Et maintenant qu'il y pensait, que son souvenir venait de se reporter à
ce drame effacé depuis si longtemps, il revoyait avec amour la radieuse
figure de la vierge que, par une nuit d'été, il avait audacieusement
volée à son père et à son amant.
C'est une femme comme celle-là qu'il lui fallait; immaculée de corps,
pure de pensées, jeune et belle, douce, aimable et docile. Mais où la
trouver? Quelle terre bénie contenait ce trésor? Quel toit de poil ou de
tuile abritait cette merveille? Quelle natte ou quel tapis foulaient ses
pieds nus?
Il chercha longtemps. Il parcourut le Tell et le Beled-el-Djerid. Il
visita les douars. Il s'informa dans les villes. Il pourparla avec les
matrones. Il n'était plus jeune, mais il était riche, et il s'aperçut
bien vite que toutes voulaient spéculer sur lui. Il faillit prendre des
filles déflorées, et d'autres souillées par le baiser public; mais la
chance, qui, depuis sa jeunesse, s'asseyait à ses côtés et sautait en
croupe sur son cheval, resta sa compagne fidèle et le sauva de maintes
ridicules aventures.
Et plus le temps passait, plus s'augmentait le nombre de ses poils gris,
plus le but devenait douteux et difficile, plus il s'entêtait et disait:
--Je l'aurai.
En vieillissant, nous devenons fous.
Enfin lui vint une pensée de sage:
«Les plus habiles sont trompés. En ces matières, le hasard est le
maître. Pourquoi chercher et essayer de choisir? Il arrive que le vrai
est le faux et que le faux devient le vrai. La vie est un moulin qui
tourne, et la femme une de ces feuilles légères que les hommes du Nord
placent sur le toit de leur maison pour savoir d'où vient le vent. Avec
elles, demain est la contradiction d'hier. Les filles douces font
souvent des épouses acariâtres, les timides se transforment en hardies,
les modestes jettent leurs voiles, et les bazars de prostituées sont
remplis de vierges d'autrefois. Compter sur la femme, c'est compter sur
le nuage qui passe; c'est dire au caméléon: «Ne change pas de couleur.»
Insensé est celui qui affirme: «Ma femme fera ceci demain.» Prenons au
hasard, mais tâchons de la prendre immaculée.»
Or, pour être certain de ce cas, il n'y avait qu'un moyen, et inutile de
se fier aux matrones: il décida qu'il prendrait son épouse au berceau.
C'est ce qu'il fit.
Une belle jeune femme de la grande tribu des Ouled-Nayl, si fertile en
beautés, mourut en accouchant d'une fille. Le père venait de tomber, la
poitrine en face, aux sanglantes affaires des Babors, et le chagrin,
plus que les couches laborieuses, avait tué la jeune mère.
Mansour déclara qu'il adoptait l'enfant. Et les parents, qui s'étaient
vus avec ennui chargés d'une orpheline, lui dirent:
--O homme généreux, elle est à toi.
Mollement enveloppée dans des haiks, il l'emporta sur son cheval.
--Oh! s'écria-t-il en la regardant avec des yeux pleins de tendresse, la
voici, la voici, ma fiancée! Dans quatorze ans, jour pour jour, je
mettrai cette enfant dans ma couche.
Et la main tendue vers l'Orient, il prononça le serment solennel:
--Par le Maître de l'aube! par le Koran glorieux! par la Sainte-Caaba!
sur la tête sacrée du Prophète! sur la mémoire des deux femmes que j'ai
aimées: Meryem! Meryem! je le jure, je l'épouserai vierge! Et que je
sois à jamais maudit si je m'approche d'elle avant l'heure! Et que je
sois à jamais maudit si quelque larron d'honneur me vole ma fiancée! Ah!
celui-là sera habile! Et je jure sur ma tête que, prosterné devant lui,
je baiserai le bas de son burnous et je l'appellerai Seigneur!