Si l’on nous demande maintenant quels sont enfin les préceptes de cette
haute morale dont nous avons parlé sans la définir, nous répondrons
qu’elle suppose un état d’âme ou de cœur plutôt qu’un code de préceptes
strictement formulés. Ce qui constitue son essence, c’est la sincère et
forte volonté de former en nous un puissant idéal de justice et d’amour
qui s’élève toujours au-dessus de celui qu’élaborent les parties les
plus claires et les plus généreuses de notre intelligence. Il y aurait à
citer mille exemples; je n’en prendrai qu’un seul, celui qui est au
centre de toutes nos inquiétudes, et à côté duquel tout le reste n’a
plus d’importance, celui qui, lorsque nous parlons ainsi de morale haute
et noble et de vertus parfaites, nous interpelle comme des coupables
pour nous demander brusquement: «Et l’injustice dans laquelle vous
vivez, quand y mettrez-vous fin?»
Oui, nous tous qui possédons plus que les autres, nous tous qui sommes
plus ou moins riches, contre ceux qui sont tout à fait pauvres, nous
vivons au milieu d’une injustice plus profonde que celle qui provient de
l’abus de la force brutale, puisque nous abusons d’une force qui n’est
même pas réelle. Notre raison déplore cette injustice, mais l’explique,
l’excuse et la déclare inévitable. Elle nous démontre qu’il est
impossible d’y apporter le remède efficace et rapide que cherche notre
équité; que tout remède trop radical amènerait (surtout pour nous) des
maux plus cruels et plus désespérés que ceux qu’il prétendrait guérir;
elle nous prouve enfin que cette injustice est organique, essentielle et
conforme à toutes les lois de la nature. Notre raison a peut-être
raison; mais ce qui a bien plus profondément, bien plus sûrement raison
qu’elle, c’est notre idéal de justice qui proclame qu’elle a tort. Alors
même qu’il n’agit pas, il est bon, sinon pour le présent, du moins pour
l’avenir, que cet idéal ressente vivement l’iniquité; et, s’il
n’entraîne plus de renonciations ni de sacrifices héroïques, ce n’est
point qu’il soit moins noble ou moins sûr que l’idéal des meilleures
religions, c’est qu’il ne promet d’autres récompenses que celles du
devoir accompli; et que ces récompenses sont précisément celles que
seuls quelques héros comprirent jusqu’ici, et que les grands
pressentiments qui flottent au delà de notre intelligence cherchent à
nous faire comprendre.