Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres
miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés
d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et,
en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il
est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris
que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale
de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la
même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées,
mêmes espérances, mêmes épreuves et presque,--n’était notre rêve
spécifique de justice et de pitié,--mêmes sentiments. Il est bien plus
tranquillisant de s’assurer que nous employons, pour améliorer notre
sort, pour utiliser les forces, les occasions, les lois de la matière,
des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et
ordonner ses régions insoumises et inconscientes; qu’il n’y en pas
d’autres, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre
place et chez nous dans cet univers pétri de substances inconnues, mais
dont la pensée est non pas impénétrable et hostile, mais analogue ou
conforme à la nôtre.
Si la nature savait tout, si elle ne se trompait jamais, si partout, en
toutes ses entreprises, elle se montrait d’emblée parfaite et
infaillible, si elle révélait en toutes choses une intelligence
incommensurablement supérieure à la nôtre, c’est alors qu’il y aurait
lieu de craindre et de perdre courage. Nous nous sentirions la victime
et la proie d’une puissance étrangère, que nous n’aurions aucun espoir
de connaître ou de mesurer. Il est bien préférable de se convaincre que
cette puissance, tout au moins au point de vue intellectuel, est
étroitement parente de la nôtre. Notre esprit puise aux mêmes réservoirs
que le sien. Nous sommes du même monde, presque entre égaux. Nous ne
frayons plus avec des dieux inaccessibles, mais avec des volontés
voilées et fraternelles, qu’il s’agit de surprendre et de diriger.