XI

L’imprévu, comme on voit, abonde ici. Il y aurait donc à écrire un gros

livre sur l’intelligence des plantes, comme Romanes en fit un sur

l’intelligence des animaux. Mais cette esquisse n’a nullement la

prétention de devenir un manuel de ce genre; j’y veux simplement attirer

l’attention sur quelques événements intéressants qui se passent à côté

de nous, dans ce monde où nous nous croyons un peu trop vaniteusement

privilégiés. Ces événements ne sont pas choisis, mais pris à titre

d’exemples, au hasard des observations et des circonstances. Au

demeurant, j’entends, en ces brèves notes, m’occuper avant tout de la

fleur, car c’est en elle qu’éclatent les plus grandes merveilles.

J’écarte pour l’instant les fleurs carnivores, Droséras, Népenthès,

Sarracéniées, etc., qui touchent au règne animal et demanderaient une

étude spéciale et développée, pour ne m’attacher qu’à la fleur vraiment

fleur, à la fleur proprement dite, que l’on croit insensible et

inanimée.

Afin de séparer les faits des théories, parlons d’elle comme si elle

avait prévu et conçu à la manière des hommes, ce qu’elle a réalisé. Nous

verrons plus loin ce qu’il faut lui laisser, ce qu’il convient de lui

reprendre. En ce moment, la voilà seule en scène, comme une princesse

magnifique douée de raison et de volonté. Il est indéniable qu’elle en

paraît pourvue; et pour l’en dépouiller, il faut avoir recours à de bien

obscures hypothèses. Elle est donc là, immobile sur sa tige, abritant

dans un tabernacle éclatant les organes reproducteurs de la plante. Il

semble qu’elle n’aie qu’à laisser s’accomplir, au fond de ce tabernacle

d’amour, l’union mystérieuse des étamines et du pistil. Et beaucoup de

fleurs y consentent. Mais pour beaucoup d’autres se pose, gros

d’affreuses menaces, le problème, normalement insoluble, de la

fécondation croisée. A la suite de quelles expériences innombrables et

immémoriales ont-elles reconnu que l’auto-fécondation, c’est-à-dire la

fécondation du stigmate par le pollen tombé des anthères qui l’entourent

dans la même corolle, entraîne rapidement la dégénérescence de l’espèce?

Elles n’ont rien reconnu, ni profité d’aucune expérience, nous dit-on.

La force des choses élimina tout simplement et peu à peu les graines et

les plantes affaiblies par l’auto-fécondation. Bientôt, ne subsistèrent

que celles qu’une anomalie quelconque, par exemple la longueur exagérée

du pistil inaccessible aux anthères, empêchait qu’elles se fécondassent

elles-mêmes. Ces exceptions survivant seules, à travers mille

péripéties, l’hérédité fixa finalement l’œuvre du hasard, et le type

normal disparut.

L'intelligence des fleurs · 第 19 / 118 题