L’imprévu, comme on voit, abonde ici. Il y aurait donc à écrire un gros
livre sur l’intelligence des plantes, comme Romanes en fit un sur
l’intelligence des animaux. Mais cette esquisse n’a nullement la
prétention de devenir un manuel de ce genre; j’y veux simplement attirer
l’attention sur quelques événements intéressants qui se passent à côté
de nous, dans ce monde où nous nous croyons un peu trop vaniteusement
privilégiés. Ces événements ne sont pas choisis, mais pris à titre
d’exemples, au hasard des observations et des circonstances. Au
demeurant, j’entends, en ces brèves notes, m’occuper avant tout de la
fleur, car c’est en elle qu’éclatent les plus grandes merveilles.
J’écarte pour l’instant les fleurs carnivores, Droséras, Népenthès,
Sarracéniées, etc., qui touchent au règne animal et demanderaient une
étude spéciale et développée, pour ne m’attacher qu’à la fleur vraiment
fleur, à la fleur proprement dite, que l’on croit insensible et
inanimée.
Afin de séparer les faits des théories, parlons d’elle comme si elle
avait prévu et conçu à la manière des hommes, ce qu’elle a réalisé. Nous
verrons plus loin ce qu’il faut lui laisser, ce qu’il convient de lui
reprendre. En ce moment, la voilà seule en scène, comme une princesse
magnifique douée de raison et de volonté. Il est indéniable qu’elle en
paraît pourvue; et pour l’en dépouiller, il faut avoir recours à de bien
obscures hypothèses. Elle est donc là, immobile sur sa tige, abritant
dans un tabernacle éclatant les organes reproducteurs de la plante. Il
semble qu’elle n’aie qu’à laisser s’accomplir, au fond de ce tabernacle
d’amour, l’union mystérieuse des étamines et du pistil. Et beaucoup de
fleurs y consentent. Mais pour beaucoup d’autres se pose, gros
d’affreuses menaces, le problème, normalement insoluble, de la
fécondation croisée. A la suite de quelles expériences innombrables et
immémoriales ont-elles reconnu que l’auto-fécondation, c’est-à-dire la
fécondation du stigmate par le pollen tombé des anthères qui l’entourent
dans la même corolle, entraîne rapidement la dégénérescence de l’espèce?
Elles n’ont rien reconnu, ni profité d’aucune expérience, nous dit-on.
La force des choses élimina tout simplement et peu à peu les graines et
les plantes affaiblies par l’auto-fécondation. Bientôt, ne subsistèrent
que celles qu’une anomalie quelconque, par exemple la longueur exagérée
du pistil inaccessible aux anthères, empêchait qu’elles se fécondassent
elles-mêmes. Ces exceptions survivant seules, à travers mille
péripéties, l’hérédité fixa finalement l’œuvre du hasard, et le type
normal disparut.