L'Amour

au Pays Bleu

Eau-forte de A. BALLIN

d'après un dessin à la plume de GODEFROY DURAND

LONDRES A. Martin et V. Hubert

LIBRAIRES-ÉDITEURS

Prince's Buildings, Coventry Street, W.

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1885

Avant-Propos des Éditeurs.

_Pour nos débuts, nous avons la bonne fortune d'offrir au public un

livre d'Hector France; ce n'est, il est vrai, qu'une réédition, mais

nous sommes fermement convaincus qu'en rééditant l'oeuvre saisissante et

très originale qu'on va lire, oeuvre pour les délicats, comme l'écrivait

M. Octave Uzanne, nous ne pouvions entrer dans l'arène sous de meilleurs

auspices.

Hector France--et il nous permettra de le lui dire--n'écrit pas

d'habitude pour les délicats. Ayant porté pendant dix ans le sabre et le

burnous de spahis à travers les smalas d'Afrique, il a introduit dans

beaucoup de ses livres la brutale franchise des gens de guerre et les

gaillardises des camps. Aussi, considérons-nous comme une curiosité

littéraire et comme une haute oeuvre artistique l_'Amour au Pays Bleu.

_Notre plume n'a point autorité pour faire ici la biographie de l'auteur

qui s'est taillé une large place dans la littérature française; nous

rappellerons seulement Le_ Roman du Curé _et l_'Homme qui tue, _ces deux

ouvrages qui, du premier coup, comme l'a dit Léon Cladel dans une

remarquable préface, placèrent Hector France au rang des écrivains de

race._

_Et, sans insister davantage, nous nous contenterons de donner quelques

extraits pris au hasard parmi les critiques littéraires de toutes

nuances qui signalèrent à l'attention l'_Amour au Pays Bleu.

Le _Pays Bleu_, écrivait M. Masseras dans la _Nouvelle Revue_ (15

novembre 1880), c'est l'Afrique, où l'on reconnaît sans peine que

l'auteur a vécu longtemps et qu'il l'a étudiée dans sa langue, dans ses

moeurs, dans sa vie intime. La couleur particulière, sincèrement locale,

qui résulte de cette connaissance, est le caractère distinctif du livre;

elle lui fait une place à part au milieu des banalités qui se

multiplient en librairie, avec une profusion monotone, sous prétexte de

romans. L'action porte un cachet qui n'est plus celui de notre vie

européenne; les détails font pénétrer dans cette existence algérienne,

dont nous avons eu tant d'esquisses superficielles et si peu de vrais

tableaux. Il y a là de curieuses scènes et des descriptions d'après

nature comme nous en avons rarement rencontrées et que l'auteur a su ne

pas gâter par une touche trop française. Nous l'en félicitons, quoiqu'il

soit....

* * * * *

Journal du Dimanche (supplément de l'Europe).

(_Bruxelles, 16 janvier 1881_).

J'ai eu, plus d'une fois déjà, l'occasion de dire tout le bien que je

pense du talent d'Hector France. Il est un des rares écrivains d'une

réelle valeur qui ne s'embarrassent d'aucune école et suivent droit

leur chemin, s'en rapportant uniquement à leurs impressions.

Il possède, en un mot, sa manière, qui se reconnaît parmi les autres, et

cette manière est faite de grâce et de force. On se souvient de l'âpreté

de son premier roman, de celui qui le révéla conteur et poète, ce

terrible _Homme qui tue_, et combien pourtant l'effroyable récit était

tempéré par des qualités d'émotion pénétrante et délicate. C'est qu'avec

une entente très particulière des conditions du roman, il avait su

peindre l'homicide dans un beau cadre de nature, et les immolations s'y

enveloppaient de splendeurs.

Une pente naturelle l'emporte, en effet, vers le drame; dès qu'il touche

à l'humanité, il devient effrayant; mais il semble redouter par moments

d'y descendre trop avant, et brusquement la grande paix des choses

succède aux passions furieuses. Si l'on pouvait étudier un peu

longuement ses livres, on y reconnaîtrait la présence d'un esprit à la

fois candide et corrompu, demeuré vierge à travers les orages de la

pensée, et en qui l'habitude des réalités les plus sombres n'a pas tué

le rêve.

L'_Amour au Pays Bleu_ en est une preuve nouvelle; je ne connais pas de

récit qui, mieux que celui-là, porte le double caractère de rouerie

froide et de jeune poésie inaltérée. Il en sort comme un parfum

dangereux qui grise la cervelle, l'image troublante d'un paradis d'amour

qui crève inopinément et vous laisse, désenchanté, devant d'horribles

bestialités. Ici encore, sous les pleurs et la lumière, la brute humaine

se déchaîne; l'ogre apparaît, immolant tout à ses convoitises: et, à

longs jets, le sang coule sur les paysages. C'est le _Cantique des

Cantiques_ du rapt et du viol.

D'ailleurs, de fond et de forme, l'_Amour au Pays Bleu_ est bien tout ce

qu'on peut rêver de plus oriental: nulle part, l'homme des froides

contrées septentrionales ne se décèle; la langue, fleurie et ciselée,

garde, même dans la description, la netteté étincelante des centons; et

l'on admire ce tour de force d'un esprit très littéraire, en regrettant

un peu qu'une si rare virtuosité ne s'applique à des sujets plus

rapprochés de nous. En outre, les caractères sont fortement tracés, par

grands plans, sans surcharge inutile; et Mansour, dans son âpre

concupiscence sénile, a même une grandeur tragique qui le met à part

parmi ses pareils. Oeuvre d'art luxuriant et de chaude imagination,

toute semée de descriptions exquises, et qui laisse dans l'imagination

la nostalgie vague des tendresses mortelles.

L'amour au pays bleu · 第 4 / 120 题