Mais je m’éloigne trop; j’entendais simplement remarquer, à propos de la
fleur, que la Nature, lorsqu’elle veut être belle, plaire, réjouir et se
montrer heureuse, fait à peu près ce que nous ferions si nous disposions
de ses trésors. Je sais qu’en parlant ainsi, je parle un peu comme cet
évêque qui admirait que la Providence fît toujours passer les grands
fleuves à proximité des grandes villes; mais il est difficile
d’envisager ces choses d’un autre point de vue que l’humain. Or donc, de
ce point de vue, considérons que nous connaîtrions bien peu de signes,
bien peu d’expressions de bonheur si nous ne connaissions pas la fleur.
Pour bien juger de sa puissance d’allégresse et de beauté, il faut
habiter un pays où elle règne sans partage, comme le coin de Provence,
entre la Siagne et le Loup, où j’écris ces lignes. Ici, vraiment elle
est l’unique souveraine des vallées et des collines. Les paysans y ont
perdu l’habitude de cultiver le blé, comme s’ils n’avaient plus qu’à
pourvoir aux besoins d’une humanité plus subtile qui se nourrirait
d’odeurs suaves et d’ambroisie. Les champs ne forment qu’un bouquet qui
se renouvelle sans cesse, et les parfums qui se succèdent semblent
danser la ronde tout autour de l’année azurée. Les Anémones, les
Giroflées, les Mimosas, les Violettes, les Œillets, les Narcisses, les
Jacinthes, les Jonquilles, les Résédas, les Jasmins, les Tubéreuses
envahissent les jours et les nuits, les mois d’hiver, d’été, de
printemps et d’automne. Mais l’heure magnifique appartient aux Roses de
Mai. Alors, à perte de vue, du penchant des coteaux aux creux des
plaines, entre des digues de vignes et d’oliviers, elles coulent de
toutes parts comme un fleuve de pétales d’où émergent les maisons et les
arbres, un fleuve de la couleur que nous donnons à la jeunesse, à la
santé et à la joie. L’arome à la fois chaud et frais, mais surtout
spacieux qui entr’ouvre le ciel, émane, croirait-on, directement des
sources de la béatitude. Les routes, les sentiers sont taillés dans la
pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que,
pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du
bonheur.