XVIII

Si l’on nous demande maintenant quels sont enfin les préceptes de cette

haute morale dont nous avons parlé sans la définir, nous répondrons

qu’elle suppose un état d’âme ou de cœur plutôt qu’un code de préceptes

strictement formulés. Ce qui constitue son essence, c’est la sincère et

forte volonté de former en nous un puissant idéal de justice et d’amour

qui s’élève toujours au-dessus de celui qu’élaborent les parties les

plus claires et les plus généreuses de notre intelligence. Il y aurait à

citer mille exemples; je n’en prendrai qu’un seul, celui qui est au

centre de toutes nos inquiétudes, et à côté duquel tout le reste n’a

plus d’importance, celui qui, lorsque nous parlons ainsi de morale haute

et noble et de vertus parfaites, nous interpelle comme des coupables

pour nous demander brusquement: «Et l’injustice dans laquelle vous

vivez, quand y mettrez-vous fin?»

Oui, nous tous qui possédons plus que les autres, nous tous qui sommes

plus ou moins riches, contre ceux qui sont tout à fait pauvres, nous

vivons au milieu d’une injustice plus profonde que celle qui provient de

l’abus de la force brutale, puisque nous abusons d’une force qui n’est

même pas réelle. Notre raison déplore cette injustice, mais l’explique,

l’excuse et la déclare inévitable. Elle nous démontre qu’il est

impossible d’y apporter le remède efficace et rapide que cherche notre

équité; que tout remède trop radical amènerait (surtout pour nous) des

maux plus cruels et plus désespérés que ceux qu’il prétendrait guérir;

elle nous prouve enfin que cette injustice est organique, essentielle et

conforme à toutes les lois de la nature. Notre raison a peut-être

raison; mais ce qui a bien plus profondément, bien plus sûrement raison

qu’elle, c’est notre idéal de justice qui proclame qu’elle a tort. Alors

même qu’il n’agit pas, il est bon, sinon pour le présent, du moins pour

l’avenir, que cet idéal ressente vivement l’iniquité; et, s’il

n’entraîne plus de renonciations ni de sacrifices héroïques, ce n’est

point qu’il soit moins noble ou moins sûr que l’idéal des meilleures

religions, c’est qu’il ne promet d’autres récompenses que celles du

devoir accompli; et que ces récompenses sont précisément celles que

seuls quelques héros comprirent jusqu’ici, et que les grands

pressentiments qui flottent au delà de notre intelligence cherchent à

nous faire comprendre.

L'intelligence des fleurs · 第 56 / 118 题