C'était un soir. Assis contre un des petits murs qui séparent les uns
des autres les jardins de _Msilah_, il rêvait solitaire et soucieux dans
le chemin désert.
La voix grave, lente et solennelle du muezzin vibra tout à coup dans
l'air, et il écouta machinalement le prêtre crier du haut du minaret aux
quatre coins de l'horizon:
«--A Dieu appartiennent le levant et le couchant; de quelque côté que
vous vous tourniez, vous rencontrerez sa face;
»Dieu est un;
»Élevez vos âmes et adorez!»
Alors il s'agenouilla et, le front dans la poussière, fit, tourné vers
l'Orient, la prière prescrite, puis il se rassit, le dos appuyé aux
pierres, et regarda entre les palmiers les petits nuages pourpres
flotter dans un bain d'or au-dessus des mamelons bleus de l'occident.
Le grand calme planait tout autour. Les bruits du Ksour s'étaient peu à
peu éteints, et dans les jardins de l'oasis, il entendait le bruissement
des chacals qui, se glissant par les brèches des murs, commençaient leur
maraude nocturne.
A quoi songeait-il? Peut-être à la fille du muezzin _El-Ketib_, dont la
voix venait d'évoquer l'image. On l'appelait _la Perle du Ksour_, et
l'avant-veille il l'avait aperçue sur la terrasse, sans voile, avec ses
grands yeux noirs et ses seins de houri. Elle arrosait des grenadiers en
fleurs et, pendant plus d'un quart d'heure, caché derrière le treillis
d'une fenêtre de la maison de son hôte, il suivit ses mouvements
gracieux. Tantôt accroupie près des vases, émondant délicatement
l'arbuste, tantôt debout, la tête inclinée sur l'épaule, elle laissait
tomber d'une urne de terre rouge un mince filet d'eau.
Puis, de ce pas nonchalant et avec cette voluptueuse ondulation des
hanches de la jouvencelle qui sent venir l'amour, elle allait remplir sa
_djouna_.
Il s'y connaissait bien, à ces délicieux symptômes, et ce n'est pas lui
qui, en cette matière, pouvait se laisser tromper.
Aussi comme il se sentait pris! «Celle-là, disait-il, je l'aimerai plus
que les autres; elle fixera mon coeur.» Car c'est toujours ainsi qu'il
parlait, quand il convoitait une proie nouvelle.
Et dès le jour même, stratégiste habile en ces genres de batailles, il
étudiait la place qu'il voulait assiéger.
Le muezzin vieillard avare, borgne, pieux et sévère, gardait sa fille
comme son oeil unique. C'était la plus jeune, et, selon toute
probabilité, il n'en aurait plus d'autre. Aussi, ayant grossi ses
revenus par les riches sadoukas des amoureux époux de ses premières
filles, il comptait avec la dernière, la plus belle de toutes, arrondir
définitivement son bien. Il veillait donc sur elle comme on veille sur
un sac d'écus.
Mais Mansour n'était pas homme à s'étonner et à se rebuter devant les
obstacles, et dans ses équipées d'autrefois, il avait rompu de plus
puissantes barrières et bravé de plus redoutables dangers.