Elle ne dormit guère. Toute la nuit elle dessina, en de gracieuses
lignes d'azur sur le fond d'or de ses rêves, l'image de cet inconnu,
blessé par elle à en mourir.
Où donc l'avait-il vue? Et si, lui, l'avait vue, elle aussi avait pu le
voir. Et elle cherchait à se rappeler les visages de tous ceux sur
lesquels, pendant son dernier voyage à Djenarah, s'était arrêté son
regard; mais elle ne se souvenait que d'indifférents, de figures
curieuses ou hostiles. Rien, rien ne lui remuait le coeur. Et cependant
ses yeux avaient fait des ravages. Un homme était là qui voulait mourir.
Mourir, pour l'avoir vue. Allah! Allah! cela ne pouvait être; demain, il
le fallait, elle agiterait son haik!
Les vieillards, non plus, ne dorment guère. Le sommeil est un parent de
la mort, il empiète sur la vie et lui vole bien des heures, et les
vieux, à mesure qu'ils approchent de l'ombre, arrachent, autant qu'ils
le peuvent, les instants à la nuit.
Et au matin, Mansour dit à la jeune fille, en remarquant ses yeux battus
et fatigués par la longue insomnie:
--Qu'avais-tu donc à te remuer de la sorte?
--Rien, père, répondit-elle, rougissante, comme s'il surprenait ses
secrètes pensées, ce sont les moustiques qui m'ont empêchée de dormir.
Mais lui, expérimenté et méfiant, répliqua:
--Le tentateur Eblis le lapidé prend quelquefois la forme d'un moustique
pour harceler et troubler les jeunes cervelles. Il tient les pucelles
éveillées aux heures noires, et leur entr'ouvre la porte du mal. O
Afsia, rose de ma vie, prunelle de mes yeux, foyer de mon coeur, prends
garde que ta pensée, arrêtée sur le seuil maudit, ne le franchisse et ne
passe outre.
Puis, comptant sur ses doigts:
--Encore trois fois douze heures, et la fiancée d'El-Messaoud sera la
femme d'El-Messaoud.