XIII

Il avait fixé à quatorze ans l'âge où il devait la prendre pour femme;

il voulait attendre cette époque, afin que la jeune fille fût bien

formée et prête à lui donner des enfants vigoureux. Quelques-uns d'entre

nous prennent à douze ans leurs épouses. C'est un tort. La fille forcée

trop jeune est bientôt flétrie et n'enfante que des rejetons malingres

et chétifs. Ils conservent dans la vie les pâleurs de la faiblesse de

leur mère, et leur âme mal trempée s'émousse au premier choc.

Le Prophète a dit: «Ne décidez des liens du mariage, que quand le temps

sera accompli.»

Il ne prescrit pas le temps, mais il le laisse à la sagesse de l'homme.

D'ailleurs, nos mères et nos matrones, qui vont chercher la fiancée,

voient bien si le bouton est ouvert. Elles savent mieux que nous

distinguer l'instant où la rose n'est pas encore éclose, mais où

cependant elle n'est plus le bouton. C'est le moment délicieux où il

nous faut prendre nos épouses, et Mansour attendait ce moment.

Il s'en manquait de quelques semaines qu'elle n'ait atteint l'âge, et,

devant cet épanouissement de vierge, il se recueillait plein

d'admiration, enveloppé de sa double affection de père et d'amant.

Peut-être cette dernière était-elle encore vague et s'effaçait-elle

devant l'austérité de l'autre.

Certes, si elle lui eût été étrangère, s'il n'avait pas, jour par jour,

assisté ravi, à quelque nouvelle et soudaine éclosion de beauté dans

cette vierge luxuriante de merveilles, ses sens, usés par tant de

frottements, se fussent réveillés avec leur ancienne et furieuse ardeur;

mais, l'ayant abritée sous son bras comme un oiseau réfugié sous l'aile

maternelle, couvée et élevée dans son nid; et s'étant entendu salué

chaque matin à son réveil du doux nom de père qui, de cette bouche

rieuse sortait comme une caresse, le vieux débauché, suborneur de tant

de filles, eût regardé comme un sacrilège de toucher à celle-là.

L'idée de la posséder avant le mariage ne passait devant lui que comme

une monstruosité, et même il se demandait parfois si, le mariage

célébré, il ne serait pas honteux de la prendre dans sa couche, et ne

rougirait pas, lui, grison lamentable, de souiller de baisers lascifs

les lèvres de cette radieuse enfant?

Parfois, lorsqu'elle sommeillait, il s'approchait sans bruit, et, voyant

ses seins naissants se soulever sous son léger souffle, il jouissait en

silence de sa chaste beauté. Mais c'était l'orgueil de l'artiste qui a

créé une oeuvre d'art et s'admire dans son oeuvre, plutôt que la

convoitise de l'amant.

--Elle est à moi, disait-il. Je l'ai élevée, nourrie, vu grandir. J'ai

été son père et sa mère, son frère et sa soeur, son maître et son ami.

J'ai partagé ses premiers jeux et essuyé ses premières larmes. Ce

qu'elle sait, je le lui ai appris; les pensées immaculées qui roulent

dans son cerveau, c'est moi qui les y ai mises. J'ai fermé la porte au

mal. A moi elle doit sa beauté, sa santé et sa force; car je l'ai

laissée se développer à l'aise comme une fleur des champs; je lui ai

donné pour seuls compagnons le ciel, les nuages, les étoiles, la plaine,

les montagnes, la liberté. Elle est à moi, rien qu'à moi, et elle le

sait. Elle sait qu'elle est mon bien, depuis ses noirs cheveux jusqu'à

ses ongles roses.

Et il prenait ses petits pieds dans ses longues et dures mains de bronze

et, courbé comme s'il eût fait une prière, les baisait.

Parfois la jeune fille s'éveillait sous le souffle chaud de sa bouche,

et, le voyant agenouillé près d'elle, elle entr'ouvrait les lèvres pour

sourire, puis, refermant les paupières, retournait à ses rêves bleus.

L'amour au pays bleu · 第 71 / 120 题