II

Il est inutile de rappeler que les religions ont toujours eu, par leurs

promesses d’outre-tombe et par leur morale, une influence énorme sur le

bonheur des hommes, bien qu’on en ait vu, et de très importantes, comme

le paganisme, qui n’apportaient ni ces promesses, ni une morale

proprement dite. Nous ne parlerons pas des promesses de la nôtre,

puisqu’elles périssent d’abord avec la foi; au lieu que nous vivons

encore dans les monuments élevés par la morale née de cette foi qui se

retire. Mais nous sentons que, malgré les soutiens de l’habitude, ces

monuments s’entr’ouvrent sur nos têtes, et que déjà en maints endroits,

nous nous trouvons sans abri sous un ciel imprévu qui ne donne plus

d’ordres. Aussi, assistons-nous à l’élaboration plus ou moins

inconsciente et fébrile d’une morale hâtive parce qu’on la sent

indispensable, faite de débris recueillis dans le passé, de conclusions

empruntées au bon sens ordinaire, de quelques lois entrevues par la

science, et enfin de certaines intuitions extrêmes de l’intelligence

désorientée, qui revient, par un détour dans un mystère nouveau, à

d’anciennes vertus que le bon sens ne suffit pas à étayer. Peut-être

est-il curieux de tenter de saisir les principaux réflexes de cette

élaboration. L’heure semble sonner où beaucoup se demandent si, en

continuant de pratiquer une morale haute et noble dans un milieu qui

obéit à d’autres lois, ils ne se désarment point trop naïvement et ne

jouent pas le rôle ingrat de dupes. Ils veulent savoir si les motifs qui

les attachent encore à de vieilles vertus ne sont pas purement

sentimentaux, traditionnels et chimériques; et ils cherchent assez

vainement en eux-mêmes les appuis que la raison peut encore leur prêter.

L'intelligence des fleurs · 第 42 / 118 题