On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples, chaque fleur a son
idée, son système, son expérience acquise qu’elle met à profit. A
examiner de près leurs petites inventions, leurs procédés divers, on se
rappelle ces passionnantes expositions de machines-outils, où le génie
mécanique de l’homme révèle toutes ses ressources. Mais notre génie
mécanique date d’hier; tandis que la mécanique florale fonctionne depuis
des milliers d’années. Lorsque la fleur fit son apparition sur notre
terre, il n’y avait autour d’elle aucun modèle qu’elle pût imiter; il a
fallu qu’elle tirât tout de son propre fond. A l’époque où nous en
étions encore à la massue, à l’arc, au fléau d’armes, aux jours
relativement récents où nous imaginâmes le rouet, la poulie, le palan,
le bélier, au temps,--c’était pour ainsi dire l’année dernière,--où nos
chefs-d’œuvre étaient la catapulte, l’horloge et le métier à tisser, la
Sauge avait façonné les arbres pivotants et les contrepoids de sa
bascule de précision, et la Pédiculaire ses ampoules obturées comme pour
une expérience scientifique, les déclenchements successifs de ses
ressorts et la combinaison de ses plans inclinés. Qui donc, il y a moins
de cent ans, se doutait des propriétés de l’hélice que l’Érable et le
Tilleul utilisent depuis la naissance des arbres. Quand
parviendrons-nous à construire un parachute ou un aviateur aussi rigide,
aussi léger, aussi subtil et aussi sûr que celui du Pissenlit? Quand
trouverons-nous le secret de tailler dans un tissu aussi fragile que la
soie des pétales, un ressort aussi puissant que celui qui projette dans
l’espace le pollen doré du Genêt d’Espagne? Et la Momordique ou Pistolet
de Dames dont je citais le nom au commencement de cette petite étude,
qui nous dira le mystère de sa force miraculeuse? Connaissez-vous la
Momordique? C’est une humble Cucurbitacée, assez commune le long du
littoral méditerranéen. Son fruit charnu qui ressemble à un petit
concombre est doué d’une vitalité, d’une énergie inexplicables. Si peu
qu’on le touche, au moment de sa maturité, il se détache subitement de
son pédoncule par une contraction convulsive, et lance à travers
l’ouverture produite par l’arrachement, mêlé à de nombreuses graines, un
jet mucilagineux, d’une si prodigieuse puissance qu’il emporte la
semence à quatre ou cinq mètres de la plante natale. Le geste est aussi
extraordinaire que si nous parvenions, proportion gardée, à nous vider
d’un seul mouvement spasmodique et à envoyer tous nos organes, nos
viscères et notre sang à un demi-kilomètre de notre peau ou de notre
squelette. Du reste, un grand nombre de graines usent en balistique de
procédés et utilisent des sources d’énergie qui nous sont plus ou moins
inconnues. Rappelez-vous, par exemple, les crépitements du Colza et du
Genêt; mais l’un des grands maîtres de l’artillerie végétale c’est
l’Épurge. L’Épurge est une Euphorbiacée de nos climats, une grande
«mauvaise herbe» assez ornementale, qui dépasse souvent la taille de
l’homme. En ce moment, j’ai sur ma table, trempant dans un verre d’eau,
une branche d’Épurge. Elle porte des baies trilobées et verdâtres qui
renferment les graines. De temps en temps, une de ces baies éclate avec
fracas, et les graines douées d’une vitesse initiale prodigieuse
frappent de tous côtés les meubles et les murs. Si l’une d’elles vous
atteint au visage, vous croirez être piqué par un insecte, tant est
extraordinaire la force de pénétration de ces minuscules semences
grosses comme des têtes d’épingle. Examinez la baie, cherchez les
ressorts qui l’animent, vous ne trouverez pas le secret de cette force;
elle est aussi invisible que celle de nos nerfs. Le Genêt d’Espagne
(_Spartium Junceum_) a non seulement des cosses, mais des fleurs à
ressort. Peut-être avez-vous remarqué l’admirable plante. C’est le plus
superbe représentant de cette puissante famille des Genêts, âpre à la
vie, pauvre, sobre, robuste, que ne rebute aucune terre, aucune épreuve.
Il forme le long des sentiers et dans les montagnes du Midi, d’énormes
boules touffues, parfois hautes de trois mètres, qui de mai à juin, se
couvrent d’une magnifique floraison d’or pur, dont les parfums mêlés à
ceux de son habituel voisin, le Chèvrefeuille, étalent sous la fureur
d’un soleil calcaire, des délices qu’on ne peut définir qu’en évoquant
des rosées célestes, des sources élyséennes, des fraîcheurs et des
transparences d’étoiles au creux de grottes bleues...
La fleur de ce Genêt, comme celle de toutes les Légumineuses
papilionacées, ressemble à la fleur des pois de nos jardins; et ses
pétales inférieurs soudés en éperon de galère enferment hermétiquement
les étamines et le pistil. Tant qu’elle n’est pas mûre, l’abeille qui
l’explore la trouve impénétrable. Mais dès qu’arrive pour les fiancés
captifs l’heure de la puberté, sous le poids de l’insecte qui se pose,
l’éperon s’abaisse, la chambre d’or éclate voluptueusement, projetant au
loin, avec force, sur le visiteur, sur les fleurs prochaines, un nuage
de poudre lumineuse, qu’un large pétale disposé en auvent, rabat, par
surcroît de précautions, sur le stigmate qu’il s’agit d’imprégner.