Il est inutile de rappeler que les religions ont toujours eu, par leurs
promesses d’outre-tombe et par leur morale, une influence énorme sur le
bonheur des hommes, bien qu’on en ait vu, et de très importantes, comme
le paganisme, qui n’apportaient ni ces promesses, ni une morale
proprement dite. Nous ne parlerons pas des promesses de la nôtre,
puisqu’elles périssent d’abord avec la foi; au lieu que nous vivons
encore dans les monuments élevés par la morale née de cette foi qui se
retire. Mais nous sentons que, malgré les soutiens de l’habitude, ces
monuments s’entr’ouvrent sur nos têtes, et que déjà en maints endroits,
nous nous trouvons sans abri sous un ciel imprévu qui ne donne plus
d’ordres. Aussi, assistons-nous à l’élaboration plus ou moins
inconsciente et fébrile d’une morale hâtive parce qu’on la sent
indispensable, faite de débris recueillis dans le passé, de conclusions
empruntées au bon sens ordinaire, de quelques lois entrevues par la
science, et enfin de certaines intuitions extrêmes de l’intelligence
désorientée, qui revient, par un détour dans un mystère nouveau, à
d’anciennes vertus que le bon sens ne suffit pas à étayer. Peut-être
est-il curieux de tenter de saisir les principaux réflexes de cette
élaboration. L’heure semble sonner où beaucoup se demandent si, en
continuant de pratiquer une morale haute et noble dans un milieu qui
obéit à d’autres lois, ils ne se désarment point trop naïvement et ne
jouent pas le rôle ingrat de dupes. Ils veulent savoir si les motifs qui
les attachent encore à de vieilles vertus ne sont pas purement
sentimentaux, traditionnels et chimériques; et ils cherchent assez
vainement en eux-mêmes les appuis que la raison peut encore leur prêter.