Mais Christophe ne s'y résignait point. Il continuait de discuter avec

le commandant Chabran, et parfois violemment. Céline s'en amusait. Elle

assistait à leurs entretiens, travaillant en silence. Elle ne se

mêlait pas à la discussion; mais elle paraissait plus gaie; son regard

avait plus d'éclat: il semblait qu'il y eût plus d'espace autour

d'elle. Elle se mit à lire; elle sortit davantage; elle s'intéressait

à plus de choses. Et un jour que Christophe bataillait contre son père

à propos des Elsberger, le commandant la vit sourire; il lui demanda ce

qu'elle pensait; elle répondit tranquillement:

--Je pense que M. Krafft a raison.

Le commandant, interloqué, dit:

--C'est un peu fort!... Enfin, raison ou tort, nous sommes bien

comme nous sommes. Nous n'avons pas besoin devoir ces gens-là.

N'est-ce pas, fillette?

--Mais si, papa, répondit-elle, cela me ferait plaisir.

Le commandant se tut, et feignit de n'avoir pas entendu. Il était

beaucoup moins insensible à l'influence de Christophe qu'il ne voulait

le paraître. Son étroitesse de jugement et sa violence ne

l'empêchaient point d'avoir de la droiture et le cœur généreux. Il

aimait Christophe, il aimait sa franchise et sa santé morale, il avait

souvent le regret que Christophe fût un Allemand. Il avait beau

s'emporter dans les discussions avec lui: il cherchait ces discussions;

et les arguments de Christophe le travaillaient. Il se fût bien gardé

de le reconnaître. Mais un jour, Christophe le trouva lisant

attentivement un livre qu'il refusa de lui laisser voir. En reconduisant

Christophe, Céline, seule avec lui, dit:

--Savez-vous ce qu'il lisait? Un livre de M. Weil.

Christophe fut heureux.

--Et qu'est-ce qu'il en dit?

--Il dit: «Cet animal!...» Mais il ne peut s'en détacher.

Christophe ne fit aucune allusion au fait, quand il revit le

commandant. Ce fut celui-ci qui lui demanda:

--D'où vient que vous ne me rasez plus avec votre Juif?

--Parce que ce n'est plus la peine, dit Christophe.

--Pourquoi? demanda le commandant, agressif.

Christophe ne répondit pas, et s'en alla en riant.

Olivier avait raison. Ce n'est point par les paroles qu'on agit sur les

autres. Mais par son être. Il est des hommes qui rayonnent autour d'eux

une atmosphère apaisante, par leurs regards, leurs gestes, le contact

silencieux de leur âme sereine. Christophe rayonnait la vie. Elle

pénétrait doucement, doucement, comme une tiédeur de printemps, à

travers les vieux murs et les fenêtres closes de la maison engourdie,

elle ressuscitait des cœurs, que la douleur, la faiblesse, l'isolement

rongeaient et desséchaient depuis des années, avaient laissés pour

morts. Puissance des âmes sur les âmes! Celles qui la subissent et

celles qui l'exercent l'ignorent également. Et pourtant, la vie du

monde est faite des flux et des reflux, que régit cette force

d'attraction mystérieuse.

Deux étages au-dessous de l'appartement de Christophe et d'Olivier,

habitait, comme on l'a vu, une jeune femme de trente-cinq ans, Mme

Germain, veuve depuis deux ans, qui avait perdu l'année précédente sa

petite fille, âgée de sept à huit ans. Elle vivait avec sa

belle-mère. Elles ne voyaient personne. De tous les locataires de la

maison aucun n'avait eu moins de rapports avec Christophe. À peine

s'ils s'étaient rencontrés; jamais ils ne s'étaient adressé la

parole.

C'était une femme grande, maigre, assez bien faite, de beaux yeux

bruns, opaques, inexpressifs, où s'allumait, par moments, une flamme

morne et dure, dans une figure jaune de cire, les joues plates, la

bouche crispée. La vieille Mme Germain était dévote, et passait ses

journées à l'église. La jeune femme s'isolait jalousement dans son

deuil. Elle ne s'intéressait à rien. Elle s'entourait des reliques et

des images de sa petite fille; et, à force de les fixer, elle ne la

voyait plus; les images mortes tuaient l'image vivante. Elle ne la

voyait plus; et elle s'obstinait; elle voulait, elle voulait penser

uniquement à elle: ainsi, elle avait fini par ne plus pouvoir même

penser à elle; elle avait achevé l'œuvre de la mort. Alors, elle

restait là, glacée, le cœur pétrifié, sans larmes, la vie tarie. La

religion ne lui était pas un secours. Elle pratiquait, mais sans amour,

par conséquent sans foi vivante; elle donnait de l'argent pour des

messes, mais elle ne prenait aucune part active à des œuvres; toute sa

religion reposait sur cette pensée unique: la revoir! Le reste, que lui

importait? Dieu? Qu'avait-elle à faire de Dieu? La revoir!... Et elle

était loin d'en être sûre. Elle voulait le croire, elle le voulait

durement, désespérément; mais elle en doutait... Elle ne pouvait

supporter de voir d'autres enfants; elle pensait:

--Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas morts?

Il y avait, dans le quartier, une petite fille qui, de taille, de

démarche, ressemblait à la sienne. Quand elle la voyait de dos avec

ses petites nattes, elle tremblait. Elle se mettait à la suivre; et

quand la petite se retournait, et qu'elle voyait que ce n'était pas

_elle_, elle avait envie de l'étrangler. Elle se plaignait que les

petites Elsberger, cependant bien tranquilles, comprimées par leur

éducation, fissent du bruit, à l'étage au-dessus; et dès que les

pauvres enfants trottinaient dans leur chambre, elle envoyait sa

domestique réclamer le silence. Christophe qui la rencontra, une fois

qu'il rentrait avec les fillettes, fut saisi du regard dur qu'elle leur

jeta.

Un soir d'été que cette morte vivante s'hypnotisait dans son néant,

assise dans l'obscurité, près de sa fenêtre, elle entendit jouer

Christophe. Il avait l'habitude de rêver, au piano, à cette heure.

Cette musique l'irrita, en troublant le vide où elle s'engourdissait.

Elle ferma la fenêtre avec colère. La musique la poursuivit jusqu'au

fond de la chambre. Mme Germain ressentit pour elle une haine. Elle eût

voulu empêcher Christophe de jouer; mais elle n'en avait aucun droit.

Chaque jour, maintenant, à la même heure, elle attendait, avec une

impatience irritée, que le piano commençât; et lorsqu'il tardait, son

irritation n'en était que plus vive. Elle devait, malgré elle, suivre

jusqu'au bout la la musique; et quand la musique était finie, elle

avait peine à retrouver son apathie.--Et, un soir qu'elle était tapie

dans un coin de sa chambre obscure, et qu'à travers les cloisons et la

fenêtre fermée, lui arrivait la musique lointaine, elle fut prise d'un

frisson, et la source des larmes de nouveau jaillit en elle. Elle

rouvrit la fenêtre; et désormais, elle écoutait, en pleurant. La

musique était une pluie, qui pénétrait goutte à goutte son cœur

desséché, et qui le ranimait. Elle revoyait le ciel, les étoiles, la

nuit d'été; elle sentait poindre, comme une lueur bien pâle encore,

un intérêt à la vie, une sympathie humaine. Et la nuit, pour la

première fois depuis des mois, l'image de sa petite fille lui reparut

en rêve.--Car le plus sûr chemin qui nous rapproche de nos morts, ce

n'est pas de mourir, c'est de vivre. Ils vivent de notre vie, et meurent

de notre mort.

Elle ne chercha pas à rencontrer Christophe. Mais elle l'entendait

passer dans l'escalier avec les fillettes; et elle se tenait cachée

derrière la porte, pour épier le babillage enfantin, qui lui remuait

le cœur.

Un jour, elle allait sortir, elle entendit les petits pas trottinants,

qui descendaient l'escalier, avec un peu plus de tapage que d'habitude,

et l'une des voix d'enfants, qui disait à la petite sœur:

--Ne fais pas tant de bruit, Lucette, tu sais, Christophe a dit,

à cause de la dame qui a du chagrin.

Et l'autre assourdit ses pas et se mit à parler tout bas. Alors, Mme

Germain n'y tint plus: elle ouvrit la porte, elle saisit les enfants,

elle les embrassa avec violence. Elles eurent peur; l'une des fillettes

se mit à crier. Elle les lâcha, et elle rentra.

Depuis, quand elle les rencontrait, elle essayait de leur sourire, d'un

sourire crispé,--(elle avait perdu l'habitude...)--elle leur adressait

de brusques paroles d'affection, auxquelles les enfants intimidées

répondaient par des chuchotements oppressés. Elles continuaient

d'avoir peur de la dame, plus peur qu'auparavant; et lorsqu'elles

passaient devant sa porte, maintenant, elles couraient de crainte

qu'elle ne les attrapât. Elle, de son côté, se cachait pour les voir.

Elle avait honte. Il lui semblait qu'elle volait à sa petite morte un

peu de l'amour, auquel celle-ci avait droit, tout entier. Elle se jetait

à genoux et lui demandait pardon. Mais maintenant que l'instinct de

vivre et d'aimer était réveillé, elle n'y pouvait plus rien, il

était le plus fort.

Un soir,--Christophe rentrait,--il remarqua un désordre inaccoutumé

dans la maison. On lui apprit que M. Watelel venait de mourir

subitement, d'une angine de poitrine. Christophe fut pénétré de

compassion, à la pensée de l'enfant, qui se trouvait abandonnée. On

ne connaissait aucun parent à M. Watelet, et il y avait tout lieu de

croire qu'il la laissait à peu près sans ressources. Christophe monta,

quatre à quatre, et entra dans l'appartement du troisième, dont la

porte était ouverte. Il trouva l'abbé Corneille auprès du mort, et la

petite fille en larmes, qui appelait son papa; la concierge essayait

maladroitement de la consoler. Christophe prit l'enfant dans ses bras,

il lui dit des mots tendres. La petite s'accrocha désespérément à

lui; il voulut l'emporter de l'appartement; mais elle s'y refusa. Il

resta avec elle. Assis près de la fenêtre, dans le jour qui

déclinait, il continuait de la bercer dans ses bras. L'enfant se

calmait peu à peu; elle s'endormit, au milieu de ses sanglots.

Christophe la déposa sur son lit, et il tâchait gauchement de défaire

les lacets de ses petits souliers. C'était la tombée de la nuit. La

porte de l'appartement était restée ouverte. Une ombre entra, avec un

frôlement de jupe. Aux derniers reflets décolorés du jour, Christophe

reconnut les yeux fiévreux de la femme en deuil. Debout au seuil de la

chambre, elle dit, la gorge serrée:

--Je viens... Voulez-vous... Voulez-vous me la donner?

Christophe lui prit la main. Mme Germain pleurait. Puis, elle

s'assit au chevet du lit. Après un moment, elle dit:

--Laissez-moi la veiller...

Christophe remonta à son étage, avec l'abbé Corneille. Le prêtre, un

peu gêné, s'excusait d'être venu. Il espérait, disait-il avec

humilité, que le mort ne saurait le lui reprocher: ce n'était pas

comme prêtre, c'était comme ami qu'il était là.

Le lendemain matin, lorsque Christophe revint, il trouva la fillette au

cou de Mme Germain, avec la confiance naïve qui livre sur-le-champ ces

petits êtres à ceux qui ont su leur plaire. Elle consentit à suivre

sa nouvelle amie... Hélas! elle avait oublié déjà son père adoptif.

Elle montrait la même affection à sa nouvelle maman. Ce n'était pas

très rassurant. L'égoïsme d'amour de Mme Germain le voyait-il?...

Peut-être. Mais qu'importe? Il faut aimer. Le bonheur est là...

Quelques semaines après l'enterrement, Mme Germain emmena l'enfant à

la campagne, loin de Paris. Christophe et Olivier assistaient au

départ. La jeune femme avait une expression de joie secrète, qu'ils ne

lui connaissaient pas. Elle ne faisait aucune attention à eux.

Cependant, au moment de partir, elle remarqua Christophe, elle lui

tendit la main, et lui dit:

--Vous m'avez sauvée.

--Qu'est-ce qu'elle a, cette folle? demanda Christophe, étonné,

tandis qu'ils remontaient l'escalier.

À peu de jours de là, il reçut par la poste une photographie qui

représentait une petite fille inconnue, assise sur un tabouret, ses

menottes sagement croisées sur ses genoux, et qui le regardait de ses

yeux clairs et mélancoliques. Au-dessous, il y avait ces mots écrits:

«Ma petite morte vous remercie.»

Ainsi passait entre tous ces gens un souffle de vie nouvelle. Là-haut,

dans la mansarde du cinquième, brûlait un foyer de puissante

humanité, et ses rayons pénétraient lentement la maison.

Mais Christophe ne s'en apercevait point. C'était bien lent pour lui.

--Ah! soupirait-il, est-il donc impossible de faire fraterniser

tous les braves gens, de toute foi, de toute classe, qui ne

veulent pas se connaître? N'y a-t-il aucun moyen?

--Que veux-tu? dit Olivier, il faudrait une tolérance mutuelle et une

force de sympathie, qui ne peuvent naître que de la joie

intérieure,--joie d'une vie saine, normale, harmonieuse,--joie d'un

utile emploi de son activité, du sentiment que l'on sert à quelque

chose de grand. Pour cela, il faudrait un pays qui fût dans une

période de grandeur, ou--(ce qui vaut mieux encore)--d'acheminement à

la grandeur. Et il faudrait aussi--(les deux vont ensemble)--un pouvoir

qui sût mettre en œuvre toutes les énergies, un pouvoir intelligent

et fort, qui fût au-dessus des partis. Or, il n'est de pouvoir

au-dessus des partis que celui qui tire sa force de soi, et non de la

multitude, celui qui n'essaie pas de s'appuyer sur des majorités

anarchiques, mais qui s'impose à tous par les services rendus:

général victorieux, dictature de Salut public, suprématie de

l'intelligence... Que sais-je? Cela ne dépend pas de nous. Il faut que

l'occasion naisse, et les hommes qui sachent la saisir; il faut du

bonheur et du génie. Attendons et espérons! Les forces sont là:

forces de la foi, de la science, du travail de la vieille France et de

la France nouvelle, de la plus grande France... Quelle poussée ce

serait, si le mot était dit, le mot magique qui lancerait toutes ces

forces unies! Ce mot, ce n'est ni toi, ni moi, qui pouvons le dire. Qui

le dira? La victoire, la gloire?... Patience! L'essentiel, c'est que

tout ce qui est fort dans la race se recueille, ne se détruise pas, ne

se décourage pas avant l'heure. Bonheur et génie ne viennent qu'aux

peuples qui ont su les mériter par des siècles de patience, de labeur

et de foi.

--Qui sait? dit Christophe. Ils viennent souvent plus tôt qu'on ne

croit,--au moment où on les attend le moins. Vous tablez trop sur les

siècles. Préparez-vous! Ceignez vos reins! Ayez toujours vos souliers

à vos pieds et votre bâton en votre main... Car vous ne savez pas si

le Seigneur ne passera point devant la porte, cette nuit.

Il passa bien près, cette nuit. L'ombre de son aile toucha le

seuil de la maison.

À la suite d'événements insignifiants en apparence, les relations

entre la France et l'Allemagne s'étaient brusquement aigries. En trois

jours, on en vint des rapports habituels de bon voisinage au ton

provocant qui précède la guerre. Cela ne pouvait surprendre que ceux

qui vivaient dans l'illusion que la raison gouverne le monde. Mais ils

étaient nombreux en France; et ce fut chez beaucoup une stupeur de

voir, du jour au lendemain, se déchaîner la violence gallophobe de la

presse d'outre-Rhin. Certaines de ces feuilles qui, dans les deux pays,

s'arrogent le monopole du patriotisme, parlent au nom de la nation, et

dictent à l'État, parfois avec la complicité secrète de l'État, la

politique qu'il doit suivre, lançaient à la France des ultimatum

outrageants. Un conflit s'était élevé entre l'Allemagne et

l'Angleterre; et l'Allemagne n'accordait pas à la France le droit de

n'y pas prendre parti; ses insolents journaux la sommaient de se

déclarer pour l'Allemagne, ou sinon menaçaient de lui faire payer les

premiers frais de la guerre; ils prétendaient arracher son alliance par

la peur, et la traitaient d'avance en vassale battue et contente,--pour

tout dire, en Autriche. On reconnaissait là l'orgueilleuse démence de

l'impérialisme allemand, soûl de ses victoires, et l'incapacité

totale de ses hommes d'État à comprendre les autres races, en leur

appliquant à toutes la même commune mesure qui fait loi pour eux: la

force, raison suprême. Naturellement, sur une vieille nation, riche de

siècles de gloire et de suprématie sur l'Europe, que l'Allemagne

n'avait jamais connus, cette brutale sommation avait l'effet contraire

à celui que l'Allemagne en attendait. Elle faisait cabrer son orgueil

assoupi; la France frémissait, delà base à la cime; et les plus

indifférents en criaient de colère.

La masse de la nation allemande n'était pour rien dans ces

provocations: les braves gens de tous les pays ne demandent qu'à vivre

en paix; et ceux d'Allemagne sont particulièrement pacifiques,

affectueux, désireux d'être en bons termes avec tous, plus portés à

admirer les autres et à les imiter qu'à les combattre. Mais on ne

demande pas leur avis aux braves gens; et ils ne sont pas assez hardis

pour le donner. Ceux qui n'ont pas pris la virile habitude de l'action

publique sont fatalement condamnés à en être les jouets. Ils sont

l'écho éclatant et stupide, qui répercute les cris hargneux de la

presse et les défis des chefs, et qui en fait _la Marseillaise_ ou la

_Wacht am Rhein._

C'était un coup terrible pour Christophe et Olivier. Ils étaient si

habitués à s'aimer qu'ils ne concevaient plus pourquoi leurs pays ne

faisaient pas de même. Les raisons de cette hostilité persistante,

brusquement réveillée, leur échappaient à tous deux, et surtout à

Christophe, qui, en sa qualité d'Allemand, n'avait aucun motif d'en

vouloir à un peuple, que son peuple avait vaincu. Il était choqué de

l'insupportable orgueil de quelques-uns de ses compatriotes; il

s'associait, dans une certaine mesure, à l'indignation des Français

contre cette sommation à la Brunswick; mais il ne comprenait pas bien

pourquoi la France ne se prêtait pas, après tout, à devenir l'alliée

de l'Allemagne. Les deux pays lui semblaient avoir tant de raisons

profondes d'être unis, tant de pensées communes, et de si grandes

tâches à accomplir ensemble, qu'il se fâchait de les voir s'obstiner

à ces rancunes stériles. Ainsi que tous les Allemands, il regardait la

France comme la principale coupable du malentendu: car, s'il consentait

à admettre qu'il fût pénible pour elle de rester sur le souvenir

d'une défaite, il ne voyait pourtant là qu'une question

d'amour-propre, qui devait s'effacer devant les intérêts plus hauts de

la civilisation et de la France elle-même. Jamais il ne s'était donné

la peine de réfléchir au problème de l'Alsace-Lorraine. À l'école,

il avait appris à considérer l'annexion de ces pays comme un acte de

justice, qui avait fait rentrer, après des siècles de sujétion

étrangère, une terre allemande dans la patrie allemande. Aussi,

tomba-t-il de son haut, quand il découvrit que son ami la regardait

comme un crime. Il n'avait pas encore causé de ces choses avec lui,

tant il était convaincu qu'ils étaient d'accord; et maintenant, il

voyait Olivier, dont il savait la bonne foi et la liberté

d'intelligence, lui dire, sans passion, sans colère, avec une tristesse

profonde, qu'un grand peuple pouvait bien renoncer à se venger d'un tel

crime, mais qu'il ne pouvait y souscrire sans se déshonorer.

Ils eurent beaucoup de peine à se comprendre. Les raisons historiques

qu'Olivier alléguait des droits de la France à revendiquer l'Alsace

comme une terre latine, ne firent aucune impression sur Christophe; il

en existait d'aussi fortes pour prouver le contraire: l'histoire fournit

à la politique tous les arguments dont elle a besoin, pour la cause

qu'il lui plaît.--Christophe fut beaucoup plus touché par le côté,

non plus seulement français, mais humain, du problème. Les Alsaciens

étaient-ils ou non Allemands, là n'était pas la question. Ils ne

voulaient pas l'être; et cela seul comptait. Qui donc a le droit de

dire: «Ce peuple est à moi: car il est mon frère»? Si son frère le

renie, quand ce serait à tort, le tort retombe sur celui qui ne sut pas

se faire aimer, et qui n'a aucun droit à prétendre l'attacher à son

sort. Après quarante ans de violences, de vexations brutales ou

déguisées, et même de services réels, rendus par l'exacte et

intelligente administration allemande, les Alsaciens persistaient a ne

pas vouloir être Allemands. Et, quand leur volonté lassée eût fini

par céder, rien ne pouvait effacer les souffrances des générations

contraintes à s'exiler de la terre natale, ou, plus douloureusement

encore, ne pouvant en partir et contraintes à y subir un joug qui leur

était odieux, le vol de leur pays et l'asservissement de leur peuple.

Christophe avouait naïvement qu'il n'avait jamais envisagé cet aspect

de la question; et il ne laissait pas d'en être troublé. Un honnête

Allemand apporte à la discussion une bonne foi, que n'a pas toujours

l'amour-propre passionné d'un Latin, si sincère qu'il soit. Christophe

ne pensait pas à s'autoriser de l'exemple des crimes semblables qui

avaient été accomplis, à toutes les époques de l'histoire, par

toutes les nations. Il avait trop d'orgueil pour chercher ces excuses

humiliantes; il savait qu'à mesure que l'humanité s'élève, ses

crimes sont plus odieux, car ils sont entourés de plus de lumière.

Mais il savait aussi que si la France était victorieuse à son tour,

elle ne serait pas plus modérée dans la victoire que ne l'avait été

l'Allemagne, et qu'à la chaîne des crimes s'ajouterait un anneau.

Ainsi s'éterniserait le conflit tragique, où le meilleur de la

civilisation européenne menaçait de se perdre.

Si angoissante que fût la question pour Christophe, elle l'était plus

encore pour Olivier. Ce n'était pas assez de la tristesse d'une lutte

fratricide entre les deux nations les mieux faites pour s'associer. En

France même, une partie de la nation s'apprêtait à lutter contre

l'autre partie. Depuis des années, les doctrines pacifistes et

antimilitaristes se répandaient, propagées à la fois par les plus

nobles et les plus vils de la nation. L'État les avait longtemps

laissé faire, avec le dilettantisme énervé qu'il apportait à tout ce

qui ne touchait point à l'intérêt immédiat des politiciens; et il ne

pensait pas qu'il y aurait eu moins de danger à soutenir franchement la

doctrine la plus dangereuse, qu'à la laisser cheminer dans les veines

de la nation et y ruiner la guerre, tandis qu'on la préparait. Cette

doctrine parlait aux libres intelligences, qui rêvaient de fonder une

Europe fraternelle, unissant ses efforts, en vue d'un monde plus juste

et plus humain. Et elle parlait aussi au lâche égoïsme de la

racaille, qui ne voulait point risquer sa peau, pour qui que ce fût,

pour quoi que ce fût.--Ces pensées avaient atteint Olivier et beaucoup

de ses amis. Une ou deux fois, Christophe avait assisté, dans sa

maison, à des entretiens qui l'avaient stupéfié. Le bon Mooch, qui

était farci d'illusions humanitaires, disait, les yeux brillants, avec

une grande douceur, qu'il fallait empêcher la guerre, et que le

meilleur moyen était d'exciter les soldats à la révolte: qu'ils

tirent sur leurs chefs! Il se faisait fort d'y réussir. L'ingénieur

Elie Elsberger lui répondait, avec une froide violence, que, si la

guerre éclatait, lui et ses amis ne partiraient pas pour la frontière,

avant d'avoir réglé leur compte aux ennemis intérieurs. André

Elsberger prenait le parti de Mooch. Christophe tomba, un jour, dans une

scène terrible entre les deux frères. Ils se menaçaient l'un l'autre

de se faire fusiller. Malgré le ton de plaisanterie qui faisait passer

ces paroles meurtrières, on avait le sentiment qu'ils ne disaient rien

qu'ils ne fussent décidés à accomplir. Christophe considérait avec

étonnement cette absurde nation, qui est toujours prête à se suicider

pour des idées... Des fous. Des fous logiques. Chacun ne voit que son

idée, et veut aller jusqu'au bout, sans se déranger d'un pas. Et,

naturellement, ils s'annihilent l'un l'autre. Les humanitaristes font la

guerre aux patriotes. Les patriotes font la guerre aux humanitaristes.

Pendant ce temps, l'ennemi vient, et écrase à la fois la patrie et

l'humanité.

--Mais enfin, demandait Christophe à André Elsberger, vous êtes-vous

entendus avec les prolétaires des autres peuples?

--Il faut bien que quelqu'un commence. Ce sera nous. Nous avons

toujours été les premiers. À nous de donner le signal!

--Et si les autres ne marchent pas?

Ils marcheront.

--Avez-vous des traités, un plan tracé d'avance?

--Pas besoin de traités! Notre force est supérieure à toutes

les diplomaties.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 20 / 36 段