Il avait fixé à quatorze ans l'âge où il devait la prendre pour femme;
il voulait attendre cette époque, afin que la jeune fille fût bien
formée et prête à lui donner des enfants vigoureux. Quelques-uns d'entre
nous prennent à douze ans leurs épouses. C'est un tort. La fille forcée
trop jeune est bientôt flétrie et n'enfante que des rejetons malingres
et chétifs. Ils conservent dans la vie les pâleurs de la faiblesse de
leur mère, et leur âme mal trempée s'émousse au premier choc.
Le Prophète a dit: «Ne décidez des liens du mariage, que quand le temps
sera accompli.»
Il ne prescrit pas le temps, mais il le laisse à la sagesse de l'homme.
D'ailleurs, nos mères et nos matrones, qui vont chercher la fiancée,
voient bien si le bouton est ouvert. Elles savent mieux que nous
distinguer l'instant où la rose n'est pas encore éclose, mais où
cependant elle n'est plus le bouton. C'est le moment délicieux où il
nous faut prendre nos épouses, et Mansour attendait ce moment.
Il s'en manquait de quelques semaines qu'elle n'ait atteint l'âge, et,
devant cet épanouissement de vierge, il se recueillait plein
d'admiration, enveloppé de sa double affection de père et d'amant.
Peut-être cette dernière était-elle encore vague et s'effaçait-elle
devant l'austérité de l'autre.
Certes, si elle lui eût été étrangère, s'il n'avait pas, jour par jour,
assisté ravi, à quelque nouvelle et soudaine éclosion de beauté dans
cette vierge luxuriante de merveilles, ses sens, usés par tant de
frottements, se fussent réveillés avec leur ancienne et furieuse ardeur;
mais, l'ayant abritée sous son bras comme un oiseau réfugié sous l'aile
maternelle, couvée et élevée dans son nid; et s'étant entendu salué
chaque matin à son réveil du doux nom de père qui, de cette bouche
rieuse sortait comme une caresse, le vieux débauché, suborneur de tant
de filles, eût regardé comme un sacrilège de toucher à celle-là.
L'idée de la posséder avant le mariage ne passait devant lui que comme
une monstruosité, et même il se demandait parfois si, le mariage
célébré, il ne serait pas honteux de la prendre dans sa couche, et ne
rougirait pas, lui, grison lamentable, de souiller de baisers lascifs
les lèvres de cette radieuse enfant?
Parfois, lorsqu'elle sommeillait, il s'approchait sans bruit, et, voyant
ses seins naissants se soulever sous son léger souffle, il jouissait en
silence de sa chaste beauté. Mais c'était l'orgueil de l'artiste qui a
créé une oeuvre d'art et s'admire dans son oeuvre, plutôt que la
convoitise de l'amant.
--Elle est à moi, disait-il. Je l'ai élevée, nourrie, vu grandir. J'ai
été son père et sa mère, son frère et sa soeur, son maître et son ami.
J'ai partagé ses premiers jeux et essuyé ses premières larmes. Ce
qu'elle sait, je le lui ai appris; les pensées immaculées qui roulent
dans son cerveau, c'est moi qui les y ai mises. J'ai fermé la porte au
mal. A moi elle doit sa beauté, sa santé et sa force; car je l'ai
laissée se développer à l'aise comme une fleur des champs; je lui ai
donné pour seuls compagnons le ciel, les nuages, les étoiles, la plaine,
les montagnes, la liberté. Elle est à moi, rien qu'à moi, et elle le
sait. Elle sait qu'elle est mon bien, depuis ses noirs cheveux jusqu'à
ses ongles roses.
Et il prenait ses petits pieds dans ses longues et dures mains de bronze
et, courbé comme s'il eût fait une prière, les baisait.
Parfois la jeune fille s'éveillait sous le souffle chaud de sa bouche,
et, le voyant agenouillé près d'elle, elle entr'ouvrait les lèvres pour
sourire, puis, refermant les paupières, retournait à ses rêves bleus.