Une réflexion de l'un des témoins, tandis que la voiture montait

l'allée à travers bois, réveilla brusquement l'attention de

Christophe. Il chercha à lire ce qu'ils pensaient, et il constata qu'il

leur était indifférent. Le professeur Barth calculait à quelle heure

l'affaire serait finie, et s'il pourrait revenir à temps pour terminer

encore dans la journée un travail commencé aux Manuscrits de la

Bibliothèque Nationale. Des trois compagnons de Christophe, il était

celui qui s'intéressait le plus à l'issue du combat, par amour-propre

germanique. Goujart ne s'occupait ni de Christophe, ni de l'autre

Allemand, et causait de sujets scabreux de physiologie égrillarde avec

le docteur Jullien. Un jeune médecin toulousain, que Christophe avait

eu naguère comme voisin de palier, et qui venait lui emprunter sa lampe

à esprit de vin, son parapluie, ses tasses à café, qu'il rapportait

invariablement cassés. Il lui donnait en échange des consultations

gratuites, essayait sur lui des remèdes, et s'amusait de sa naïveté.

Sous son impassibilité d'hidalgo castillan, somnolait une gouaillerie

perpétuelle. Il était prodigieusement réjoui de cette aventure, qui

lui paraissait burlesque; et d'avance, il escomptait les maladresses de

Christophe. Il trouvait plaisant de faire cette promenade en voiture

dans les bois, aux frais du brave Krafft.--C'était le plus clair des

pensées du trio: ils envisageaient la chose comme une partie de

plaisir, qui ne leur coûtait rien. Aucun n'attribuait la moindre

importance au duel. Ils étaient d'ailleurs préparés, avec calme, à

toutes les éventualités.

Ils arrivèrent au rendez-vous, avant les autres. Une petite auberge au

fond des bois. Un endroit de plaisir, plus ou moins malpropre, où les

Parisiens venaient laver leur honneur. Les haies étaient fleuries de

pures églantines. À l'ombre des chênes au feuillage de bronze, de

petites tables étaient dressées. À l'une, trois bicyclistes étaient

assis: une femme plâtrée, en culotte, avec des chaussettes noires; et

deux hommes en flanelle, abrutis par la chaleur, qui poussaient de temps

en temps des grognements, comme s'ils avaient désappris de parler.

L'arrivée de la voiture souleva à l'auberge un petit brouhaha.

Goujart, qui connaissait de longue date la maison et les gens, déclara

qu'il se chargeait de tout. Barth entraîna Christophe sous une

tonnelle, et commanda de la bière. L'air était exquisément tiède et

rempli du bourdonnement des abeilles. Christophe oubliait pourquoi il

était venu. Barth, vidant la bouteille, dit, après un silence:

--Je vois ce que je vais faire.

Il but, et continua:

--J'aurai encore le temps: j'irai à Versailles, après.

On entendait Goujart marchander aigrement avec la patronne le prix du

terrain pour le combat. Jullien n'avait pas perdu son temps: en passant

près des bicyclistes, il s'était extasié bruyamment sur les jambes

nues de la femme; et il s'en était suivi un déluge d'apostrophes

ordurières, où Jullien n'était pas en reste. Barth dit à mi-voix:

--Les Français sont ignobles. Frère, je bois à ta victoire.

Il choqua son verre contre le verre de Christophe. Christophe rêvait;

des bribes de musique passaient dans son cerveau, avec le ronflement

harmonieux des insectes. Il avait envie de dormir.

Les roues d'une autre voiture firent grésiller le sable de l'allée.

Christophe aperçut la figure pâle de Lucien Lévy-Cœur, souriant

comme toujours; et sa colère se réveilla. Il se leva, et Barth le

suivit.

Lévy-Cœur, le cou serré dans une haute cravate, était mis avec une

recherche qui faisait contraste avec la négligence de son adversaire.

Après lui, descendirent le comte Bloch, un sportsman connu par ses

maîtresses, sa collection de ciboires anciens, et ses opinions

ultra-royalistes,--Léon Mouey, autre homme à la mode, député par

littérature, et littérateur par ambition politique, jeune, chauve,

rasé, figure hâve et bilieuse, le nez long, les yeux ronds, crâne

d'oiseau,--enfin, le docteur Emmanuel, type de sémite très fin,

bienveillant et indifférent, membre de l'Académie de médecine,

directeur d'un hôpital, célèbre par de savants livres et par un

scepticisme médical, qui lui faisait écouter avec une compassion

ironique les doléances de ses malades, sans rien tenter pour les

guérir.

Les nouveaux venus saluèrent courtoisement. Christophe répondit à

peine, mais remarqua avec dépit l'empressement de ses témoins et les

avances exagérées qu'ils firent aux témoins de Lévy-Cœur. Jullien

connaissait Emmanuel, et Goujart connaissait Mouey; et ils

s'approchèrent, souriants et obséquieux. Mouey les accueillit avec une

froide politesse, et Emmanuel avec son sans-façon railleur. Quant au

comte Bloch, resté près de Lévy-Cœur, d'un regard rapide il venait

de faire l'inventaire des redingotes et au linge de l'autre camp, et il

échangeait avec son client de brèves impressions bouffonnes, presque

sans ouvrir la bouche,--calmes et corrects tous deux.

Lévy-Cœur attendait, très à l'aise, le signal du comte Bloch qui

dirigeait le combat. Il considérait l'affaire comme une simple

formalité. Excellent tireur, et connaissant parfaitement la maladresse

de son adversaire, il n'aurait eu garde d'abuser de ses avantages et de

chercher à l'atteindre, au cas bien improbable où les témoins

n'eussent pas veillé à l'innocuité de la rencontre: il savait qu'il

n'est pire sottise que de donner l'apparence de victime à un ennemi,

qu'il est beaucoup plus sûr d'éliminer sans bruit. Mais Christophe, sa

veste jetée, sa chemise ouverte sur son large cou et ses poignets

robustes, attendait, le front baissé, les yeux durement fixés sur

Lévy-Cœur, toute son énergie ramassée sur soi-même; la volonté du

meurtre était implacablement inscrite sur tous les traits de son

visage; et le comte Bloch, qui l'observait, pensait qu'il était heureux

que la civilisation eût supprimé, autant que possible, les risques du

combat.

Après que les deux balles eurent été échangées, de part et d'autre,

naturellement sans résultat, les témoins s'empressèrent, félicitant

les adversaires. L'honneur était satisfait.--Mais non Christophe. Il

restait là, le pistolet à la main, ne pouvant croire que ce fût fini.

Volontiers, il eût admis, comme au tir de la veille, que l'on restât

à se fusiller jusqu'à ce qu'on mît dans le but. Quand il entendit

Goujart lui proposer de tendre la main à son adversaire, qui

chevaleresquement s'avançait à sa rencontre avec son sourire éternel,

cette comédie l'indigna. Rageusement, il jeta son arme, bouscula

Goujart, et se précipita sur Lévy-Cœur. On eut toutes les peines du

monde à l'empêcher de continuer le combat, à coups de poing.

Les témoins s'étaient interposés, tandis que Lévy-Cœur

s'éloignait. Christophe se dégagea de leur groupe, et, sans écouter

leurs rires et leurs objurgations, il s'en alla à grands pas vers le

bois, en parlant haut et faisant des gestes furieux. Il ne s'apercevait

pas qu'il avait laissé sur le terrain son veston et son chapeau. Il

s'enfonça dans la forêt. Il entendit ses témoins l'appeler, en riant;

puis, ils se lassèrent, et ne s'inquiétèrent plus de lui. Un

roulement de voitures qui s'éloignaient lui apprit bientôt qu'ils

étaient partis. Il resta seul, au milieu des arbres silencieux. Sa

fureur était tombée. Il se jeta par terre, et se vautra dans l'herbe.

Peu après, Mooch arrivait à l'auberge. Il était, depuis le matin, à

la poursuite de Christophe. On lui dit que son ami était dans les bois.

Il se mit à sa recherche. Il battit les taillis, il l'appela à tous

les échos, et il revenait bredouille, quand il l'entendit chanter; il

s'orienta d'après la voix, et il finit par le trouver dans une petite

clairière, les quatre fers en l'air, se roulant comme un veau. Lorsque

Christophe le vit, il l'interpella joyeusement, il l'appela «son vieux

Moloch», il lui raconta qu'il avait troué son adversaire, de part en

part, comme un tamis; il le força à jouer à saute-mouton avec lui, il

le força à sauter; et il lui assénait des tapes énormes, en sautant.

Mooch, bon enfant, s'amusait presque autant que lui, malgré sa

maladresse.--Ils revinrent à l'auberge, bras dessus, bras dessous, et

ils reprirent à la gare voisine le train pour Paris.

Olivier ignorait tout. Il fut surpris de la tendresse de Christophe: il

ne comprenait rien à ces revirements. Le lendemain seulement, il apprit

par les journaux que Christophe s'était battu. Il en fut presque

malade, en pensant au danger que Christophe avait couru. Il voulut

savoir pourquoi ce duel. Christophe se refusait à parler. À force

d'être harcelé, il dit, en riant:

--Pour toi.

Olivier ne put en tirer une parole de plus. Mooch raconta l'histoire.

Olivier, atterré, rompit avec Colette, et supplia Christophe de lui

pardonner son imprudence. Christophe, incorrigible, lui récita un vieux

dicton français, en l'arrangeant malignement à sa façon pour faire

enrager le bon Mooch, qui assistait, tout heureux, au bonheur des deux

amis:

--Mon petit, cela t'apprendra à te méfier...

_De fille oiseuse et languarde,

De Juif patelin papelard,

D'ami fardé.

D'ennemi familier,

Et de vin éventé_,

_Libera nos, Domine!_

L'amitié était retrouvée. La menace de la perdre, qui l'avait

effleurée, ne faisait que la rendre plus chère. Les légers

malentendus s'étaient évanouis; les différences mêmes entre les deux

amis étaient un attrait de plus. Christophe embrassait dans son âme

l'âme des deux patries, harmonieusement unies. Il se sentait le cœur

riche et plein; cette abondance heureuse se traduisait, comme à

l'ordinaire chez lui, par un ruisseau de musique.

Olivier s'en émerveillait. Avec son excès de critique, il n'était pas

loin de croire que la musique, qu'il adorait, avait dit son dernier mot.

Il était hanté de l'idée maladive qu'à un certain degré du progrès

succède fatalement la décadence; et il tremblait que le bel art, qui

lui faisait aimer la vie, ne s'arrêtât tout d'un coup, tari, bu par le

sol. Christophe s'égayait de ces pensées pusillanimes. Par esprit de

contradiction, il prétendait que rien n'avait été fait avant lui, que

tout restait à faire. Olivier lui alléguait l'exemple de la musique

française, qui semble parvenue à un point de perfection et de

civilisation finissante, au delà duquel il n'y a plus rien. Christophe

haussait les épaules:

--La musique française?... Il n'y en a pas eu encore... Et pourtant,

que de belles choses vous avez à dire, dans le monde! Il faut que vous

ne soyez guère musiciens, pour ne vous en être pas avisés. Ah! si

j'étais Français!...

Et il lui énuméra tout ce qu'un Français pourrait écrire:

--Vous vous guindez à des genres qui ne sont pas faits pour vous, et

vous ne faites rien de ce qui répond à votre génie. Vous êtes le

peuple de l'élégance, de la poésie mondaine, de la beauté dans les

gestes, les pas, les attitudes, la mode, les costumes, et vous

n'écrivez plus de ballets, vous qui auriez pu créer un art inimitable

de la danse poétique...--Vous êtes le peuple du rire intelligent, et

vous ne faites plus d'opéras-comiques, ou vous laissez ce genre a des

sous-musiciens. Ah! si j'étais Français, j'orchestrerais Rabelais, je

ferais des épopées bouffes...--Vous êtes un peuple de romanciers, et

vous ne faites pas de romans en musique: (car je ne compte pas pour tels

les feuilletons de Gustave Charpentier). Vous n'utilisez pas vos dons

d'analyse des âmes, votre pénétration des caractères. Ah! si

j'étais Français, je vous ferais des portraits en musique... (Veux-tu

que je te crayonne la petite, assise en bas, dans le jardin, sous les

lilas?)... Je vous écrirais du Stendhal pour quatuor à cordes...--Vous

êtes la première démocratie de l'Europe, et vous n'avez pas de

théâtre du peuple, pas de musique du peuple. Ah! si j'étais

Français, je mettrais en musique votre Révolution: le 14 juillet, le

10 août, Valmy, la Fédération, je mettrais le peuple en musique! Non

pas dans le genre faux des déclamations wagnériennes. Je veux des

symphonies, des chœurs, des danses. Pas de discours! J'en suis las.

Silence aux mots! Brosser à larges traits, en de vastes symphonies avec

chœurs, d'immenses paysages, des épopées Homériques et Bibliques, le

feu, la terre et l'eau et le ciel lumineux, la fièvre qui gonfle les

cœurs, la poussée des instincts, des destins d'une race, le triomphe

du Rythme, empereur du monde, qui asservit les millions d'hommes et qui

lance leurs armées à la mort... La musique partout, la musique dans

tout! Si vous étiez musiciens, vous auriez de la musique pour chacune

de vos fêtes publiques, pour vos cérémonies officielles, pour vos

corporations ouvrières, pour vos associations d'étudiants, pour vos

fêtes familiales... Mais, avant tout, avant tout, si vous étiez

musiciens, vous feriez de la musique pure, de la musique qui ne veut

rien dire, de la musique qui n'est bonne à rien, â rien qu'à

réchauffer, à respirer, à vivre. Faites-moi du soleil! _Sat prata_...

(comment est-ce que tu dis cela en latin?)... Il a assez plu chez vous.

Je m'enrhume dans votre musique. On ne voit pas clair: rallumez vos

lanternes... Vous vous plaignez aujourd'hui des _porcherie_ italiennes,

qui envahissent vos théâtres, conquièrent votre public, vous mettent

à la porte de chez vous? C'est votre faute! Le public est fatigué de

votre art crépusculaire, de vos neurasthénies harmoniques, de votre

pédantisme contrapuntique. Il va où est la vie, grossière ou non,--la

vie! Pourquoi vous en retirez-vous? Votre Debussy est un grand artiste;

mais il vous est malsain. Il est complice de votre torpeur. Vous auriez

besoin qu'on vous réveillât rudement.

--Tu veux nous administrer du Strauss?

--Pas davantage. Celui-là achèverait de vous démolir. Il faut avoir

l'estomac de mes compatriotes pour supporter ces intempérances de

boisson. Et ils ne les supportent même pas... La _Salomé_ de

Strauss!... Un chef-d'œuvre... Je ne voudrais pas l'avoir écrit... Je

songe à mon pauvre vieux grand-père et à mon oncle Gottfried,

lorsqu'ils me parlaient, sur quel ton de respect et d'amour attendri, du

bel art des sons!... Disposer de ces divines puissances, et en faire un

tel usage!... Un météore incendiaire! Une Ysolde, prostituée juive.

La luxure douloureuse et bestiale. La frénésie du meurtre, du viol, de

l'inceste, du crime, qui gronde au fond de la décadence allemande...

Et, chez vous, le spasme du suicide voluptueux, qui râle dans votre

décadence française... Ici, la bête; et là, la proie. Où,

l'homme?... Votre Debussy est le génie du bon goût; Strauss, le génie

du mauvais. Le premier est bien fade. Le second, bien déplaisant. L'un

est un étang d'argent, qui se perd dans les roseaux et qui dégage un

arôme de fièvre. L'autre, un torrent bourbeux... ah! le relent de bas

italianisme, de néo-Meyerbeer, les ordures de sentiment qui roulent

sous cette écume!... Un chef-d'œuvre odieux! Salomé, fille

d'Ysolde... Et de qui Salomé sera-t-elle mère, à son tour?

--Oui, dit Olivier, je voudrais être d'un demi-siècle en avant. Il

faudra bien que cette course à l'abîme finisse, d'une façon ou de

l'autre: que le cheval s'arrête, ou qu'il tombe. Alors, nous

respirerons. Dieu merci, la terre ne cessera pas de fleurir, avec ou

sans musique. Qu'avons-nous à faire de cet art inhumain!... L'Occident

se brûle... Bientôt... Bientôt... Je vois d'autres lumières qui se

lèvent, du fond de l'Orient.

--Laisse-moi tranquille avec ton Orient! dit Christophe. L'Occident n'a

pas dit son dernier mot. Crois-tu que j'abdique, moi? J'en ai encore

pour des siècles. Vive la vie! Vive la joie! Vive le combat contre

notre destin! Vive l'amour, qui gonfle le cœur! Vive l'amitié, qui

réchauffe notre foi,--l'amitié, plus douce que l'amour! Vive le jour!

Vive la nuit! Gloire au soleil! _Laus Deo_, au Dieu du rêve et de

l'action, au Dieu qui créa la musique! Hosannah!...

Là-dessus, il se mit à sa table, et écrivit tout ce qui lui passait

par la tête, sans plus penser à ce qu'il venait de dire.

Christophe était alors dans un équilibre parfait de toutes les forces

de son être. Il ne s'embarrassait pas de discussions esthétiques sur

la valeur de telle ou telle forme musicale, ni de recherches raisonnées

pour créer du nouveau; il n'avait même pas besoin de se mettre en

peine pour trouver des sujets à traduire en musique. Tout lui était

bon. Le flot de musique s'épanchait, sans que Christophe sût quel

sentiment il exprimait. Il était heureux, voilà tout, heureux de se

répandre, heureux de sentir battre en lui le pouls de la vie

universelle.

Cette joie et cette plénitude se communiquaient à son entourage.

La maison au jardin fermé était trop petite pour lui. Il y avait bien

l'échappée sur le parc du couvent voisin, avec la solitude de ses

grandes allées et ses arbres centenaires; mais c'était trop beau pour

durer. On était en train de construire, en face de la fenêtre de

Christophe, une maison à six étages, qui supprimait la vue et achevait

le blocus autour de lui. Il avait l'agrément d'entendre grincer des

poulies, gratter des pierres, et clouer des planches, tous les jours, du

matin au soir. Il retrouva, parmi les ouvriers, son ami le couvreur,

avec qui il avait fait connaissance naguère, sur le toit. Ils

échangeaient de loin des signes d'intelligence. Même, l'ayant

rencontré dans la rue, il le mena chez le marchand de vin, et ils

burent ensemble, à l'étonnement d'Olivier, un peu scandalisé. Il

s'amusait du bagout drolatique de l'homme et de son inaltérable bonne

humeur. Mais il ne l'en maudissait pas moins, lui et sa bande

d'industrieux animaux, qui élevaient un barrage devant sa maison, et

lui volaient sa lumière. Olivier ne se plaignait pas trop; il

s'accommodait d'un horizon muré: c'était comme le poêle de Descartes,

d'où la pensée comprimée jaillit vers le ciel libre. Mais Christophe

avait besoin d'air. Confiné dans cet étroit espace, il se

dédommageait, en se mêlant aux âmes de ceux qui l'entouraient. Il les

buvait. Il les mettait en musique. Olivier lui disait qu'il avait l'air

d'un amoureux.

--Si je l'étais, répondait Christophe, je ne verrais plus rien,

je n'aimerais plus rien, rien ne m'intéresserait, en dehors de mon

amour.

--Alors, qu'est-ce que tu as?

--Je suis bien portant, j'ai faim.

--Heureux Christophe! soupirait Olivier, tu devrais bien nous

passer un peu de ton appétit.

La santé est contagieuse,--comme la maladie. Le premier à en éprouver

le bienfait fut Olivier. La force était ce qui lui manquait le plus. Il

se retirait du monde, parce que les vulgarités du monde l'écœuraient.

Avec une vaste intelligence et des dons artistiques peu communs, il

était trop délicat pour faire un grand artiste. Le grand artiste n'est

pas un dégoûté; la première loi pour tout être sain, est de vivre:

d'autant plus impérieuse, quand il est un génie: car il vit davantage.

Olivier fuyait la vie; il se laissait flotter dans un monde de fictions

poétiques sans corps, sans chair, sans réalité. Il était de cette

élite, qui, pour trouver la beauté, a besoin de la chercher dans les

temps qui ne sont plus, ou dans ceux qui n'ont jamais été. Comme si la

boisson de vie n'était pas aussi enivrante, aujourd'hui qu'autrefois!

Mais les âmes fatiguées répugnent au contact direct de la vie; elles

ne la peuvent supporter qu'à travers le voile de mirages que tisse

l'éloignement du passé et les paroles mortes de ceux qui furent

autrefois des vivants.--L'amitié de Christophe arrachait Olivier peu à

peu à ces Limbes de l'art. Le soleil s'infiltrait dans les retraites de

son âme.

L'ingénieur Elsberger était aussi touché par la contagion de

l'optimisme de Christophe. On ne remarquait pourtant pas un changement

dans ses habitudes: elles étaient invétérées; et il ne fallait pas

compter que son humeur devînt assez entreprenante, pour lui faire

quitter la France et chercher fortune ailleurs. C'eût été trop

demander. Mais il sortait de son atonie; il reprenait goût à des

recherches, à des lectures, à des travaux scientifiques, qu'il avait

laissés de côté depuis longtemps. On l'eût bien étonné, si on lui

avait dit que Christophe était pour quelque chose dans ce réveil

d'intérêt à son métier; et le plus étonné eût été certainement

Christophe.

De toute la maison, ceux avec qui il se lia le plus vite furent le petit

ménage du second. Plus d'une fois, en passant devant leur porte, il

avait prêté l'oreille aux sons du piano, dont la jeune Mme Arnaud

jouait avec goût, lorsqu'elle était seule. Là-dessus, il leur envoya

des billets pour son concert. Ils l'en remercièrent avec effusion.

Depuis, il allait de temps en temps chez eux, le soir. Jamais il n'avait

pu réentendre la jeune femme: elle était trop timide pour jouer devant

quelqu'un; même quand elle était seule, maintenant qu'elle savait

qu'on pouvait l'entendre de l'escalier, elle mettait la sourdine. Mais

Christophe leur faisait de la musique; et ils en causaient longuement.

Les Arnaud apportaient à ces entretiens une jeunesse de cœur qui

l'enchantait. Il ne croyait pas qu'il fût possible à des Français

d'aimer tant la musique.

--C'est, disait Olivier, que tu n'as vu jusqu'ici que les musiciens.

--Je sais bien, répondait Christophe, que les musiciens sont

ceux qui aiment le moins la musique; mais tu ne me feras pas croire

que les gens de votre sorte soient légion en France.

--Quelques milliers.

--Alors, c'est une épidémie, une mode toute récente?

--Ce n'est pas une mode, dit Arnaud. «_Celuy, lequel oyant un doux

accord d'instrumens ou la douceur de la voyx naturelle, ne s'en

réjouist point, ne s'en esmeut point, et de teste en pied, n'en

tressault point, comme doucement ravy, et si ne scay comment dérobé

hors de soy, c'est signe qu'il a l'âme tortue, vicieuse, et dépravée,

et duquel il se faut donner garde comme de celui qui n'est point

heureusement né..._»

--Je connais cela, dit Christophe: c'est de mon ami Shakespeare.

--Non, dit Arnaud doucement, c'est de notre Ronsard, qui vivait

avant lui. Vous voyez que la mode n'est pas d'hier, en France.

Qu'on aimât la musique en France étonnait encore moins Christophe que

le fait qu'on y aimât, à peu de choses près, la même musique qu'en

Allemagne. Dans le monde des artistes et des snobs parisiens, qu'il

avait vus d'abord, il était de bon ton de traiter les maîtres

allemands en étrangers de distinction, que l'on ne se refusait pas à

admirer, mais qu'on tenait à distance: on ironisait volontiers la

lourdeur d'un Gluck, la barbarie d'un Wagner; on leur opposait la

finesse française. Et de fait, Christophe avait fini par douter qu'un

Français pût comprendre les œuvres allemandes, à la façon dont on

les exécutait en France. Il était revenu scandalisé d'une

représentation de Gluck: ces ingénieux Parisiens ne s'étaient-ils pas

avisés de maquiller le terrible vieux! Ils le paraient, ils

l'enrubannaient, ils ouataient ses rythmes, ils attifaient sa musique de

teintes impressionnistes, de perversités lascives... Pauvre Gluck! que

restait-il de son éloquence du cœur, de sa pureté morale, de sa

douleur toute nue? Était-ce qu'un Français ne pouvait les sentir?--Or,

Christophe voyait maintenant l'amour profond et tendre de ses nouveaux

amis pour ce qu'il y a de plus intime dans l'âme germanique, dans les

vieux _lieder_, dans les classiques allemands. Et il leur demandait s'il

n'était donc pas vrai que ces Allemands leur fussent des étrangers, et

qu'un Français ne pût aimer que les artistes de sa race.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 17 / 36 段