.
Un grand crucifix accroché au mur complétait la décoration de ce
réfectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait
sur le jardin. Deux tables étroites, côtoyées chacune de deux bancs de
bois, faisaient deux longues lignes parallèles d'un bout à l'autre du
réfectoire. Les murs étaient blancs, les tables étaient noires; ces deux
couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas étaient
revêches et la nourriture des enfants eux-mêmes sévère. Un seul plat,
viande et légumes mêlés, ou poisson salé, tel était le luxe. Ce bref
ordinaire, réservé aux pensionnaires seules, était pourtant une
exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la
mère semainière qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler
et de bourdonner contre la règle, ouvrait et fermait bruyamment un livre
de bois. Ce silence était assaisonné de la vie des saints, lue à haute
voix dans une petite chaire à pupitre située au pied du crucifix. La
lectrice était une grande élève, de semaine. Il y avait de distance en
distance sur la table nue des terrines vernies où les élèves lavaient
elles-mêmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient
quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gâté; ceci était puni.
On appelait ces terrines _ronds d'eau_.
L'enfant qui rompait le silence faisait une «croix de langue». Où? à
terre. Elle léchait le pavé. La poussière, cette fin de toutes les
joies, était chargée de châtier ces pauvres petites feuilles de rose,
coupables de gazouillement.
Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais été imprimé qu'_à
exemplaire unique_, et qu'il est défendu de lire. C'est la règle de
saint Benoît. Arcane où nul oeil profane ne doit pénétrer. _Nemo
regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit_.
Les pensionnaires parvinrent un jour à dérober ce livre, et se mirent à
le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'être
surprises qui leur faisaient refermer le volume précipitamment. Elles ne
tirèrent de ce grand danger couru qu'un plaisir médiocre. Quelques pages
inintelligibles sur les péchés des jeunes garçons, voilà ce qu'elles
eurent de «plus intéressant».
Elles jouaient dans une allée du jardin, bordée de quelques maigres
arbres fruitiers. Malgré l'extrême surveillance et la sévérité des
punitions, quand le vent avait secoué les arbres, elles réussissaient
quelquefois à ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gâté,
ou une poire habitée. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai
sous les yeux, lettre écrite il y a vingt-cinq ans par une ancienne
pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de--, une des plus
élégantes femmes de Paris. Je cite textuellement: «On cache sa poire ou
sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en
attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les
mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les
commodités.» C'était là une de leurs voluptés les plus vives.
Une fois, c'était encore à l'époque d'une visite de Mr l'archevêque au
couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui était un peu
Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de congé, énormité
dans une communauté si austère. La gageure fut acceptée, mais aucune de
celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme
l'archevêque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, à
l'indescriptible épouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit:
«Monseigneur, un jour de congé.» Mademoiselle Bouchard était fraîche et
grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Quélen
sourit et dit: _Comment donc, ma chère enfant, un jour de congé! Trois
jours, s'il vous plaît. J'accorde trois jours._ La prieure n'y pouvait
rien, l'archevêque avait parlé. Scandale pour le couvent, mais joie pour
le pensionnat. Qu'on juge de l'effet.
Ce cloître bourru n'était pourtant pas si bien muré que la vie des
passions du dehors, que le drame, que le roman même, n'y pénétrassent.
Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer
brièvement un fait réel et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-même
aucun rapport et ne tient par aucun fil à l'histoire que nous racontons.
Nous mentionnons ce fait pour compléter dans l'esprit du lecteur la
physionomie du couvent.
Vers cette époque donc, il y avait dans le couvent une personne
mystérieuse qui n'était pas religieuse, qu'on traitait avec grand
respect, et qu'on nommait _madame Albertine_. On ne savait rien d'elle
sinon qu'elle était folle, et que dans le monde elle passait pour morte.
Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune
nécessaires pour un grand mariage.
Cette femme, de trente ans à peine, brune, assez belle, regardait
vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle
glissait plutôt qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'était
pas bien sûr qu'elle respirât. Ses narines étaient pincées et livides
comme après le dernier soupir. Toucher sa main, c'était toucher de la
neige. Elle avait une étrange grâce spectrale. Là où elle entrait, on
avait froid. Un jour une soeur, la voyant passer, dit à une autre: Elle
passe pour morte.--Elle l'est peut-être, répondit l'autre.
On faisait sur madame Albertine cent récits. C'était l'éternelle
curiosité des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune
qu'on appelait _l'OEil-de-Boeuf_. C'est dans cette tribune qui n'avait
qu'une baie circulaire, un _oeil-de-boeuf_, que madame Albertine
assistait aux offices. Elle y était habituellement seule, parce que de
cette tribune, placée au premier étage, on pouvait voir le prédicateur
ou l'officiant; ce qui était interdit aux religieuses. Un jour la chaire
était occupée par un jeune prêtre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair
de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il était
prince de Léon, mort après 1830 cardinal et archevêque de Besançon.
C'était la première fois que Mr de Rohan prêchait au couvent du
Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et
aux offices dans un calme parfait et dans une immobilité complète. Ce
jour-là, dès qu'elle aperçut Mr de Rohan, elle se dressa à demi, et dit
à haute voix dans le silence de la chapelle: _Tiens! Auguste!_ Toute la
communauté stupéfaite tourna la tête, le prédicateur leva les yeux, mais
madame Albertine était retombée dans son immobilité. Un souffle du monde
extérieur, une lueur de vie avait passé un moment sur cette figure
éteinte et glacée, puis tout s'était évanoui, et la folle était
redevenue cadavre.
Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le
couvent. Que de choses dans ce _tiens_! _Auguste!_ que de révélations!
Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il était évident que madame
Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de
Rohan, qu'elle y était elle-même haut placée, puisqu'elle parlait d'un
si grand seigneur si familièrement, et qu'elle avait avec lui une
relation, de parenté peut-être, mais à coup sûr bien étroite,
puisqu'elle savait son «petit nom».
Deux duchesses très sévères, mesdames de Choiseul et de Sérent,
visitaient souvent la communauté, où elles pénétraient sans doute en
vertu du privilège _Magnates mulieres_, et faisaient grand'peur au
pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres
jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.
M. de Rohan était du reste, à son insu, l'objet de l'attention des
pensionnaires. Il venait à cette époque d'être fait, en attendant
l'épiscopat, grand vicaire de l'archevêque de Paris. C'était une de ses
habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des
religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait
l'apercevoir, à cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce
et un peu grêle, qu'elles étaient parvenues à reconnaître et à
distinguer. Il avait été mousquetaire; et puis on le disait fort coquet,
fort bien coiffé avec de beaux cheveux châtains arrangés en rouleau
autour de la tête, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique,
et que sa soutane noire était coupée le plus élégamment du monde. Il
occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.
Aucun bruit du dehors ne pénétrait dans le couvent. Cependant il y eut
une année où le son d'une flûte y parvint. Ce fut un événement, et les
pensionnaires d'alors s'en souviennent encore.
C'était une flûte dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette flûte
jouait toujours le même air, un air aujourd'hui bien lointain: _Ma
Zétulbé, viens régner sur mon âme_, et on l'entendait deux ou trois fois
dans la journée. Les jeunes filles passaient des heures à écouter, les
mères vocales étaient bouleversées, les cervelles travaillaient, les
punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires
étaient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se
rêvait Zétulbé. Le bruit de flûte venait du côté de la rue Droit-Mur;
elles auraient tout donné, tout compromis, tout tenté, pour voir, ne
fût-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le «jeune homme»
qui jouait si délicieusement de cette flûte et qui, sans s'en douter,
jouait en même temps de toutes ces âmes. Il y en eut qui s'échappèrent
par une porte de service et qui montèrent au troisième sur la rue
Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance.
Impossible. Une alla jusqu'à passer son bras au-dessus de sa tête par la
grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore.
Elles trouvèrent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risquèrent
et réussirent enfin à voir «le jeune homme». C'était un vieux
gentilhomme émigré, aveugle et ruiné, qui jouait de la flûte dans son
grenier pour se désennuyer.
Chapitre VI
Le petit couvent
Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois bâtiments
parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses,
le pensionnat où logeaient les élèves, et enfin ce qu'on appelait le
petit couvent. C'était un corps de logis avec jardin où demeuraient en
commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes
des cloîtres détruits par la révolution; une réunion de toutes les
bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communautés et de
toutes les variétés possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil
accouplement de mots était permis, une sorte de couvent-arlequin.
Dès l'Empire, il avait été accordé à toutes ces pauvres filles
dispersées et dépaysées de venir s'abriter là sous les ailes des
bénédictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite
pension; les dames du Petit-Picpus les avaient reçues avec empressement.
C'était un pêle-mêle bizarre. Chacune suivait sa règle. On permettait
quelquefois aux élèves pensionnaires, comme grande récréation, de leur
rendre visite; ce qui fait que ces jeunes mémoires ont gardé entre
autres le souvenir de la mère Saint-Basile, de la mère
Sainte-Scolastique et de la mère Jacob.
Une de ces réfugiées se retrouvait presque chez elle. C'était une
religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui eût survécu.
L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait dès le commencement
du XVIIIème siècle précisément cette même maison du Petit-Picpus qui
appartint plus tard aux bénédictines de Martin Verga. Cette sainte
fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui
était une robe blanche avec le scapulaire écarlate, en avait revêtu
pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'à
sa mort elle a légué à la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre
qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poupée.
Outre ces dignes mères, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu
de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans
le petit couvent. De ce nombre étaient madame de Beaufort d'Hautpoul et
madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais été connue dans le
couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les
élèves l'appelaient madame Vacarmini.
Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rédigeait à cette époque un
petit recueil périodique intitulé _l'Intrépide_, demanda à entrer dame
en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orléans la
recommandait. Rumeur dans la ruche; les mères vocales étaient toutes
tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle déclara
qu'elle était la première à les détester, et puis elle était arrivée à
sa phase de dévotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle
entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison
que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies.
Quoique très vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.
En s'en allant, elle laissa sa marque à sa cellule. Madame de Genlis
était superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez
bon profil. On voyait encore, il y a quelques années, collés dans
l'intérieur d'une petite armoire de sa cellule où elle serrait son
argent et ses bijoux, ces cinq vers latins écrits de sa main à l'encre
rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu
d'effaroucher les voleurs:
_Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:_
_Dismas et Gesmas, media est divina potestas;_
_Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas._
_Nos et res nostras conservet summa potestas._
_Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas._
Ces vers, en latin du sixième siècle, soulèvent la question de savoir si
les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit
communément, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe eût
pu contrarier les prétentions qu'avait, au siècle dernier, le vicomte de
Gestas à descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attachée
à ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitalières.