Nous devons avant tout nous efforcer de développer en nous les
caractères spécifiques de la classe d’êtres vivants à laquelle nous
appartenons; et de préférence ceux qui nous différencient le plus de
tous les autres phénomènes de la vie environnante. Parmi ces caractères,
l’un des plus notoires, est peut-être moins notre intelligence que nos
aspirations morales. Une partie de ces aspirations émane de notre
intelligence; mais une autre a toujours précédé celle-ci, en a toujours
paru indépendante, et ne trouvant pas en elle de racines visibles, a
cherché ailleurs, n’importe où, mais surtout dans les religions,
l’explication d’un mystérieux instinct qui la poussait plus outre.
Aujourd’hui que les religions n’ont plus qualité pour expliquer quelque
chose, le fait n’en demeure pas moins; et je ne crois pas que nous ayons
le droit de supprimer d’un trait de plume toute une région de notre
existence intérieure, à seule fin de donner satisfaction aux organes
raisonneurs de notre entendement. Du reste, tout se tient et
s’entr’aide, même ce qui semble se combattre, dans le mystère des
instincts, des facultés et des aspirations de l’homme. Notre
intelligence profite immédiatement des sacrifices qu’elle fait à
l’imagination lorsque celle-ci caresse un idéal que celle-là ne trouve
pas conforme aux réalités de la vie. Notre intelligence, depuis quelques
années, est trop portée à croire qu’elle peut se suffire à elle-même.
Elle a besoin de toutes nos forces, de tous nos sentiments, de toutes
nos passions, de toutes nos inconsciences, de tout ce qui est avec elle
comme de tout ce qui lui tient tête, pour s’étendre et fleurir dans la
vie. Mais l’aliment qui lui est plus que tout nécessaire, ce sont les
hautes inquiétudes, les graves souffrances, les nobles joies de notre
cœur. Elles sont vraiment pour elle, l’eau du ciel sur les lis, la rosée
du matin sur les roses. Il est bon qu’elle sache s’incliner et passer en
silence devant certains désirs et devant certains rêves de ce cœur
qu’elle ne comprend pas toujours, mais qui renferme une lumière qui l’a
plus d’une fois conduite vers des vérités qu’elle cherchait en vain aux
points extrêmes de ses pensées.