Les plantes parasites nous offriraient également de singuliers et
malicieux spectacles, telle cette étonnante Grande Cuscute qu’on appelle
vulgairement Teigne ou Barbe de moine. Elle n’a pas de feuilles, et à
peine sa tige a-t-elle atteint quelques centimètres de longueur,
qu’elle abandonne volontairement ses racines, pour s’enrouler autour de
la victime qu’elle a choisie et dans laquelle elle enfonce ses suçoirs.
Dès lors, elle vit exclusivement aux dépens de sa proie. Il est
impossible de tromper sa perspicacité, elle refusera tout soutien qui ne
lui plaît pas, et ira chercher, assez loin s’il le faut, la tige de
Chanvre, de Houblon, de Luzerne ou de Lin qui convient à son tempérament
et à ses goûts.
Cette Grande Cuscute appelle naturellement notre attention sur les
plantes grimpantes, qui ont des mœurs très remarquables et dont il
faudrait dire un mot. Du reste, ceux d’entre nous qui ont quelque peu
vécu à la campagne ont eu maintes fois l’occasion d’admirer l’instinct,
la sorte de vision qui dirige les vrilles de la Vigne vierge ou du
Volubilis, vers le manche d’un râteau ou d’une bêche posé contre un mur.
Déplacez le râteau, et le lendemain la vrille se sera complètement
retournée et l’aura retrouvé. Schopenhauer, dans son traité: _Ueber den
Willen in der Natur_, au chapitre consacré à la physiologie des plantes,
résume sur ce point et sur plusieurs autres une foule d’observations et
d’expériences qu’il serait trop long de rapporter ici. J’y renvoie donc
le lecteur; il y trouvera l’indication de nombreuses sources et
références. Ai-je besoin d’ajouter que depuis cinquante ou soixante ans,
ces sources se sont étrangement multipliées et qu’au surplus, la matière
est presque inépuisable?
Entre tant d’inventions, de ruses, de précautions diverses, citons
encore, à titre d’exemples, la prudence de l’Hyoséride rayonnante
(_Hyoseris radiata_), petite plante à fleurs jaunes, assez semblable au
Pissenlit, et qu’on trouve fréquemment sur les vieux murs de la Riviera.
Afin d’assurer à la fois la dissémination et la stabilité de sa race,
elle porte en même temps deux espèces de graines: les unes se détachent
facilement et sont munies d’ailes pour se livrer au vent, tandis que les
autres qui en sont dépourvues, demeurent prisonnières dans
l’inflorescence et ne sont libérées que lorsque celle-ci se décompose.
Le cas de la Lampourde épineuse (_Xanthium spinosum_) nous montre à quel
point sont bien conçus et réussissent effectivement certains systèmes de
dissémination. Cette Lampourde est une affreuse mauvaise herbe hérissée
de pointes barbares. Il n’y a pas bien longtemps, elle était inconnue
dans l’Europe occidentale, et personne, naturellement, n’avait songé à
l’y acclimater. Elle doit ses conquêtes aux crochets qui garnissent les
capsules de ses fruits et qui s’agriffent à la toison des animaux.
Originaire de la Russie, elle nous est arrivée dans les ballots de laine
importés du fond des steppes de la Moscovie, et l’on pourrait suivre sur
la carte les étapes de cette grande migratrice qui s’annexa un nouveau
monde.
La Silène d’Italie (_Silene Italica_), petite fleur blanche et naïve
qu’on trouve en abondance sous les oliviers, a fait travailler sa pensée
dans une autre direction. Apparemment très craintive, très susceptible,
pour éviter la visite d’insectes incommodes et indélicats, elle garnit
ses tiges de poils glanduleux d’où suinte une liqueur visqueuse et où se
prennent si bien les parasites que les paysans du Midi utilisent la
plante comme attrape-mouches dans leurs maisons. Certaines espèces de
Silènes ont d’ailleurs ingénieusement simplifié le système. Comme c’est
surtout les fourmis qu’elles redoutent, elles ont trouvé qu’il
suffisait, pour les empêcher de passer, de disposer sous le nœud de
chaque tige un large anneau gluant. C’est exactement ce que font les
jardiniers quand ils tracent autour du tronc des pommiers afin d’arrêter
l’ascension des chenilles, un anneau de goudron.
Ceci nous mènerait à étudier les moyens de défense des plantes. M.
Henri Coupin, dans un excellent livre de vulgarisation: _Les Plantes
originales_, auquel je renvoie le lecteur qui désire de plus amples
détails, examine quelques-unes de ces armes bizarres. Il y a d’abord la
passionnante question des épines, au sujet desquelles un élève de la
Sorbonne, M. Lothelier, a fait de très curieuses expériences, qui
prouvent que l’ombre et l’humidité tendent à supprimer les parties
piquantes des végétaux. Par contre, plus le lieu où elle croît est aride
et brûlé de soleil, plus la plante se hérisse et multiplie ses dards,
comme si elle comprenait que presque seule survivante parmi les rocs
déserts ou sur le sable calciné, il est nécessaire qu’elle redouble
énergiquement sa défense contre un ennemi qui n’a plus le choix de sa
proie. Il est en outre remarquable que, cultivées par l’homme, la
plupart des plantes à épines abandonnent peu à peu leurs armes,
remettant le soin de leur salut au protecteur surnaturel qui les adopte
dans son clos[B].
Certaines plantes, entre autres les Borraginées remplacent les épines
par des poils très durs. D’autres, comme l’Ortie, y ajoutent le poison.
D’autres, le Géranium, la Menthe, la Rue, etc., pour écarter les
animaux, s’imprègnent d’odeurs fortes. Mais les plus étranges sont
celles qui se défendent mécaniquement. Je ne citerai que la Prêle qui
s’entoure d’une véritable armure de grains de Silex microscopiques. Du
reste, presque toutes les Graminées, afin de décourager la gloutonnerie
des limaces et des escargots, introduisent de la chaux dans leurs
tissus.
X
Avant d’aborder l’étude des appareils compliqués que nécessite la
fécondation croisée, parmi les milliers de cérémonies nuptiales en usage
dans nos jardins, mentionnons les idées ingénieuses de quelques fleurs
très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même
corolle. On connaît suffisamment le type du système: les étamines[C] ou
organes mâles, généralement frêles et nombreuses, sont rangées autour
du pistil robuste et patient. «_Mariti et uxores uno eodemque thalamo
gaudent_», dit délicieusement le grand Linné. Mais la disposition, la
forme, les habitudes de ces organes varient de fleur en fleur, comme si
la nature avait une pensée qui ne peut encore se fixer, ou une
imagination qui se fait son point d’honneur de ne jamais se répéter.
Souvent le pollen, quand il est mûr, tombe tout naturellement du haut
des étamines sur le pistil; mais, bien souvent aussi, pistil et étamines
sont de même taille, ou celles-ci sont trop éloignées, ou le pistil est
deux fois plus grand qu’elles. Ce sont alors des efforts infinis pour se
joindre. Tantôt, comme dans l’Ortie, les étamines, au fond de la
corolle, se tiennent accroupies sur leur tige. Au moment de la
fécondation, celle-ci se détend telle qu’un ressort, et l’anthère ou sac
à pollen qui la surmonte lance un nuage de poussière sur le stigmate.
Tantôt, comme chez l’Épine-vinette, pour que l’hymen ne puisse
s’accomplir que durant les belles heures d’un beau jour, les étamines,
éloignées du pistil, sont maintenues contre les parois de la fleur par
le poids de deux glandes humides; le soleil paraît, évapore le liquide,
et les étamines délestées se précipitent sur le stigmate. Ailleurs c’est
autre chose: ainsi chez les Primevères, les femelles sont tour à tour
plus longues ou plus petites que les mâles. Dans le Lis, la Tulipe,
etc., l’épouse, trop élancée, fait ce qu’elle peut pour recueillir et
fixer le pollen. Mais le système le plus original et le plus fantaisiste
est celui de la Rue (_Ruta graveolens_), une herbe médicinale assez
malodorante, de la bande mal famée des emménagogues. Les étamines,
tranquilles et dociles dans la corolle jaune, attendent, rangées en
cercle autour du gros pistil trapu. A l’heure conjugale, obéissant à
l’ordre de la femme qui fait apparemment une sorte d’appel nominal, l’un
des mâles s’approche et touche le stigmate, puis viennent le troisième,
le cinquième, le septième, le neuvième mâle, jusqu’à ce que tout le rang
impair ait donné. Ensuite, c’est dans le rang pair, le tour du deuxième,
du quatrième, du sixième, etc. C’est bien l’amour au commandement. Cette
fleur qui sait compter me paraissait si extraordinaire que je n’en ai
pas cru, d’abord, les botanistes et que j’ai tenu à vérifier plus d’une
fois son sentiment des nombres avant d’oser le confirmer. J’ai constaté
qu’elle se trompe assez rarement.
Il serait abusif de multiplier ces exemples. Une simple promenade dans
les champs ou les bois permettra de faire sur ce point mille
observations aussi curieuses que celles que rapportent les botanistes.
Mais, avant de clore ce chapitre, je tiens à signaler une dernière
fleur; non qu’elle témoigne d’une imagination bien extraordinaire, mais
pour la grâce délicieuse et facilement saisissable de son geste d’amour.
C’est la Nigelle de Damas (_Nigella damascena_) dont les noms vulgaires
sont charmants: Cheveux de Vénus, Diable dans le buisson, Belle aux
cheveux dénoués, etc., efforts heureux et touchants de la poésie
populaire pour décrire une petite plante qui lui plaît. On la trouve,
cette plante, à l’état sauvage, dans le Midi, au bord des routes et sous
les oliviers, et dans le Nord on la cultive assez souvent dans les
jardins un peu démodés. La fleur est d’un bleu tendre, simple comme une
fleurette de primitif, et les «Cheveux de Vénus, les cheveux dénoués»,
sont les feuilles emmêlées, ténues et légères qui entourent la corolle
d’un «buisson» de verdure vaporeuse. A la naissance de la fleur, les
cinq pistils, extrêmement longs, se tiennent étroitement groupés au
centre de la couronne d’azur, comme cinq reines vêtues de robes vertes,
altières, inaccessibles. Autour d’elles se presse sans espoir la foule
innombrable de leurs amants, les étamines, qui n’arrivent pas à la
hauteur de leurs genoux. Alors, au sein de ce palais de turquoises et de
saphirs, dans le bonheur des jours d’été, commence le drame sans paroles
et sans dénouement que l’on puisse prévoir, de l’attente impuissante,
inutile, immobile. Mais les heures s’écoulent, qui sont les années de la
fleur; l’éclat de celle-ci se ternit, des pétales se détachent, et
l’orgueil des grandes reines, sous le poids de la vie semble enfin
s’infléchir. A un moment donné, comme si elles obéissaient au mot
d’ordre secret et irrésistible de l’amour qui juge l’épreuve suffisante,
d’un mouvement concerté et symétrique, comparable aux harmonieuses
paraboles d’un quintuple jet d’eau qui retombe dans sa vasque, toutes
ensemble se penchent à la renverse et viennent gracieusement cueillir,
aux lèvres de leurs humbles amants, la poudre d’or du baiser nuptial.