Christophe apercevait, en dépit de sa réserve, le fond de mélancolie,

que recouvraient sa bonne humeur et cette activité dont elle n'était

pas dupe, qui ne menait à rien. Pourquoi ne cherchait-elle pas à

s'affranchir? Elle eût été si bien faite pour une vie active et

utile!--Elle alléguait l'affection de son père, qui n'entendait pas

qu'elle se séparât de lui. En vain Christophe protestait que

l'officier, vigoureux et énergique, n'avait pas besoin d'elle, qu'un

homme de cette trempe pouvait rester seul, qu'il n'avait pas le droit de

la sacrifier. Elle prenait la défense de son père; par un pieux

mensonge, elle prétendait que ce n'était pas lui qui la forçait à

rester, qu'elle n'aurait pu se décider à le quitter.--Et, dans une

certaine mesure, elle disait vrai. Il semblait entendu, de toute

éternité, pour elle, pour son père, pour tous ceux qui l'entouraient,

que les choses devaient être ainsi et ne pouvaient être autrement.

Elle avait un frère marié, qui trouvait naturel qu'elle se dévouât,

à sa place, auprès du père. Lui-même n'était occupé que de ses

enfants. Il les aimait jalousement, il ne leur laissait aucune

initiative. Cet amour était pour lui, et surtout pour sa femme, une

chaîne volontaire qui pesait sur leur vie, ligotait leurs mouvements;

on eût dit que, du moment qu'on avait des enfants, la vie personnelle

fût finie et qu'on dût renoncer pour toujours à son propre

développement; cet homme actif, intelligent, encore jeune, calculait

les années de travail qui lui restaient, avant de prendre sa

retraite.--Ces excellentes gens se laissaient anémier par l'atmosphère

d'affection familiale, si profonde en France, mais si étouffante.

D'autant plus oppressive que ces familles françaises sont réduites au

minimum: père, mère, un ou deux enfants. Amour frileux, peureux,

ramassé sur lui-même, comme un avare qui serre sa poignée d'or.

Une circonstance fortuite, en intéressant davantage Christophe

à Céline, lui montra ce resserrement des affections françaises,

cette peur de vivre, et de prendre ce qui est son bien.

L'ingénieur Elsberger avait un frère cadet, de dix ans moins âgé,

ingénieur comme lui. Brave garçon, ainsi qu'il y en a tant, de bonne

famille bourgeoise, avec des aspirations artistiques: ils voudraient

bien faire de l'art; mais ils ne voudraient pas compromettre leur

situation bourgeoise. À la vérité, ce n'est point un problème très

difficile; et la plupart des artistes d'à présent l'ont résolu sans

risques. Encore faut-il le vouloir; et, de ce pauvre effort d'énergie,

tous ne sont pas capables; ils ne sont pas assez sûrs de vouloir ce

qu'ils veulent; et à mesure que leur situation bourgeoise devient plus

assurée, ils s'y laissent couler, sans révolte et sans bruit. On ne

saurait les en blâmer, s'ils étaient de bons bourgeois, au lieu de

méchants artistes. Mais, de leur déception, il leur reste souvent un

mécontentement secret, un _qualis artifex pereo_, qui se recouvre tant

bien que mal de ce qu'on est convenu d'appeler de la philosophie, et qui

leur gâte la vie, jusqu'à ce que l'usure des jours et les soucis

nouveaux aient effacé la trace de la vieille amertume. Tel était le

cas d'André Elsberger. Il eût voulu faire de la littérature; mais son

frère, très entier dans ses façons de penser, avait voulu qu'il

entrât, comme lui, dans la carrière scientifique. André était

intelligent, passablement doué pour les sciences--ou les

lettres,--indifféremment; il n'était pas assez sûr d'être un

artiste, et il était trop sûr d'être un bourgeois; il s'était plié,

provisoirement d'abord--(on sait ce que ce mot veut dire)--à la

volonté de son frère; il était entré à Centrale, dans un rang pas

très bon, en était sorti de même, et depuis, il faisait son métier

d'ingénieur, avec conscience, mais sans aucun intérêt. Naturellement,

il avait perdu ainsi le peu de ses dispositions artistiques; aussi n'en

parlait-il qu'avec ironie.

--Et puis, disait-il,--(Christophe reconnaissait dans ce raisonnement la

façon pessimiste d'Olivier)--la vie ne valait pas la peine qu'on se

tourmentât pour une carrière ratée. Un mauvais poète de plus ou de

moins!...

Les deux frères s'aimaient; ils avaient la même trempe morale; mais

ils s'entendaient mal ensemble. Tous deux avaient été Dreyfusistes.

Mais André, attiré par le syndicalisme, était antimilitariste; et

Elie, patriote.

Il arrivait qu'André fît visite à Christophe, sans aller voir son

frère; et Christophe s'en étonnait: car il n'existait pas grande

sympathie entre lui et André. Celui-ci ne parlait guère que pour se

plaindre de quelqu'un ou de quelque chose,--ce qui était lassant; et

quand Christophe parlait, André ne l'écoutait pas. Aussi Christophe ne

cherchait-il plus à lui cacher que ses visites lui paraissaient

oiseuses; mais l'autre n'en tenait pas compte; il ne semblait pas s'en

apercevoir. Enfin Christophe saisit le mot de l'énigme, un jour qu'il

remarqua que son visiteur était penché à la fenêtre, et beaucoup

plus occupé de ce qui se passait dans le jardin du bas que de ce qu'il

lui disait. Il le lui fit observer; et André n'eut pas de peine à

convenir qu'en effet il connaissait Mlle Chabran, et qu'elle était pour

quelque chose dans les visites qu'il faisait à Christophe. Et, sa

langue se déliant, il avoua qu'il avait pour la jeune fille une vieille

amitié, et peut-être quelque chose de plus: la famille Elsberger

était liée depuis longtemps avec celle du commandant; mais après

avoir été très intimes, la politique les avait séparées; et depuis,

elles ne se voyaient plus. Christophe ne cacha point qu'il trouvait cela

idiot. Ne pouvait-on penser, chacun à sa guise, et continuer de

s'estimer? André protesta de sa liberté d'esprit; mais il excepta de

sa tolérance deux ou trois questions, sur lesquelles, selon lui, il

n'était pas permis d'avoir un avis différent du sien; et il nomma la

fameuse Affaire. Là-dessus, il déraisonna, comme c'est l'usage.

Christophe connaissait l'usage: il n'essaya point de discuter; mais il

demanda si cette Affaire ne unirait pas un jour, ou si sa malédiction

devait s'étendre jusqu'à la fin des temps, sur les enfants des enfants

de nos petits-enfants. André se mit à rire; et, sans répondre à

Christophe, il fit un éloge attendri de Céline Chabran, accusant

l'égoïsme du père, qui trouvait naturel qu'elle se sacrifiât à lui.

--Que ne l'épousez-vous, dit Christophe, si vous l'aimez et si

elle vous aime?

André déplora que Céline fût cléricale. Christophe demanda ce que

cela voulait dire. L'autre répondit que cela signifiait: pratiquer la

religion, s'inféoder à un Dieu et à ses bonzes.

--Et qu'est-ce que cela peut vous faire?

--Cela me fait que je ne veux pas que ma femme soit à un autre

qu'à moi.

--Comment! Vous êtes jaloux même des idées de votre femme? Mais

vous êtes plus égoïste encore que le commandant!

--Vous en parlez à votre aise! est-ce que vous prendriez, vous,

une femme qui n'aimerait pas la musique?

--Cela m'est arrivé déjà!

--Comment peut-on vivre ensemble, si l'on ne pense pas de même?

--Laissez donc votre pensée tranquille! Ah! mon pauvre ami, toutes les

idées ne comptent guère, quand on aime. Qu'ai-je à faire que la femme

que j'aime aime, comme moi, la musique? Elle est, pour moi, la musique!

Quand on a, ainsi que vous, la chance de trouver une chère fille qu'on

aime et qui vous aime, qu'elle croie tout ce qu'elle veut, et croyez

tout ce que vous voudrez! Au bout du compte, toutes vos idées se

valent; et il n'y a qu'une vérité au monde: c'est de s'aimer.

--Vous parlez en poète. Vous ne voyez pas la vie. Je connais trop

de ménages, qui ont eu à souffrir de cette désunion d'esprit.

--C'est qu'ils ne s'aimaient pas assez. Il faut savoir ce qu'on veut.

--La volonté ne peut pas tout. Quand je voudrais épouser Mlle

Chabran, je ne le pourrais pas.

--Je voudrais bien savoir pourquoi!

André parla de ses scrupules: sa situation n'était pas faite; pas de

fortune; peu de santé. Il se demandait s'il avait le droit de se

marier. Grande responsabilité... Ne risquait-il pas de faire le malheur

de celle qu'il aimait, et le sien,--sans parler des enfants à venir?...

Il valait mieux attendre,--ou renoncer.

Christophe haussa les épaules:

--Belle façon d'aimer! Si elle aime, elle sera heureuse de se dévouer.

Et quant aux enfants, vous, Français, vous êtes ridicules. Vous

voudriez n'en lâcher dans la vie que si vous êtes sûrs d'en faire de

petits rentiers dodus, qui n'aient rien à souffrir... Que diable! cela

ne vous regarde pas; vous n'avez qu'à leur donner la vie, l'amour de la

vie, et le courage delà défendre. Le reste... qu'ils vivent, qu'ils

meurent... c'est le sort de tous. Vaut-il donc mieux renoncer à vivre,

que courir les chances de la vie?

La robuste confiance qui émanait de Christophe, pénétrait son

interlocuteur, mais ne le décidait point. Il disait:

--Oui, peut-être...

Mais il en restait là. Il semblait, comme les autres, frappé d'une

incapacité de vouloir et d'agir.

Christophe entreprit le combat contre cette inertie, qu'il retrouvait

chez la plupart de ses amis Français, bizarrement accouplée à une

activité laborieuse et très souvent fiévreuse. Presque tous ceux

qu'il voyait, dans les divers milieux bourgeois, étaient des

mécontents. Presque tous avaient le même dégoût pour les maîtres du

jour et pour leur pensée corrompue. Presque tous, la même conscience

triste et fière de l'âme trahie de leur race. Et ce n'était pas le

fait de rancunes personnelles, l'amertume d'hommes et de classes

vaincus, évincés du pouvoir et de la vie active, fonctionnaires

révoqués, énergies sans emploi, vieille aristocratie retirée sur ses

terres et se cachant pour mourir, comme un lion blessé. C'était un

sentiment de révolte morale, sourd, profond, général: on le

rencontrait partout, dans l'armée, dans la magistrature, dans

l'Université, dans les bureaux, dans tous les rouages vitaux de la

machine gouvernementale. Mais ils n'agissaient point. Ils étaient

découragés d'avance; ils répétaient:

--Il n'y a rien à faire.

Et, détournant peureusement des choses tristes leur pensée, leurs

propos, ils cherchaient un refuge dans la vie domestique.

S'ils ne s'étaient retirés que de l'action politique! Mais même dans

le cercle de son action journalière, chacun de ces honnêtes gens se

désintéressait d'agir. Ils toléraient des promiscuités avilissantes

avec des misérables qu'ils méprisaient, mais contre qui ils se

gardaient d'engager la lutte, la jugeant inutile. Pourquoi ces artistes

par exemple, ces musiciens que connaissait Christophe, supportaient-ils

sans protester l'effronterie des Scaramouches de la presse, qui leur

faisaient la loi? Il y avait là des ânes bâtés, dont l'ignorance _in

omni re scibili_ était proverbiale, et qui n'en étaient pas moins

investis d'une autorité souveraine _in omni re scibili._ Ils ne se

donnaient même pas la peine d'écrire leurs articles, ni leurs livres;

ils avaient des secrétaires, de pauvres gueux affamés, qui eussent

vendu leur âme, s'ils en avaient possédé une, pour du pain et des

filles. Ce n'était un secret pour personne, à Paris. Et cependant, ils

continuaient de trôner, ils traitaient de haut en bas les artistes.

Christophe en criait de rage, quand il lisait certaines de leurs

chroniques.

--Oh! les lâches! disait-il.

--À qui en as-tu? demandait Olivier. Toujours à quelques drôles

de la Foire sur la Place?

--Non. Aux honnêtes gens. Les gredins font leur métier; ils mentent,

ils pillent, ils volent, ils assassinent. Mais les autres,--ceux qui les

laissent faire, tout en les méprisant, je les méprise mille fois

davantage. Si leurs confrères de la presse, si les critiques probes et

instruits, si les artistes, sur le dos desquels ces Arlequins

s'escriment, ne les laissaient faire, en silence, par timidité, par

peur de se compromettre, ou par un honteux calcul de ménagements

réciproques, par un pacte secret conclu avec l'ennemi, pour rester à

l'abri de ses coups,--s'ils ne les laissaient se parer de leur patronage

et de leur amitié, cette puissance effrontée tomberait sous le

ridicule. C'est la même faiblesse, dans tous les ordres de choses.

J'ai rencontré vingt braves gens qui m'ont dit d'un individu:

«C'est un drôle.» Il n'y en avait pas un, qui ne lui donnât du

«cher confrère», et ne lui serrât la main.--«Ils sont trop!»

disent-ils.--Trop de pleutres, oui. Trop de lâches honnêtes gens.

--Eh! que veux-tu qu'on fasse?

--Faites votre police, vous-mêmes! Qu'attendez-vous? Que le ciel se

charge de vos affaires? Tiens, regarde, en ce moment. Voici trois jours

que la neige est tombée. Elle encombre vos rues, elle fait de votre

Paris un cloaque de boue. Que faites-vous? Vous vous récriez contre

votre administration, qui vous laisse dans l'ordure. Mais vous,

essayez-vous d'en sortir? Qu'à Dieu ne plaise! Vous vous croisez les

bras. Aucun n'a le cœur de dégager seulement le trottoir devant sa

maison. Personne ne fait son devoir, ni l'État, ni les particuliers:

l'un et l'autre se croient quittes, en s'accusant mutuellement. Vous

êtes tellement habitués par vos siècles d'éducation monarchique à

ne rien faire par vous-mêmes que vous avez toujours l'air de bayer aux

corneilles, dans l'attente d'un miracle. Le seul miracle possible, ce

serait que vous vous décidiez à agir. Vois-tu, mon petit Olivier, vous

avez de l'intelligence et des vertus à revendre; mais le sang vous

manque. À toi tout le premier. Ce n'est ni l'esprit, ni le cœur qui

est malade chez vous. C'est la vie. Elle s'en va.

--Qu'y faire? Il faut attendre qu'elle revienne.

--Il faut vouloir qu'elle revienne. Il faut vouloir! Et pour cela,

d'abord, il faut faire rentrer chez vous l'air pur. Quand on ne veut pas

sortir de sa maison, au moins faut-il que sa maison soit saine. Vous

l'avez laissé empester par les miasmes de la Foire. Votre art et votre

pensée sont aux deux tiers adultérés. Et votre découragement est tel

que vous ne songez pas à vous en indigner, à peine à vous en

étonner. Quelques-uns même de ces absurdes braves gens, intimidés,

finissent par se persuader que ce sont eux qui ont tort, et que ce sont

les charlatans qui ont raison. N'ai-je pas rencontré, à ta revue

_Esope_, où vous faites profession de n'être dupes de rien, de ces

pauvres jeunes gens, qui se persuadent qu'ils aiment un art qu'ils

n'aiment point? Ils s'intoxiquent, sans plaisir, par servile

moutonnerie: et ils meurent d'ennui dans leur mensonge!

Christophe passait au milieu des incertains, comme le vent qui secoue

les arbres endormis. Il n'essayait pas de leur inculquer sa pensée; il

leur soufflait l'énergie de penser par eux-mêmes. Il disait:

--Vous êtes trop humbles. Le grand ennemi, c'est le doute

neurasthénique. On peut, on doit être tolérant et humain. Mais il est

interdit de douter de ce qu'on croit bon et vrai. Ce qu'on croit, on

doit le défendre. Quelles que soient nos forces, il nous est interdit

d'abdiquer. Le plus petit, en ce inonde, a un devoir, à l'égal du plus

grand. Et--(ce qu'il ne sait pas)--il a aussi un pouvoir. Ne croyez pas

que votre révolte isolée soit vaine! Une conscience forte, et qui ose

s'affirmer, est une puissance. Vous avez vu plus d'une fois, dans ces

dernières années, l'État et l'opinion forcés de compter avec le

jugement d'un brave homme, qui n'avait d'autres armes que sa force

morale, affirmée publiquement, avec ténacité...

Et si vous vous demandez à quoi bon se donner tant de peines, à quoi

bon lutter, à quoi bon?... eh bien, sachez-le:--Parce que la France

meurt, parce quel'Europe meurt,--parce que notre civilisation, l'œuvre

admirable édifiée, au prix de souffrances millénaires, par notre

humanité, s'engloutira, si nous ne luttons. La Patrie est en danger,

notre Patrie européenne,--et plus que toutes, la vôtre, votre petite

patrie française. Votre apathie la tue. Elle meurt dans chacune de vos

énergies qui meurent, de vos pensées qui se résignent, de vos bonnes

volontés stériles, dans chaque goutte de votre sang, qui se tarit,

inutile... Debout! Il faut vivre! Ou, si vous devez mourir, vous devez

mourir debout.

Mais le plus difficile n'était pas encore de les amener à agir:

c'était de les amener a agir ensemble. Là-dessus, ils étaient

intraitables. Ils se boudaient les uns les autres. Les meilleurs

étaient les plus obstinés. Christophe en avait un exemple dans sa

maison. M. Félix Weil, l'ingénieur Elsberger, et le commandant Chabran

vivaient entre eux sur un pied d'hostilité muette. Et pourtant, sous

des étiquettes différentes de partis ou de races, ils voulaient tous

trois la même chose.

M. Weil et le commandant auraient eu beaucoup de raisons pour

s'entendre. Par un de ces contrastes fréquents chez les hommes de

pensée, M. Weil, qui ne sortait pas de ses livres et vivait uniquement

de la vie de l'esprit, était passionné de choses militaires. «_Nous

sommes tous de lopins_», disait le demi-Juif Montaigne, appliquant à

tous les hommes ce qui est vrai de certaines races d'esprits, comme

celle à qui appartenait M. Weil. Ce vieil intellectuel avait le culte

de Napoléon. Il s'entourait des écrits et des souvenirs où revivait

le rêve empanaché de l'épopée impériale. Comme tant d'autres de son

époque, il était ébloui par les lointains rayons de ce soleil de

gloire. Il refaisait les campagnes, il livrait les batailles, discutait

les opérations; il était de ces stratèges en chambre, pullulant dans

les Académies et dans les Universités, qui expliquent Austerlitz et

corrigent Waterloo. Il était le premier à railler cette

«Napoléonite», son ironie s'en égayait; mais il n'en continuait pas

moins à se griser de ces belles histoires, comme un enfant qui joue; à

certains épisodes, il avait la larme à l'œil: quand il remarquait

cette faiblesse, il se tordait de rire, en s'appelant vieille bête. À

vrai dire, c'était moins le patriotisme que l'intérêt romanesque et

l'amour platonique de l'action, qui le rendait Napoléonien. Pourtant,

il était excellent patriote, plus attaché à la France que beaucoup de

Français autochtones. Les antisémites français font une mauvaise

action et une sottise, en décourageant par leurs soupçons injurieux

les sentiments français des Juifs établis en France. En dehors des

raisons qui font que toute famille s'attache nécessairement, au bout

d'une ou deux générations, au sol où elle s'est fixée, les Juifs ont

des raisons spéciales d'aimer le peuple qui représente en Occident les

idées les plus avancées de liberté intellectuelle. Ils l'aiment

d'autant plus qu'ils ont contribué à le faire ainsi, depuis cent ans,

et que cette liberté est en partie leur œuvre. Comment donc ne la

défendraient-ils pas contre les menaces de toute réaction féodale?

C'est faire le jeu de l'ennemi, que tâcher--comme le voudraient une

bande de fous criminels,--de briser les liens qui attachent à la France

ces Français d'adoption.

Le commandant Chabran était de ces patriotes malavisés, que leurs

journaux affolent, en leur représentant tout immigré en France comme

un ennemi caché, et qui, avec un esprit naturellement accueillant,

s'obligent à suspecter, haïr, renier les destinées généreuses de la

race, qui est le confluent des races. Il se croyait donc tenu d'ignorer

le locataire du premier, quoiqu'il eût été bien aise de le

connaître. De son côté, M. Weil aurait eu plaisir à causer avec

l'officier; mais il connaissait son nationalisme, et il le méprisait

doucement.

Christophe avait moins de raisons encore que le commandant de

s'intéresser à M. Weil. Mais il ne pouvait souffrir l'injustice. Aussi

rompait-il des lances pour M. Weil, quand Chabran l'attaquait.

Un jour que le commandant déblatérait, ainsi qu'à l'ordinaire,

contre l'état des choses, Christophe lui dit:

--C'est votre faute. Vous vous retirez tous. Quand les choses ne vont

pas en France, selon votre fantaisie, vous démissionnez avec éclat. On

dirait que vous mettez votre point d'honneur à vous déclarer vaincus.

On n'a jamais vu perdre sa cause avec autant d'entrain. Voyons,

commandant, vous qui avez fait la guerre, est-ce que c'est une façon de

se battre?

--Il n'est pas question de se battre, répondit le commandant, on ne se

bat pas contre la France. Dans les luttes comme celles-ci, il faudrait

parler, discuter, voter, se frotter à des tas de fripouilles: cela ne

me va pas.

--Vous êtes bien dégoûté! En Afrique, vous en avez vu d'autres!

--Parole d'honneur, c'était moins dégoûtant. Et puis, on pouvait

toujours leur casser la gueule! D'ailleurs, pour se battre, il faut des

soldats. J'avais mes tirailleurs là-bas. Ici, je suis seul.

--Ce ne sont pourtant pas les braves gens qui manquent.

--Où sont-ils?

--Partout.

--Eh bien, qu'est-ce qu'ils foutent alors?

--Ils font comme vous, ils ne font rien, ils disent qu'il n'y a

rien à faire.

--Citez-m'en un, seulement.

--Trois si vous voulez, et dans votre maison.

Christophe nomma M. Weil,--(le commandant s'exclama),--et les

Elsberger,--(il sursauta):

--Ce Juif, ces Dreyfusards?

--Dreyfusards? dit Christophe, eh bien, qu'est-ce que cela fait?

--Ce sont eux qui ont perdu la France.

--Ils l'aiment autant que vous.

--Alors, ce sont des toqués, des toqués malfaisants.

--Ne peut-on rendre justice à ses adversaires?

--Je m'entends parfaitement avec des adversaires loyaux, qui combattent

à armes franches. La preuve, c'est que je cause avec vous, monsieur

l'Allemand. J'estime les Allemands, tout en souhaitant de leur rendre un

jour, avec usure, la raclée que nous en avons reçue. Mais les autres,

les ennemis du dedans, non, ce n'est pas la même chose: ils usent

d'armes malhonnêtes, d'idéologies malsaines, d'humanitarisme

empoisonné...

--Oui, vous êtes dans l'esprit des chevaliers du moyen âge, quand ils

se sont trouvés pour la première fois, en présence de la poudre à

canon. Que voulez-vous? La guerre évolue.

--Soit! Mais alors, ne mentons pas, disons que c'est la guerre.

--Supposez qu'un ennemi commun menace l'Europe, est-ce que vous

ne vous allieriez pas aux Allemands?

--Nous l'avons fait, en Chine.

--Regardez donc autour de vous! Est-ce que votre pays, est-ce que tous

nos pays ne sont pas menacés dans l'idéalisme héroïque de leurs

races? Est-ce qu'ils ne sont pas tous en proie aux aventuriers de la

politique et de la pensée? Contre cet ennemi commun, ne devriez-vous

pas donner la main à ceux de vos adversaires qui ont une vigueur

morale? Comment un homme de votre sorte peut-il tenir si peu de compte

des réalités? Voilà des gens qui soutiennent contre vous un idéal

différent du vôtre! Un idéal est une force, vous ne pouvez la nier;

dans la lutte que vous avez récemment engagée, c'est l'idéal de vos

adversaires qui vous a battus. Au lieu de vous user contre lui, que ne

l'employez-vous avec le vôtre, côte à côte, contre les ennemis de

tout idéal, contre les exploiteurs de la patrie, contre les

pourrisseurs de la civilisation européenne?

--Pour qui? Il faudrait s'entendre d'abord. Pour le triomphe

de nos adversaires?

--Quand vous étiez en Afrique, vous ne vous inquiétiez pas de savoir

si c'était pour le Roi, ou pour la République, que vous vous battiez.

J'imagine que beaucoup d'entre vous ne pensaient guère à la

République.

--Ils s'en foutaient.

--Bon! Et la France y trouvait son avantage. Vous conquériez pour elle,

et pour vous. Eh bien, faites de même, ici! Élargissez le combat. Ne

vous chicanez pas pour des futilités de politique ou de religion. Ce

sont des niaiseries. Que votre race soit la fille aînée de l'Église,

ou celle de la Raison, cela n'importe guère. Mais qu'elle vive! Tout

est bien, qui exalte la vie. Il n'y a qu'un ennemi, c'est l'égoïsme

jouisseur, qui tarit et souille les sources de la vie. Exaltez la force,

exaltez la lumière, l'amour fécond, la joie du sacrifice. Et ne

déléguez jamais à d'autres le soin d'agir pour vous. Agissez,

agissez, unissez-vous! Allons!...

Et il se mit à taper sur le piano les premières mesures de la

marche en _si bémol_ de la _Symphonie avec chœurs._

--Savez-vous, fit-il en s'interrompant, si j'étais un de vos musiciens,

Charpentier ou Bruneau, (que le Diable emporte!) je vous mettrais

ensemble, dans une symphonie chorale, _Aux armes, citoyens!

l'Internationale, Vive Henri IV! Dieu protège la France!_--toutes les

herbes de la Saint-Jean--(tenez, dans le genre de ceci...)--je vous

ferais une de ces bouillabaisses, à vous emporter la bouche! Ça serait

rudement mauvais,--(pas plus mauvais, en tout cas, que ce qu'ils

font);--mais je vous réponds que ça vous flanquerait le feu au ventre,

et qu'il faudrait bien que vous marchiez!

Il riait de tout son cœur.

Le commandant riait, comme lui:

--Vous êtes un gaillard, monsieur Krafft. Dommage que vous ne

soyez pas des nôtres!

--Mais je suis des vôtres! C'est le même combat, partout. Serrons

les rangs!

Le commandant approuvait; mais les choses en restaient là. Alors,

Christophe s'obstinait, remettant l'entretien sur M. Weil et sur les

Elsberger. Et l'officier, qui n'était pas moins obstiné, reprenait ses

éternels arguments contre les Juifs et contre les Dreyfusards.

Christophe s'en attristait. Olivier lui dit:

--Ne t'afflige pas. Un homme ne peut pas changer, d'un coup,

l'esprit de toute la société. Ce serait trop beau! Mais tu fais

déjà beaucoup, sans t'en douter.

--Qu'est-ce que je fais? dit Christophe.

--Tu es Christophe.

--Quel bien en résulte-t-il pour les autres?

--Un très grand. Sois seulement ce que tu es, cher Christophe!

Ne t'inquiète pas de nous.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 19 / 36 段