En ce moment les chiens aboyèrent, et une voix d'enfant cria d'un ton
traînard et monotone:
--Thaleb! Eh! Thaleb-El-Mansour! Sidi-Thaleb!
--Qu'y a-t-il? demanda brusquement le Thaleb.
Et il vit un petit garçon d'une dizaine d'années, arrêté à deux cents
pas du côté du marais, avec un chien en laisse.
--Puis-je approcher? dit l'enfant, tes slouguis ne me feront pas de mal?
--Ils sont attachés; que veux-tu?
--Voilà, dit le petit en s'avançant de quelques pas; je viens de la part
du Cheik Ben-Kaouaidi du douar qui est là-bas, au bout de la plaine; il
t'envoie sa chienne pour tes slouguis.
--Que le diable te prenne avec ta chienne et ton cheik! cria Mansour;
drôle, va-t-en!
--La bête est de bonne race, riposta l'enfant sans se déconcerter, et
Sidi-ben-Kaouaidi voudrait qu'elle ait une portée de tes chiens.
--Va lui dire que s'il veut des chiens, il les fasse lui-même, et
sauve-toi, ou je lâche les miens à tes fesses.
Les slouguis, qui flairaient l'odeur de la femelle, gémissaient avec
convoitise.
Le petit garçon hésita quelque temps comme s'il ne savait que faire,
puis se décida à s'en aller lentement, tirant sa chienne qui pissotait
tout le long du chemin.
--J'irai tancer moi-même, murmura Mansour furieux, ce cheik imbécile,
qui m'envoie sa chienne à faire accoupler. Joli tableau pour Afsia, la
veille de ses noces!
Et il suivit des yeux le petit bédouin qui s'enfonçait dans les roseaux
du marais, comme un point gris dans le noir.
Les gloires du couchant s'étaient effacées peu à peu; il ne restait plus
qu'une teinte ardente et l'étoile du soir monta.