le commandant Chabran, et parfois violemment. Céline s'en amusait. Elle
assistait à leurs entretiens, travaillant en silence. Elle ne se
mêlait pas à la discussion; mais elle paraissait plus gaie; son regard
avait plus d'éclat: il semblait qu'il y eût plus d'espace autour
d'elle. Elle se mit à lire; elle sortit davantage; elle s'intéressait
à plus de choses. Et un jour que Christophe bataillait contre son père
à propos des Elsberger, le commandant la vit sourire; il lui demanda ce
qu'elle pensait; elle répondit tranquillement:
--Je pense que M. Krafft a raison.
Le commandant, interloqué, dit:
--C'est un peu fort!... Enfin, raison ou tort, nous sommes bien
comme nous sommes. Nous n'avons pas besoin devoir ces gens-là.
N'est-ce pas, fillette?
--Mais si, papa, répondit-elle, cela me ferait plaisir.
Le commandant se tut, et feignit de n'avoir pas entendu. Il était
beaucoup moins insensible à l'influence de Christophe qu'il ne voulait
le paraître. Son étroitesse de jugement et sa violence ne
l'empêchaient point d'avoir de la droiture et le cœur généreux. Il
aimait Christophe, il aimait sa franchise et sa santé morale, il avait
souvent le regret que Christophe fût un Allemand. Il avait beau
s'emporter dans les discussions avec lui: il cherchait ces discussions;
et les arguments de Christophe le travaillaient. Il se fût bien gardé
de le reconnaître. Mais un jour, Christophe le trouva lisant
attentivement un livre qu'il refusa de lui laisser voir. En reconduisant
Christophe, Céline, seule avec lui, dit:
--Savez-vous ce qu'il lisait? Un livre de M. Weil.
Christophe fut heureux.
--Et qu'est-ce qu'il en dit?
--Il dit: «Cet animal!...» Mais il ne peut s'en détacher.
Christophe ne fit aucune allusion au fait, quand il revit le
commandant. Ce fut celui-ci qui lui demanda:
--D'où vient que vous ne me rasez plus avec votre Juif?
--Parce que ce n'est plus la peine, dit Christophe.
--Pourquoi? demanda le commandant, agressif.
Christophe ne répondit pas, et s'en alla en riant.
Olivier avait raison. Ce n'est point par les paroles qu'on agit sur les
autres. Mais par son être. Il est des hommes qui rayonnent autour d'eux
une atmosphère apaisante, par leurs regards, leurs gestes, le contact
silencieux de leur âme sereine. Christophe rayonnait la vie. Elle
pénétrait doucement, doucement, comme une tiédeur de printemps, à
travers les vieux murs et les fenêtres closes de la maison engourdie,
elle ressuscitait des cœurs, que la douleur, la faiblesse, l'isolement
rongeaient et desséchaient depuis des années, avaient laissés pour
morts. Puissance des âmes sur les âmes! Celles qui la subissent et
celles qui l'exercent l'ignorent également. Et pourtant, la vie du
monde est faite des flux et des reflux, que régit cette force
d'attraction mystérieuse.
Deux étages au-dessous de l'appartement de Christophe et d'Olivier,
habitait, comme on l'a vu, une jeune femme de trente-cinq ans, Mme
Germain, veuve depuis deux ans, qui avait perdu l'année précédente sa
petite fille, âgée de sept à huit ans. Elle vivait avec sa
belle-mère. Elles ne voyaient personne. De tous les locataires de la
maison aucun n'avait eu moins de rapports avec Christophe. À peine
s'ils s'étaient rencontrés; jamais ils ne s'étaient adressé la
parole.
C'était une femme grande, maigre, assez bien faite, de beaux yeux
bruns, opaques, inexpressifs, où s'allumait, par moments, une flamme
morne et dure, dans une figure jaune de cire, les joues plates, la
bouche crispée. La vieille Mme Germain était dévote, et passait ses
journées à l'église. La jeune femme s'isolait jalousement dans son
deuil. Elle ne s'intéressait à rien. Elle s'entourait des reliques et
des images de sa petite fille; et, à force de les fixer, elle ne la
voyait plus; les images mortes tuaient l'image vivante. Elle ne la
voyait plus; et elle s'obstinait; elle voulait, elle voulait penser
uniquement à elle: ainsi, elle avait fini par ne plus pouvoir même
penser à elle; elle avait achevé l'œuvre de la mort. Alors, elle
restait là, glacée, le cœur pétrifié, sans larmes, la vie tarie. La
religion ne lui était pas un secours. Elle pratiquait, mais sans amour,
par conséquent sans foi vivante; elle donnait de l'argent pour des
messes, mais elle ne prenait aucune part active à des œuvres; toute sa
religion reposait sur cette pensée unique: la revoir! Le reste, que lui
importait? Dieu? Qu'avait-elle à faire de Dieu? La revoir!... Et elle
était loin d'en être sûre. Elle voulait le croire, elle le voulait
durement, désespérément; mais elle en doutait... Elle ne pouvait
supporter de voir d'autres enfants; elle pensait:
--Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas morts?
Il y avait, dans le quartier, une petite fille qui, de taille, de
démarche, ressemblait à la sienne. Quand elle la voyait de dos avec
ses petites nattes, elle tremblait. Elle se mettait à la suivre; et
quand la petite se retournait, et qu'elle voyait que ce n'était pas
_elle_, elle avait envie de l'étrangler. Elle se plaignait que les
petites Elsberger, cependant bien tranquilles, comprimées par leur
éducation, fissent du bruit, à l'étage au-dessus; et dès que les
pauvres enfants trottinaient dans leur chambre, elle envoyait sa
domestique réclamer le silence. Christophe qui la rencontra, une fois
qu'il rentrait avec les fillettes, fut saisi du regard dur qu'elle leur
jeta.
Un soir d'été que cette morte vivante s'hypnotisait dans son néant,
assise dans l'obscurité, près de sa fenêtre, elle entendit jouer
Christophe. Il avait l'habitude de rêver, au piano, à cette heure.
Cette musique l'irrita, en troublant le vide où elle s'engourdissait.
Elle ferma la fenêtre avec colère. La musique la poursuivit jusqu'au
fond de la chambre. Mme Germain ressentit pour elle une haine. Elle eût
voulu empêcher Christophe de jouer; mais elle n'en avait aucun droit.
Chaque jour, maintenant, à la même heure, elle attendait, avec une
impatience irritée, que le piano commençât; et lorsqu'il tardait, son
irritation n'en était que plus vive. Elle devait, malgré elle, suivre
jusqu'au bout la la musique; et quand la musique était finie, elle
avait peine à retrouver son apathie.--Et, un soir qu'elle était tapie
dans un coin de sa chambre obscure, et qu'à travers les cloisons et la
fenêtre fermée, lui arrivait la musique lointaine, elle fut prise d'un
frisson, et la source des larmes de nouveau jaillit en elle. Elle
rouvrit la fenêtre; et désormais, elle écoutait, en pleurant. La
musique était une pluie, qui pénétrait goutte à goutte son cœur
desséché, et qui le ranimait. Elle revoyait le ciel, les étoiles, la
nuit d'été; elle sentait poindre, comme une lueur bien pâle encore,
un intérêt à la vie, une sympathie humaine. Et la nuit, pour la
première fois depuis des mois, l'image de sa petite fille lui reparut
en rêve.--Car le plus sûr chemin qui nous rapproche de nos morts, ce
n'est pas de mourir, c'est de vivre. Ils vivent de notre vie, et meurent
de notre mort.
Elle ne chercha pas à rencontrer Christophe. Mais elle l'entendait
passer dans l'escalier avec les fillettes; et elle se tenait cachée
derrière la porte, pour épier le babillage enfantin, qui lui remuait
le cœur.
Un jour, elle allait sortir, elle entendit les petits pas trottinants,
qui descendaient l'escalier, avec un peu plus de tapage que d'habitude,
et l'une des voix d'enfants, qui disait à la petite sœur:
--Ne fais pas tant de bruit, Lucette, tu sais, Christophe a dit,
à cause de la dame qui a du chagrin.
Et l'autre assourdit ses pas et se mit à parler tout bas. Alors, Mme
Germain n'y tint plus: elle ouvrit la porte, elle saisit les enfants,
elle les embrassa avec violence. Elles eurent peur; l'une des fillettes
se mit à crier. Elle les lâcha, et elle rentra.
Depuis, quand elle les rencontrait, elle essayait de leur sourire, d'un
sourire crispé,--(elle avait perdu l'habitude...)--elle leur adressait
de brusques paroles d'affection, auxquelles les enfants intimidées
répondaient par des chuchotements oppressés. Elles continuaient
d'avoir peur de la dame, plus peur qu'auparavant; et lorsqu'elles
passaient devant sa porte, maintenant, elles couraient de crainte
qu'elle ne les attrapât. Elle, de son côté, se cachait pour les voir.
Elle avait honte. Il lui semblait qu'elle volait à sa petite morte un
peu de l'amour, auquel celle-ci avait droit, tout entier. Elle se jetait
à genoux et lui demandait pardon. Mais maintenant que l'instinct de
vivre et d'aimer était réveillé, elle n'y pouvait plus rien, il
était le plus fort.
Un soir,--Christophe rentrait,--il remarqua un désordre inaccoutumé
dans la maison. On lui apprit que M. Watelel venait de mourir
subitement, d'une angine de poitrine. Christophe fut pénétré de
compassion, à la pensée de l'enfant, qui se trouvait abandonnée. On
ne connaissait aucun parent à M. Watelet, et il y avait tout lieu de
croire qu'il la laissait à peu près sans ressources. Christophe monta,
quatre à quatre, et entra dans l'appartement du troisième, dont la
porte était ouverte. Il trouva l'abbé Corneille auprès du mort, et la
petite fille en larmes, qui appelait son papa; la concierge essayait
maladroitement de la consoler. Christophe prit l'enfant dans ses bras,
il lui dit des mots tendres. La petite s'accrocha désespérément à
lui; il voulut l'emporter de l'appartement; mais elle s'y refusa. Il
resta avec elle. Assis près de la fenêtre, dans le jour qui
déclinait, il continuait de la bercer dans ses bras. L'enfant se
calmait peu à peu; elle s'endormit, au milieu de ses sanglots.
Christophe la déposa sur son lit, et il tâchait gauchement de défaire
les lacets de ses petits souliers. C'était la tombée de la nuit. La
porte de l'appartement était restée ouverte. Une ombre entra, avec un
frôlement de jupe. Aux derniers reflets décolorés du jour, Christophe
reconnut les yeux fiévreux de la femme en deuil. Debout au seuil de la
chambre, elle dit, la gorge serrée:
--Je viens... Voulez-vous... Voulez-vous me la donner?
Christophe lui prit la main. Mme Germain pleurait. Puis, elle
s'assit au chevet du lit. Après un moment, elle dit:
--Laissez-moi la veiller...
Christophe remonta à son étage, avec l'abbé Corneille. Le prêtre, un
peu gêné, s'excusait d'être venu. Il espérait, disait-il avec
humilité, que le mort ne saurait le lui reprocher: ce n'était pas
comme prêtre, c'était comme ami qu'il était là.
Le lendemain matin, lorsque Christophe revint, il trouva la fillette au
cou de Mme Germain, avec la confiance naïve qui livre sur-le-champ ces
petits êtres à ceux qui ont su leur plaire. Elle consentit à suivre
sa nouvelle amie... Hélas! elle avait oublié déjà son père adoptif.
Elle montrait la même affection à sa nouvelle maman. Ce n'était pas
très rassurant. L'égoïsme d'amour de Mme Germain le voyait-il?...
Peut-être. Mais qu'importe? Il faut aimer. Le bonheur est là...
Quelques semaines après l'enterrement, Mme Germain emmena l'enfant à
la campagne, loin de Paris. Christophe et Olivier assistaient au
départ. La jeune femme avait une expression de joie secrète, qu'ils ne
lui connaissaient pas. Elle ne faisait aucune attention à eux.
Cependant, au moment de partir, elle remarqua Christophe, elle lui
tendit la main, et lui dit:
--Vous m'avez sauvée.
--Qu'est-ce qu'elle a, cette folle? demanda Christophe, étonné,
tandis qu'ils remontaient l'escalier.
À peu de jours de là, il reçut par la poste une photographie qui
représentait une petite fille inconnue, assise sur un tabouret, ses
menottes sagement croisées sur ses genoux, et qui le regardait de ses
yeux clairs et mélancoliques. Au-dessous, il y avait ces mots écrits:
«Ma petite morte vous remercie.»
Ainsi passait entre tous ces gens un souffle de vie nouvelle. Là-haut,
dans la mansarde du cinquième, brûlait un foyer de puissante
humanité, et ses rayons pénétraient lentement la maison.
Mais Christophe ne s'en apercevait point. C'était bien lent pour lui.
--Ah! soupirait-il, est-il donc impossible de faire fraterniser
tous les braves gens, de toute foi, de toute classe, qui ne
veulent pas se connaître? N'y a-t-il aucun moyen?
--Que veux-tu? dit Olivier, il faudrait une tolérance mutuelle et une
force de sympathie, qui ne peuvent naître que de la joie
intérieure,--joie d'une vie saine, normale, harmonieuse,--joie d'un
utile emploi de son activité, du sentiment que l'on sert à quelque
chose de grand. Pour cela, il faudrait un pays qui fût dans une
période de grandeur, ou--(ce qui vaut mieux encore)--d'acheminement à
la grandeur. Et il faudrait aussi--(les deux vont ensemble)--un pouvoir
qui sût mettre en œuvre toutes les énergies, un pouvoir intelligent
et fort, qui fût au-dessus des partis. Or, il n'est de pouvoir
au-dessus des partis que celui qui tire sa force de soi, et non de la
multitude, celui qui n'essaie pas de s'appuyer sur des majorités
anarchiques, mais qui s'impose à tous par les services rendus:
général victorieux, dictature de Salut public, suprématie de
l'intelligence... Que sais-je? Cela ne dépend pas de nous. Il faut que
l'occasion naisse, et les hommes qui sachent la saisir; il faut du
bonheur et du génie. Attendons et espérons! Les forces sont là:
forces de la foi, de la science, du travail de la vieille France et de
la France nouvelle, de la plus grande France... Quelle poussée ce
serait, si le mot était dit, le mot magique qui lancerait toutes ces
forces unies! Ce mot, ce n'est ni toi, ni moi, qui pouvons le dire. Qui
le dira? La victoire, la gloire?... Patience! L'essentiel, c'est que
tout ce qui est fort dans la race se recueille, ne se détruise pas, ne
se décourage pas avant l'heure. Bonheur et génie ne viennent qu'aux
peuples qui ont su les mériter par des siècles de patience, de labeur
et de foi.
--Qui sait? dit Christophe. Ils viennent souvent plus tôt qu'on ne
croit,--au moment où on les attend le moins. Vous tablez trop sur les
siècles. Préparez-vous! Ceignez vos reins! Ayez toujours vos souliers
à vos pieds et votre bâton en votre main... Car vous ne savez pas si
le Seigneur ne passera point devant la porte, cette nuit.
Il passa bien près, cette nuit. L'ombre de son aile toucha le
seuil de la maison.
À la suite d'événements insignifiants en apparence, les relations
entre la France et l'Allemagne s'étaient brusquement aigries. En trois
jours, on en vint des rapports habituels de bon voisinage au ton
provocant qui précède la guerre. Cela ne pouvait surprendre que ceux
qui vivaient dans l'illusion que la raison gouverne le monde. Mais ils
étaient nombreux en France; et ce fut chez beaucoup une stupeur de
voir, du jour au lendemain, se déchaîner la violence gallophobe de la
presse d'outre-Rhin. Certaines de ces feuilles qui, dans les deux pays,
s'arrogent le monopole du patriotisme, parlent au nom de la nation, et
dictent à l'État, parfois avec la complicité secrète de l'État, la
politique qu'il doit suivre, lançaient à la France des ultimatum
outrageants. Un conflit s'était élevé entre l'Allemagne et
l'Angleterre; et l'Allemagne n'accordait pas à la France le droit de
n'y pas prendre parti; ses insolents journaux la sommaient de se
déclarer pour l'Allemagne, ou sinon menaçaient de lui faire payer les
premiers frais de la guerre; ils prétendaient arracher son alliance par
la peur, et la traitaient d'avance en vassale battue et contente,--pour
tout dire, en Autriche. On reconnaissait là l'orgueilleuse démence de
l'impérialisme allemand, soûl de ses victoires, et l'incapacité
totale de ses hommes d'État à comprendre les autres races, en leur
appliquant à toutes la même commune mesure qui fait loi pour eux: la
force, raison suprême. Naturellement, sur une vieille nation, riche de
siècles de gloire et de suprématie sur l'Europe, que l'Allemagne
n'avait jamais connus, cette brutale sommation avait l'effet contraire
à celui que l'Allemagne en attendait. Elle faisait cabrer son orgueil
assoupi; la France frémissait, delà base à la cime; et les plus
indifférents en criaient de colère.
La masse de la nation allemande n'était pour rien dans ces
provocations: les braves gens de tous les pays ne demandent qu'à vivre
en paix; et ceux d'Allemagne sont particulièrement pacifiques,
affectueux, désireux d'être en bons termes avec tous, plus portés à
admirer les autres et à les imiter qu'à les combattre. Mais on ne
demande pas leur avis aux braves gens; et ils ne sont pas assez hardis
pour le donner. Ceux qui n'ont pas pris la virile habitude de l'action
publique sont fatalement condamnés à en être les jouets. Ils sont
l'écho éclatant et stupide, qui répercute les cris hargneux de la
presse et les défis des chefs, et qui en fait _la Marseillaise_ ou la
_Wacht am Rhein._
C'était un coup terrible pour Christophe et Olivier. Ils étaient si
habitués à s'aimer qu'ils ne concevaient plus pourquoi leurs pays ne
faisaient pas de même. Les raisons de cette hostilité persistante,
brusquement réveillée, leur échappaient à tous deux, et surtout à
Christophe, qui, en sa qualité d'Allemand, n'avait aucun motif d'en
vouloir à un peuple, que son peuple avait vaincu. Il était choqué de
l'insupportable orgueil de quelques-uns de ses compatriotes; il
s'associait, dans une certaine mesure, à l'indignation des Français
contre cette sommation à la Brunswick; mais il ne comprenait pas bien
pourquoi la France ne se prêtait pas, après tout, à devenir l'alliée
de l'Allemagne. Les deux pays lui semblaient avoir tant de raisons
profondes d'être unis, tant de pensées communes, et de si grandes
tâches à accomplir ensemble, qu'il se fâchait de les voir s'obstiner
à ces rancunes stériles. Ainsi que tous les Allemands, il regardait la
France comme la principale coupable du malentendu: car, s'il consentait
à admettre qu'il fût pénible pour elle de rester sur le souvenir
d'une défaite, il ne voyait pourtant là qu'une question
d'amour-propre, qui devait s'effacer devant les intérêts plus hauts de
la civilisation et de la France elle-même. Jamais il ne s'était donné
la peine de réfléchir au problème de l'Alsace-Lorraine. À l'école,
il avait appris à considérer l'annexion de ces pays comme un acte de
justice, qui avait fait rentrer, après des siècles de sujétion
étrangère, une terre allemande dans la patrie allemande. Aussi,
tomba-t-il de son haut, quand il découvrit que son ami la regardait
comme un crime. Il n'avait pas encore causé de ces choses avec lui,
tant il était convaincu qu'ils étaient d'accord; et maintenant, il
voyait Olivier, dont il savait la bonne foi et la liberté
d'intelligence, lui dire, sans passion, sans colère, avec une tristesse
profonde, qu'un grand peuple pouvait bien renoncer à se venger d'un tel
crime, mais qu'il ne pouvait y souscrire sans se déshonorer.
Ils eurent beaucoup de peine à se comprendre. Les raisons historiques
qu'Olivier alléguait des droits de la France à revendiquer l'Alsace
comme une terre latine, ne firent aucune impression sur Christophe; il
en existait d'aussi fortes pour prouver le contraire: l'histoire fournit
à la politique tous les arguments dont elle a besoin, pour la cause
qu'il lui plaît.--Christophe fut beaucoup plus touché par le côté,
non plus seulement français, mais humain, du problème. Les Alsaciens
étaient-ils ou non Allemands, là n'était pas la question. Ils ne
voulaient pas l'être; et cela seul comptait. Qui donc a le droit de
dire: «Ce peuple est à moi: car il est mon frère»? Si son frère le
renie, quand ce serait à tort, le tort retombe sur celui qui ne sut pas
se faire aimer, et qui n'a aucun droit à prétendre l'attacher à son
sort. Après quarante ans de violences, de vexations brutales ou
déguisées, et même de services réels, rendus par l'exacte et
intelligente administration allemande, les Alsaciens persistaient a ne
pas vouloir être Allemands. Et, quand leur volonté lassée eût fini
par céder, rien ne pouvait effacer les souffrances des générations
contraintes à s'exiler de la terre natale, ou, plus douloureusement
encore, ne pouvant en partir et contraintes à y subir un joug qui leur
était odieux, le vol de leur pays et l'asservissement de leur peuple.
Christophe avouait naïvement qu'il n'avait jamais envisagé cet aspect
de la question; et il ne laissait pas d'en être troublé. Un honnête
Allemand apporte à la discussion une bonne foi, que n'a pas toujours
l'amour-propre passionné d'un Latin, si sincère qu'il soit. Christophe
ne pensait pas à s'autoriser de l'exemple des crimes semblables qui
avaient été accomplis, à toutes les époques de l'histoire, par
toutes les nations. Il avait trop d'orgueil pour chercher ces excuses
humiliantes; il savait qu'à mesure que l'humanité s'élève, ses
crimes sont plus odieux, car ils sont entourés de plus de lumière.
Mais il savait aussi que si la France était victorieuse à son tour,
elle ne serait pas plus modérée dans la victoire que ne l'avait été
l'Allemagne, et qu'à la chaîne des crimes s'ajouterait un anneau.
Ainsi s'éterniserait le conflit tragique, où le meilleur de la
civilisation européenne menaçait de se perdre.
Si angoissante que fût la question pour Christophe, elle l'était plus
encore pour Olivier. Ce n'était pas assez de la tristesse d'une lutte
fratricide entre les deux nations les mieux faites pour s'associer. En
France même, une partie de la nation s'apprêtait à lutter contre
l'autre partie. Depuis des années, les doctrines pacifistes et
antimilitaristes se répandaient, propagées à la fois par les plus
nobles et les plus vils de la nation. L'État les avait longtemps
laissé faire, avec le dilettantisme énervé qu'il apportait à tout ce
qui ne touchait point à l'intérêt immédiat des politiciens; et il ne
pensait pas qu'il y aurait eu moins de danger à soutenir franchement la
doctrine la plus dangereuse, qu'à la laisser cheminer dans les veines
de la nation et y ruiner la guerre, tandis qu'on la préparait. Cette
doctrine parlait aux libres intelligences, qui rêvaient de fonder une
Europe fraternelle, unissant ses efforts, en vue d'un monde plus juste
et plus humain. Et elle parlait aussi au lâche égoïsme de la
racaille, qui ne voulait point risquer sa peau, pour qui que ce fût,
pour quoi que ce fût.--Ces pensées avaient atteint Olivier et beaucoup
de ses amis. Une ou deux fois, Christophe avait assisté, dans sa
maison, à des entretiens qui l'avaient stupéfié. Le bon Mooch, qui
était farci d'illusions humanitaires, disait, les yeux brillants, avec
une grande douceur, qu'il fallait empêcher la guerre, et que le
meilleur moyen était d'exciter les soldats à la révolte: qu'ils
tirent sur leurs chefs! Il se faisait fort d'y réussir. L'ingénieur
Elie Elsberger lui répondait, avec une froide violence, que, si la
guerre éclatait, lui et ses amis ne partiraient pas pour la frontière,
avant d'avoir réglé leur compte aux ennemis intérieurs. André
Elsberger prenait le parti de Mooch. Christophe tomba, un jour, dans une
scène terrible entre les deux frères. Ils se menaçaient l'un l'autre
de se faire fusiller. Malgré le ton de plaisanterie qui faisait passer
ces paroles meurtrières, on avait le sentiment qu'ils ne disaient rien
qu'ils ne fussent décidés à accomplir. Christophe considérait avec
étonnement cette absurde nation, qui est toujours prête à se suicider
pour des idées... Des fous. Des fous logiques. Chacun ne voit que son
idée, et veut aller jusqu'au bout, sans se déranger d'un pas. Et,
naturellement, ils s'annihilent l'un l'autre. Les humanitaristes font la
guerre aux patriotes. Les patriotes font la guerre aux humanitaristes.
Pendant ce temps, l'ennemi vient, et écrase à la fois la patrie et
l'humanité.
--Mais enfin, demandait Christophe à André Elsberger, vous êtes-vous
entendus avec les prolétaires des autres peuples?
--Il faut bien que quelqu'un commence. Ce sera nous. Nous avons
toujours été les premiers. À nous de donner le signal!
--Et si les autres ne marchent pas?
Ils marcheront.
--Avez-vous des traités, un plan tracé d'avance?
--Pas besoin de traités! Notre force est supérieure à toutes
les diplomaties.