Mais revenons à des combinaisons plus simples. Cueillez au bord de la
route, dans la première touffe venue, un brin d’herbe quelconque; et
vous surprendrez à l’œuvre une petite intelligence indépendante,
inlassable, imprévue. Voici deux pauvres plantes rampantes que vous avez
mille fois rencontrées dans vos promenades, car on les trouve en tous
lieux et jusque dans les coins les plus ingrats où s’est égarée une
pincée d’humus. Ce sont deux variétés de Luzernes (_Medicago_) sauvages,
deux mauvaises herbes au sens le plus modeste de ce mot. L’une porte une
fleur rougeâtre, l’autre une houppette jaune de la grosseur d’un pois. A
les voir se glisser et se dissimuler dans le gazon, parmi les
orgueilleuses graminées, on ne se clouterait jamais qu’elles ont, bien
avant l’illustre géomètre et physicien de Syracuse, découvert et tenté
d’appliquer, non pas à l’élévation des liquides, mais à l’aviation, les
étonnantes propriétés de la vis d’Archimède. Elles logent donc leurs
graines en de légères spirales, à trois ou quatre révolutions,
admirablement construites, comptant bien ainsi ralentir leur chute et,
par conséquent, avec l’aide du vent, prolonger leur voyage aérien.
L’une d’elles, la jaune, a même perfectionné l’appareil de la rouge en
garnissant les bords de la spirale d’un double rang de pointes, dans
l’intention évidente de l’accrocher au passage, soit aux vêtements des
promeneurs, soit à la laine des animaux. Il est clair qu’elle espère
joindre les avantages de l’ériophilie, c’est-à-dire de la dissémination
des graines par les moutons, les chèvres, les lapins, etc., à ceux de
l’anémophilie ou dissémination par le vent.
Le plus touchant, dans tout ce grand effort, c’est qu’il est inutile.
Les pauvres Luzernes rouges et jaunes se sont trompées. Leurs
remarquables vis ne leur servent de rien. Elles ne pourraient
fonctionner que si elles tombaient d’une certaine hauteur, du faîte d’un
grand arbre ou d’une altière graminée; mais, construites au ras de
l’herbe, à peine ont-elles fait un quart de tour, qu’elles touchent déjà
terre. Nous avons là un curieux exemple des erreurs, des tâtonnements,
des expériences et des petits mécomptes, assez fréquents, de la nature:
car il faut ne l’avoir guère étudiée pour affirmer que la nature ne se
trompe jamais.
Remarquons, en passant, que d’autres variétés de Luzernes, sans parler
du Trèfle, autre légumineuse papilionacée qui se confond presque avec
celle dont nous nous occupons ici, n’ont pas adopté ces appareils
d’aviation, et s’en tiennent à la méthode primitive de la gousse. Chez
l’une d’elles, la _Medicago aurantiaca_, on saisit très nettement la
transition de la gousse contournée à l’hélice. Une autre variété, la
_Medicago scutellata_, arrondit cette hélice en forme de boule, etc. Il
semble donc que nous assistions au passionnant spectacle d’une espèce en
travail d’invention, aux essais d’une famille qui n’a pas encore fixé sa
destinée et cherche la meilleure façon d’assurer l’avenir. N’est-ce
peut-être pas au cours de cette recherche, qu’ayant été déçue par la
spirale, la Luzerne jaune y ajouta les pointes ou crochets à laine, se
disant, non sans raison, que puisque son feuillage attire les brebis,
il est inévitable et juste que celles-ci assument le souci de sa
descendance? Et n’est-ce pas, enfin, grâce à ce nouvel effort et à cette
bonne idée que la Luzerne à fleurs jaunes est infiniment plus répandue
que sa plus robuste cousine qui porte des fleurs rouges?
V
Ce n’est pas seulement dans la graine ou la fleur, mais dans la plante
entière, tiges, feuilles, racines, que l’on découvre, si l’on veut bien
s’incliner un instant sur leur humble travail, maintes traces d’une
intelligence avisée et vivante. Rappelez-vous les magnifiques efforts
vers la lumière des branches contrariées, ou l’ingénieuse et courageuse
lutte des arbres en danger. Pour moi, je n’oublierai jamais l’admirable
exemple d’héroïsme que me donnait l’autre jour, en Provence, dans les
sauvages et délicieuses gorges du Loup, tout embaumées de violettes, un
énorme Laurier centenaire. On lisait aisément sur son tronc tourmenté et
pour ainsi dire convulsif, tout le drame de sa vie tenace et difficile.
Un oiseau ou le vent, maîtres des destinées, avait porté la graine au
flanc du roc tombant à pic comme un rideau de fer; et l’arbre était né
là, à deux cents mètres au-dessus du torrent, inaccessible et solitaire,
parmi les pierres ardentes et stériles. Dès les premières heures, il
avait envoyé les aveugles racines à la longue et pénible recherche de
l’eau précaire et de l’humus. Mais ce n’était que le souci héréditaire
d’une espèce qui connaît l’aridité du Midi. La jeune tige avait à
résoudre un problème bien plus grave et plus inattendu: elle partait
d’un plan vertical, en sorte que son front, au lieu de monter vers le
ciel, penchait sur le gouffre. Il avait donc fallu, malgré le poids
croissant des branches, redresser le premier élan, couder,
opiniâtrement, au ras du roc, le tronc déconcerté, et maintenir
ainsi,--comme un nageur qui renverse la tête,--par une volonté, une
tension, une contraction incessantes, toute droite dans l’azur, la
lourde couronne de feuilles.
Dès lors, autour de ce nœud vital, s’étaient concentrés toutes les
préoccupations, toute l’énergie, tout le génie conscient et libre de la
plante. Le coude monstrueux, hypertrophié, révélait une à une les
inquiétudes successives d’une sorte de pensée qui savait profiter des
avertissements que lui donnaient les pluies et les tempêtes. D’année en
année, s’alourdissait le dôme de feuillage, sans autre souci que de
s’épanouir dans la lumière et la chaleur, tandis qu’un chancre obscur
rongeait profondément le bras tragique qui le soutenait dans l’espace.
Alors, obéissant à je ne sais quel ordre de l’instinct, deux solides
racines, deux câbles chevelus, sortis du tronc à plus de deux pieds
au-dessus du coude, étaient venus amarrer celui-ci à la paroi de granit.
Avaient-ils vraiment été évoqués par la détresse, ou bien,
attendaient-ils, peut-être prévoyants, depuis les premiers jours,
l’heure aiguë du péril pour redoubler leur aide? N’était-ce qu’un hasard
heureux? Quel œil humain assistera jamais à ces drames muets et trop
longs pour notre petite vie[A]?