Il serait superflu de retracer le tableau des grands systèmes de la
fécondation florale: le jeu des étamines et du pistil, la séduction des
parfums, l’appel des couleurs harmonieuses et éclatantes, l’élaboration
du nectar, absolument inutile à la fleur, et qu’elle ne fabrique que
pour attirer et retenir le libérateur étranger, le messager d’amour,
abeille, bourdon, mouche, papillon, phalène, qui doit lui apporter le
baiser de l’amant lointain, invisible, immobile...
Ce monde végétal qui nous paraît si paisible, si résigné, où tout semble
acceptation, silence, obéissance, recueillement, est au contraire celui
où la révolte contre la destinée est la plus véhémente et la plus
obstinée. L’organe essentiel, l’organe nourricier de la plante, sa
racine, l’attache indissolublement au sol. S’il est difficile de
découvrir, parmi les grandes lois qui nous accablent, celle qui pèse le
plus lourdement à nos épaules, pour la plante, il n’y a pas de doute:
c’est la loi qui la condamne à l’immobilité depuis sa naissance jusqu’à
sa mort. Aussi sait-elle mieux que nous, qui dispersons nos efforts,
contre quoi d’abord s’insurger. Et l’énergie de son idée fixe qui monte
des ténèbres de ses racine pour s’organiser et s’épanouir dans la
lumière de sa fleur, est un spectacle incomparable. Elle se tend tout
entière dans un même dessein: échapper par le haut à la fatalité du bas;
éluder, transgresser la lourde et sombre loi, se délivrer, briser
l’étroite sphère, inventer ou invoquer des ailes, s’évader le plus loin
possible, vaincre l’espace où le destin renferme, se rapprocher d’un
autre règne, pénétrer dans un monde mouvant et animé... Qu’elle y
parvienne, n’est-ce pas aussi surprenant que si nous réussissions à
vivre hors du temps qu’un autre destin nous assigne, ou à nous
introduire dans un univers libéré des lois les plus pesantes de la
matière? Nous verrons que la fleur donne à l’homme un prodigieux exemple
d’insoumission, de courage, de persévérance et d’ingéniosité. Si nous
avions mis à soulever diverses nécessités qui nous écrasent, celles, par
exemple, de la douleur, de la vieillesse et de la mort, la moitié de
l’énergie qu’a déployée telle petite fleur de nos jardins, il est permis
de croire que notre sort serait très différent de ce qu’il est.