Quoi qu’il en soit, la fleur de la plupart des Sauges offre donc une
élégante solution du grand problème de la fécondation croisée. Mais de
même que, parmi les hommes, une invention nouvelle est aussitôt reprise,
simplifiée, améliorée par une foule de petits chercheurs infatigables,
dans le monde des fleurs qu’on pourrait appeler «mécaniques», le brevet
de la Sauge a été tourné et, en maints détails, étrangement
perfectionné. Une assez vulgaire Scrofularinée, la Pédiculaire des bois
(_Pedicularis sylvatica_), que vous avez sûrement rencontrée dans les
parties ombragées des boqueteaux et des bruyères, y a apporté des
modifications extrêmement ingénieuses. La forme de la corolle est à peu
près pareille à celle de la Sauge; le stigmate et les deux anthères sont
tous trois logés dans le capuchon supérieur. Seule la petite boule
humide du stigmate dépasse le capuchon, tandis que les anthères y
demeurent strictement prisonnières. Dans ce tabernacle soyeux, les
organes des deux sexes sont donc très à l’étroit, et même en contact
immédiat; néanmoins, grâce à un dispositif tout différent de celui de la
Sauge, l’auto-fécondation est absolument impossible. En effet, les
anthères forment deux ampoules pleines de poudre; ces ampoules qui n’ont
chacune qu’une ouverture sont juxtaposées de manière que ces ouvertures
coïncidant, s’obturent réciproquement. Elles sont maintenues de force à
l’intérieur du capuchon, sur leurs tiges repliées qui forment ressort,
par deux sortes de dents. L’abeille ou le bourdon qui pénètre dans la
fleur pour y puiser le nectar, écarte nécessairement ces dents; aussitôt
libérées, les ampoules surgissent, se projettent au dehors et s’abattent
sur le dos de l’insecte.
Mais là ne s’arrêtent pas le génie et la prévoyance de la fleur. Comme
le fait observer H. Müller, qui le premier étudia complètement le
prodigieux mécanisme de la Pédiculaire, «si les étamines frappaient
l’insecte en conservant leur disposition relative, pas un grain de
pollen n’en sortirait, puisque leurs orifices se bouchent
réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu’ingénieux vient à bout
de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au lieu d’être
symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au point qu’un
côté est plus haut que l’autre de quelques millimètres. Le bourdon posé
dessus ne peut avoir lui-même qu’une position inclinée. Il en résulte
que sa tête ne heurte que l’une après l’autre les saillies de la
corolle. C’est donc successivement aussi que se produit le déclenchement
des étamines, et l’une, puis l’autre, viennent frapper l’insecte, leur
orifice libre, et l’asperger de poussière fécondante.
«Quand le bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde
inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu’il rencontre tout
d’abord en poussant sa tête à l’entrée de la corolle, c’est le stigmate
qui le frôle, juste à l’endroit où il va, l’instant d’après, être
atteint par le choc des étamines, l’endroit précisément où l’ont déjà
touché les étamines de la fleur qu’il vient de quitter.»