Il était si certain de la réussite, qu'il laissa tranquillement
s'écouler deux jours. Homme habile, il voulait donner à la jeune fille
l'impatience qui fait hâter les décisions et commettre les actes
téméraires.
Il avait aussi besoin de se consulter lui-même, pour examiner les plus
sûrs moyens de succès. L'assentiment d'une fille est beaucoup, c'est
presque tout, mais enfin ce n'est pas tout. Il est des obstacles
matériels qui brisent les volontés et des imprévus qui déjouent les
calculs. Le hasard est un détrousseur, il faut compter avec lui.
De plus, son hôte lui disait:
--Ne te hâte pas; attends!
Et il avait attendu jusqu'à la veille des noces.
Il avait bien calculé quant à l'ingénuité d'Afsia.
Après avoir agité son haik, elle s'enfuit bouleversée, comme si elle
avait commis un crime, puis courut à sa chèvre, et fut très désappointée
de ne pas trouver un nouveau billet.
Ce qui lui était arrivé lui semblait si extraordinaire, ses idées en
avaient été si bouleversées, cela faisait une irruption si violente et
si subite dans sa vie, qu'elle s'attendait à tout, et l'ordinaire lui
semblait l'étrange.
Elle espéra et redouta, le coeur et le ventre serrés, quelque grand
événement pour la nuit. Elle s'éveilla plusieurs fois en sursaut, et
tremblait comme une feuille que la brise agite, au moindre grognement
des chiens.
--C'est lui, murmura-t-elle, c'est lui? Que va-t-il arriver?
Deux jours se passèrent; elle ne pensait plus à sa noce; elle oublia
qu'elle devait changer de vie le lendemain, et ses yeux restaient fixés
sur les roseaux du marais d'Ain-Chabrou, d'où elle sentait qu'allait
surgir l'inconnu.
Le troisième jour, elle n'y tint plus; la curiosité, l'âpre désir de
savoir, l'emportèrent sur toute prudence, elle feignit de chercher les
fleurs du chiech, et, tout en jouant avec la chèvre, s'approcha peu à
peu des premières touffes de joncs.