XVI

Nous devons avant tout nous efforcer de développer en nous les

caractères spécifiques de la classe d’êtres vivants à laquelle nous

appartenons; et de préférence ceux qui nous différencient le plus de

tous les autres phénomènes de la vie environnante. Parmi ces caractères,

l’un des plus notoires, est peut-être moins notre intelligence que nos

aspirations morales. Une partie de ces aspirations émane de notre

intelligence; mais une autre a toujours précédé celle-ci, en a toujours

paru indépendante, et ne trouvant pas en elle de racines visibles, a

cherché ailleurs, n’importe où, mais surtout dans les religions,

l’explication d’un mystérieux instinct qui la poussait plus outre.

Aujourd’hui que les religions n’ont plus qualité pour expliquer quelque

chose, le fait n’en demeure pas moins; et je ne crois pas que nous ayons

le droit de supprimer d’un trait de plume toute une région de notre

existence intérieure, à seule fin de donner satisfaction aux organes

raisonneurs de notre entendement. Du reste, tout se tient et

s’entr’aide, même ce qui semble se combattre, dans le mystère des

instincts, des facultés et des aspirations de l’homme. Notre

intelligence profite immédiatement des sacrifices qu’elle fait à

l’imagination lorsque celle-ci caresse un idéal que celle-là ne trouve

pas conforme aux réalités de la vie. Notre intelligence, depuis quelques

années, est trop portée à croire qu’elle peut se suffire à elle-même.

Elle a besoin de toutes nos forces, de tous nos sentiments, de toutes

nos passions, de toutes nos inconsciences, de tout ce qui est avec elle

comme de tout ce qui lui tient tête, pour s’étendre et fleurir dans la

vie. Mais l’aliment qui lui est plus que tout nécessaire, ce sont les

hautes inquiétudes, les graves souffrances, les nobles joies de notre

cœur. Elles sont vraiment pour elle, l’eau du ciel sur les lis, la rosée

du matin sur les roses. Il est bon qu’elle sache s’incliner et passer en

silence devant certains désirs et devant certains rêves de ce cœur

qu’elle ne comprend pas toujours, mais qui renferme une lumière qui l’a

plus d’une fois conduite vers des vérités qu’elle cherchait en vain aux

points extrêmes de ses pensées.

L'intelligence des fleurs · 第 54 / 118 题