Mais ces plantes, auxquelles il faudrait ajouter les Rossolis, les
Dionées et bien d’autres, sont déjà des êtres nerveux dépassant un peu
la crête mystérieuse et probablement imaginaire qui sépare le règne
végétal de l’animal. Il n’est pas nécessaire de monter jusque-là, et
l’on trouve autant d’intelligence et presque autant de spontanéité
visible, à l’autre extrémité du monde qui nous occupe, dans les
bas-fonds où la plante se distingue à peine du limon ou de la pierre:
j’entends parler de la fabuleuse tribu des Cryptogames, qu’on ne peut
étudier qu’au microscope. C’est pourquoi nous la passerons sous silence,
bien que le jeu des spores du Champignon, de la Fougère et surtout de la
Prêle ou Queue-de-rat, soit d’une délicatesse, d’une ingéniosité
incomparable. Mais parmi les plantes aquatiques, habitantes des vases et
des boues originelles, s’opèrent de moins secrètes merveilles. Comme la
fécondation de leurs fleurs ne peut se faire sous l’eau, chacune d’elles
a imaginé un système différent pour que le pollen puisse se disséminer à
sec. Ainsi les Zostères, c’est-à-dire le vulgaire Varech dont on fait
des matelas, renferment soigneusement leur fleur dans une véritable
cloche à plongeur; les Nénuphars envoient la leur s’épanouir à la
surface de l’étang, l’y maintiennent et l’y nourrissent sur un
interminable pédoncule qui s’allonge dès que s’élève le niveau de l’eau.
Le faux Nénuphar (_Villarsia nymphoides_), n’ayant pas de pédoncule
allongeable, lâche tout simplement les siennes qui montent et crèvent
comme des bulles. La Macre ou Châtaigne d’eau (_Trapa natans_) les munit
d’une sorte de vessie gonflée d’air; elles montent, s’ouvrent, puis, la
fécondation accomplie, l’air de la vessie est remplacé par un liquide
mucilagineux plus lourd que l’eau, et tout l’appareil redescend dans la
vase où mûriront les fruits.
Le système de l’Utriculaire est encore plus compliqué. Voici comme le
décrit M. H. Bocquillon dans _La Vie des Plantes_: «Ces plantes,
communes dans les étangs, les fossés, les mares, les flaques d’eau des
tourbières, ne sont pas visibles en hiver; elles reposent sur la vase.
Leur tige allongée, grêle, traînante, est garnie de feuilles réduites à
des filaments ramifiés. A l’aisselle des feuilles ainsi transformées, on
remarque une sorte de petite poche pyriforme, dont l’extrémité
supérieure et aiguë est munie d’une ouverture. Cette ouverture porte une
soupape qui ne peut s’ouvrir que du dehors en dedans; les bords en sont
garnis de poils ramifiés; l’intérieur de la poche est tapissé d’autres
petits poils sécréteurs qui lui donnent l’aspect du velours. Lorsque le
moment de la floraison est arrivé, les petites outres axillaires se
remplissent d’air; plus cet air tend à s’échapper, mieux il ferme la
soupape. En définitive, il donne à la plante une grande légèreté
spécifique et l’amène à la surface de l’eau. C’est alors seulement que
s’épanouissent ces charmantes petites fleurs jaunes qui simulent de
bizarres petits museaux aux lèvres plus ou moins renflées, dont le
palais est strié de lignes orangées ou ferrugineuses. Pendant les mois
de juin, juillet, août, elles montrent leurs fraîches couleurs au milieu
des détritus végétaux, s’élevant gracieusement au-dessus de l’eau
bourbeuse. Mais la fécondation s’est effectuée, le fruit se développe,
les rôles changent; l’eau ambiante pèse sur la soupape des utricules,
l’enfonce, se précipite dans la cavité, alourdit la plante et la force à
redescendre dans la vase.»
N’est-il pas curieux de voir ramassées en ce petit appareil immémorial
quelques-unes des plus fécondes et des plus récentes inventions
humaines: le jeu des valves ou des soupapes, la pression des liquides et
de l’air, le principe d’Archimède étudié et utilisé? Comme le fait
observer l’auteur que nous venons de citer, «l’ingénieur qui le premier
attacha au bâtiment coulé à fond un appareil de flottage, ne se doutait
guère qu’un procédé analogue était en usage depuis des milliers
d’années». Dans un monde que nous croyons inconscient et dénué
d’intelligence, nous nous imaginons d’abord que la moindre de nos idées
crée des combinaisons et des rapports nouveaux. A examiner les choses de
plus près, il paraît infiniment probable qu’il nous est impossible de
créer quoi que ce soit. Derniers venus sur cette terre, nous retrouvons
simplement ce qui a toujours existé; nous refaisons comme des enfants
émerveillés la route que la vie avait faite avant nous. Il est du reste
fort naturel et réconfortant qu’il en soit ainsi. Mais nous reviendrons
sur ce point.