Ah! mon fils, ce fut une longue et rude besogne. D'abord il fallait une
lumière, et quand après bien des pourparlers il l'eût obtenue, il vida
le sac sur le banc de pierre avec une telle brusquerie qu'une partie des
pièces roula dans tous les coins.
Pendant que Lagdar bouillait d'impatience, il les chercha à tâtons,
maudissant à grand bruit sa maladresse, puis quand il crut les avoir
trouvées toutes, il les disposa par petites rangées de trois.
--Ce n'est pas ainsi, dit Lagdar, ce n'est pas ainsi qu'on compte....
--Laisse-moi faire, ne touche pas. Tu m'as fait tromper.
Alors il recommença par tas de six.
--Compte par quatre, cria Lagdar.
--Ah! laisse-moi faire! Je compte à ma manière, moi. Je ne suis pas un
savant. Voilà que tu viens encore de me faire tromper.
Il s'embrouillait de plus en plus. C'était d'abord 98, puis 97 douros.
Il finit par n'en plus trouver que 80.
Lagdar, tremblant de colère:
--Remets tout dans le sac, homme, je me contente de ce qu'il y a.
--Mon maître me chasserait. J'ai un peu bu, vois-tu, chemin faisant; il
faut bien que je l'avoue, puisque tu trouves que je sens l'anisette,
mais sur le ventre de ma mère qui n'en fera plus comme moi, et sur la
tête de la tienne, je te le jure, je n'ai pas touché un seul de tes
écus. Écoute-moi bien, je vais te raconter comment il se fait que j'ai
bu pour la première fois de ma vie, oui, la première, une toute petite
goutte d'anisette.
--Inutile, nègre, tes histoires ne me regardent pas. Allons, donne les
douros.
--Jamais! à moins de vérifier toi-même devant moi, parce que je vois
bien que je ne pourrais pas m'en tirer. Oui, compte, mon fils. Je veux
que tu partes d'ici le coeur dégagé de soupçon; compte toi-même,
compte.
Lagdar se mit à la besogne et n'en trouva que 99.
--Je m'en contente, dit-il, en les jetant dans le sac. Je les prends
pour cent. Adieu.
--Non, Sidi, non, arrête. Jamais un vrai croyant ne m'a soupçonné de
vol. Mon maître m'a donné cent douros, je dois te remettre cent
douros.... Arrête! arrête! ah! la voici, la pièce ensorcelée, tiens, là,
sous ma sebate. C'est pour sûr un djin malfaisant qui l'y avait cachée.
Par les mamelles de ma mère que j'aimais à sucer quand j'étais petit, et
par celles plus douces de mes femmes, c'est un douro de malheur. A ta
place je ne le mettrais pas en compagnie des autres et je le jetterais à
quelque gueux.
Lagdar, heureux d'en avoir fini, le lui jeta et prit la fuite.