Et Christophe ne pouvait souffrir l'ironie d'Olivier, qui l'irritait

souvent jusqu'à la fureur; il ne pouvait souffrir sa manie de

raisonner, son analyse perpétuelle, je ne sais quelle immoralité

intellectuelle, surprenante chez un homme aussi épris qu'Olivier de la

pureté morale, et qui avait sa source dans la largeur de son

intelligence: car elle répugnait à toute négation, et se plaisait au

spectacle des pensées opposées. Olivier regardait les choses, d'un

point de vue en quelque sorte historique, panoramique; il avait un tel

besoin de tout comprendre qu'il voyait à la fois le pour et le contre;

et il les soutenait tour à tour, suivant qu'on soutenait devant lui la

thèse opposée; il finissait par se perdre lui-même dans ses

contradictions. À plus forte raison, déroutait-il Christophe.

Cependant, ce n'était chez lui ni désir de contredire, ni penchant au

paradoxe; c'était une nécessité impérieuse de justice et de bon

sens: il était froissé par la sottise de tout parti pris; et il lui

fallait réagir. La façon crue dont Christophe jugeait les actes et les

hommes immoraux, en grossissant la réalité, choquait Olivier, qui,

bien qu'aussi pur, n'était pas du même acier inflexible, mais se

laissait tenter, teinter, toucher par les influences extérieures. Il

protestait contre les exagérations de Christophe, et il exagérait en

sens inverse. Journellement, ce travers d'esprit le conduisait à

soutenir contre ses amis la cause de ses adversaires. Christophe se

fâchait. Il reprochait à Olivier ses sophismes et son indulgence.

Olivier souriait: il savait bien quelle absence d'illusions recouvrait

cette indulgence; il savait que Christophe croyait à beaucoup plus de

choses que lui, et qu'il les acceptait mieux! Mais Christophe, sans

regarder ni à droite ni à gauche, fonçait, comme un sanglier. Il en

avait surtout à la «bonté» parisienne.

--Le grand argument dont ils sont si fiers pour «pardonner» aux

gredins, c'est, disait-il, que les gredins sont assez malheureux de

l'être, ou qu'il sont irresponsables... Mais d'abord, il n'est pas vrai

que ceux qui font le mal soient malheureux. C'est là une idée de

morale en action, de mélodrames niais, d'optimisme stupide, comme celui

qui s'étale béatement dans Scribe et dans Capus,--(Scribe et Capus,

vos grands hommes parisiens, les artistes dont est digne votre société

de bourgeois jouisseurs, hypocrites, enfantins, trop lâches pour oser

regarder en face leur bassesse)... Un gredin peut très bien être un

homme heureux. Il a même les plus grandes chances pour l'être. Et

quant à son irresponsabilité, c'est une autre sottise. Ayez donc le

courage de reconnaître que la Nature étant indifférente au bien et au

mal, et parla même méchante, un homme peut être criminel et

parfaitement sain. La vertu n'est pas une chose naturelle. Elle est

l'œuvre de l'homme. Qu'il la défende! La société humaine a été

bâtie par une poignée d'êtres plus forts et plus grands. Leur devoir

est de ne pas laisser entamer leur ouvrage héroïque par la racaille au

cœur de chien.

Ces pensées n'étaient pas, au fond, très différentes de celles

d'Olivier; mais, par un secret instinct d'équilibre, il ne se sentait

jamais aussi dilettante que quand il entendait des paroles de combat.

--Ne t'agite donc pas, ami, disait-il à Christophe. Laisse le monde

mourir. Comme les compagnons du Décaméron, respirons en paix les

jardins embaumés de la pensée, tandis qu'autour de la colline de

cyprès, enguirlandés de roses, Florence est dévastée par la peste

noire.

Il s'amusait pendant des journées à démonter l'art, la science, la

pensée, pour en chercher les rouages cachés; il en arrivait à un

pyrrhonisme, où rien de ce qui était n'était plus qu'une fiction de

l'esprit, une construction en l'air, qui n'avait même pas l'excuse,

comme les figures géométriques, d'être nécessaire à l'esprit.

Christophe enrageait:

--La machine allait bien; pourquoi la démonter? Tu risques de la

briser. Et te voilà bien avancé, après! Qu'est-ce que tu veux

prouver? Que rien n'est rien? Parbleu! Je le sais bien. C'est parce que

le néant nous envahit de toutes parts que je lutte. Rien n'existe?...

Moi, j'existe. Il n'y a pas de raison d'agir?... Moi, j'agis. Ceux qui

aiment la mort, qu'ils meurent s'ils veulent! Moi, je vis, je veux

vivre. Ma vie sur un plateau de la balance, la pensée sur l'autre... Au

diable, la pensée!...

Il se laissait emporter par sa violence; et, dans la discussion, il

disait des paroles blessantes. À peine les avait-il dites qu'il en

avait le regret. Il eût voulu les retirer; mais le mal était fait.

Olivier était sensible; il avait l'épiderme facilement écorché; un

mot rude, surtout de quelqu'un qu'il aimait, le déchirait. Il n'en

disait rien par orgueil, il se repliait en soi. Il n'était pas sans

voir non plus, chez son ami, de ces soudaines lueurs d'égoïsme

inconscient, qui sont chez tout grand artiste. Il sentait qu'à

certaines heures, sa vie ne valait pas cher pour Christophe, au prix

d'une belle musique:--(Christophe ne prenait guère la peine de le lui

cacher!)--Il le comprenait, il trouvait que Christophe avait raison;

mais il était triste.

Et puis, Christophe avait dans sa nature toutes sortes d'éléments

troubles, qui échappaient à Olivier et qui l'inquiétaient. C'étaient

des bouffées brusques d'humour baroque et redoutable. Certains jours,

il ne voulait pas parler; ou il avait des accès de malice diabolique,

il cherchait à blesser. Ou bien, il disparaissait: on ne le revoyait

plus de la journée et d'une partie de la nuit. Une fois, il resta deux

jours de suite absent. Dieu sait ce qu'il faisait! Il ne le savait pas

trop lui-même... En vérité, sa puissante nature, comprimée dans

cette vie et ce logement étroits, comme dans une cage à poulets,

était par moments sur le point d'éclater. La tranquillité de son ami

le rendait enragé: il avait envie de lui faire du mal. Il lui fallait

se sauver, se tuer de fatigue. Il battait les rues de Paris et la

banlieue, en quête vaguement de quelque aventure, que parfois il

trouvait; et il n'eût pas été fâché d'une mauvaise rencontre, qui

lui permît de dépenser le trop-plein de sa force, dans une rixe...

Olivier, avec sa pauvre santé et sa faiblesse physique, avait peine à

comprendre. Christophe ne comprenait pas mieux. Il s'éveillait de ces

égarements, comme d'un rêve éreintant,--un peu honteux, inquiet de ce

qu'il avait fait et de ce qu'il pourrait encore faire. Mais la

bourrasque de folie passée, il se retrouvait comme un grand ciel lavé

après l'orage, pur de toute souillure, serein et souverain. Il

redevenait plus tendre que jamais pour Olivier, et il se tourmentait du

mal qu'il lui avait causé. Il ne s'expliquait plusieurs petites

brouilles. Tous les torts n'étaient pas toujours de son côté; mais il

ne s'en regardait pas comme moins coupable; il se reprochait la passion

qu'il mettait à avoir raison: il pensait qu'il vaut mieux se tromper

avec son ami, qu'avoir raison contre lui.

Leurs malentendus était surtout pénibles, lorsqu'ils se produisaient

le soir, et que les deux amis devaient passer la nuit dans cette

désunion, qui était pour tous deux un désarroi moral. Christophe se

relevait pour écrire un mot, qu'il glissait sous la porte d'Olivier; et

le lendemain, à son réveil, il lui demandait pardon. Ou même, dans la

nuit, il frappait à sa porte: il n'aurait pu attendre au lendemain.

Olivier ne dormait pas plus que lui. Il savait bien que Christophe

l'aimait et n'avait pas voulu l'offenser; mais il avait besoin de le lui

entendre dire. Christophe le disait: tout était effacé. Quel calme

délicieux! Ils dormaient bien, après!

--Ah! soupirait Olivier, qu'il est difficile de se comprendre!

--Aussi, qu'est-il besoin de se comprendre toujours? disait

Christophe. J'y renonce. Il n'y a qu'à s'aimer.

Ces petits froissements, qu'ils s'ingéniaient ensuite à guérir, avec

une tendresse inquiète, les rendaient presque plus chers l'un à

l'autre. Dans les moments de brouille, Antoinette reparaissait dans les

yeux d'Olivier. Les deux amis se témoignaient des attentions

féminines. Christophe ne laissait point passer la fête d'Olivier, sans

la célébrer par une œuvre qui lui était dédiée, par des fleurs, un

gâteau, un cadeau, achetés, Dieu sait comment!--(car l'argent manquait

souvent dans le ménage.)--Olivier s'abîmait les yeux à recopier, la

nuit, en cachette, les partitions de Christophe.

Les malentendus entre amis ne sont jamais bien graves, tant qu'un tiers

ne s'interpose pas entre eux.--Mais cela ne pouvait manquer d'arriver:

trop de gens, en ce monde, s'intéressent aux affaires des autres, afin

de les embrouiller.

Olivier connaissait les Stevens, que Christophe fréquentait naguère;

et il avait subi l'attraction de Colette. Si Christophe ne l'avait pas

rencontré dans la petite cour de son ancienne amie, c'était qu'à ce

moment Olivier, accablé par la mort de sa sœur, s'enfermait dans son

deuil et ne voyait personne. Colette, de son côté, n'avait fait aucun

effort pour le voir: elle aimait bien Olivier, mais elle n'aimait pas

les gens malheureux; elle se disait si sensible que le spectacle de la

tristesse lui était intolérable: elle attendait que celle d'Olivier

fût passée. Lorsqu'elle apprit qu'il paraissait guéri et qu'il n'y

avait plus de danger de contagion, elle se risqua à lui faire signe.

Olivier ne se fit pas prier. Il était à la fois sauvage et mondain,

facilement séduit; et il avait un faible pour Colette. Quand il

annonça à Christophe son intention de retourner chez elle, Christophe,

trop respectueux de la liberté de son ami pour exprimer un blâme, se

contenta de hausser les épaules, et dit, d'un air railleur:

--Va, petit, si cela t'amuse.

Mais il se garda bien de l'y suivre. Il était décidé à ne plus avoir

affaire avec ces coquettes. Non qu'il fût misogyne: il s'en fallait de

beaucoup. Il avait une prédilection tendre pour les jeunes femmes qui

travaillent, les petites ouvrières, employées, fonctionnaires, qu'on

voit se hâter, le matin, toujours un peu en retard, à demi

éveillées, vers leur atelier ou leur bureau. La femme ne lui

paraissait avoir tout son sens que quand elle agissait, quand elle

s'efforçait d'être par elle-même, de gagner son pain et son

indépendance. Et elle ne lui paraissait même avoir qu'ainsi toute sa

grâce, l'alerte souplesse des mouvements, l'éveil de tous ses sens,

l'intégrité de sa vie et de sa volonté. Il détestait la femme oisive

et jouisseuse: elle lui faisait l'effet d'un animal repu, qui digère et

s'ennuie, dans des rêveries malsaines. Olivier, au contraire, adorait

le _far niente_ des femmes, leur charme de fleurs, qui ne vivent que

pour être belles et parfumer l'air autour d'elles. Il était plus

artiste, et Christophe plus humain. À l'encontre de Colette, Christophe

aimait d'autant plus les autres qu'ils avaient plus de part aux

souffrances du monde. Ainsi, il se sentait lié à eux par une

compassion fraternelle.

Colette était surtout désireuse de revoir Olivier, depuis qu'elle

avait appris son amitié avec Christophe: car elle était curieuse d'en

savoir les détails. Elle gardait un peu rancune à Christophe de la

façon dédaigneuse, dont il semblait l'avoir oubliée; et, sans désir

de se venger--(cela n'en valait pas la peine),--elle eût été bien

aise de lui jouer quelque tour. Jeu de chatte, qui mordille, afin qu'on

fasse attention à elle. Enjôleuse, comme elle savait l'être, elle

n'eut pas de peine à faire parler Olivier. Personne n'était plus

clairvoyant que lui et moins dupe des gens, quand il en était loin;

personne ne montrait plus de confiance naïve, quand il se trouvait en

présence de deux aimables yeux. Colette témoignait un intérêt si

sincère à son amitié pour Christophe qu'il se laissa aller à en

raconter l'histoire, et même certains de leurs petits malentendus

amicaux, qui lui semblaient plaisants, à distance, et où il

s'attribuait tous les torts. Il confia aussi à Colette les projets

artistiques de Christophe et quelques-uns de ses jugements,--qui

n'étaient pas flatteurs,--sur la France et les Français. Toutes choses

qui n'avaient pas grande importance, par elles-mêmes, mais que Colette

se hâta de colporter, en les arrangeant à sa manière, autant afin

d'en rendre le récit plus piquant, que par une malignité cachée, à

l'égard de Christophe. Et comme le premier à recevoir ses confidences

fut naturellement son inséparable Lucien Lévy-Cœur, qui n'avait

aucune raison de les tenir secrètes, elles se répandirent et

s'embellirent en route; elles prirent un tour de pitié ironique et un

peu insultante pour Olivier, dont on fit une victime. Il semblait que

l'histoire ne dût avoir d'intérêt pour personne, les deux héros

étant fort peu connus; mais un Parisien s'intéresse toujours à ce qui

ne le regarde pas. Si bien qu'un jour Christophe recueillit lui-même

ces secrets de la bouche de Mme Roussin. Le rencontrant à un concert,

elle lui demanda s'il était vrai qu'il se fût brouillé avec ce pauvre

Olivier Jeannin; et elle s'informa de ses travaux, en faisant allusion

à des choses qu'il croyait connues de lui seul et d'Olivier. Et

lorsqu'il lui demanda de qui elle tenait ces détails, elle lui dit que

c'était de Lucien Lévy-Cœur, qui les tenait lui-même d'Olivier.

Christophe fut assommé par ce coup. Violent et sans critique, il ne lui

vint pas à l'idée de discuter l'invraisemblance de la nouvelle; il ne

vit qu'une chose: ses secrets, confiés à Olivier, avaient été

livrés à Lucien Lévy-Cœur. Il ne put rester au concert; il quitta la

salle aussitôt. Autour de lui, c'était le vide. Il se disait: «Mon

ami m'a trahi!...»

Olivier était chez Colette. Christophe ferma à clef la porte de sa

chambre, pour qu'Olivier ne pût pas, ainsi qu'à l'ordinaire, causer un

moment avec lui, lorsqu'il rentrerait. Il l'entendit en effet revenir,

tâcher d'ouvrir la porte, lui chuchoter bonsoir à travers la serrure:

il ne bougea point. Il était assis sur son lit, dans l'obscurité, la

tête entre les mains, se répétant: «Mon ami m'a trahi!...»; et il

resta ainsi, une partie de la nuit. C'est alors qu'il sentit combien il

aimait Olivier; car il ne lui en voulait pas de sa trahison: il

souffrait seulement. Celui qu'on aime a tout droit contre vous, même de

ne plus vous aimer. On ne peut lui en vouloir, on ne peut que s'en

vouloir d'être si peu digne d'amour, puisqu'il vous abandonne. Et c'est

une peine mortelle.

Le lendemain matin, quand il vit Olivier, il ne parla de rien; il lui

était odieux de faire des reproches,--reproches d'avoir abusé de sa

confiance, d'avoir jeté ses secrets en pâture à l'ennemi:--il ne put

dire un seul mot. Mais son visage parlait pour lui; il était hostile et

glacé. Olivier en fut saisi; il n'y comprenait rien. Timidement, il

essaya de savoir ce que Christophe avait contre lui. Christophe se

détourna brutalement, sans répondre. Olivier, blessé à son tour, se

tut, et dévora son chagrin, en silence. Ils ne se virent plus, de tout

le jour.

Quand Olivier l'eût fait souffrir mille fois davantage, jamais

Christophe n'eût rien fait pour se venger, à peine pour se défendre:

Olivier lui était sacré. Mais l'indignation qu'il ressentait avait

besoin de se décharger sur quelqu'un; et puisque ce ne pouvait être

sur Olivier, ce fut sur Lucien Lévy-Cœur. Avec son injustice et sa

passion habituelles, il lui attribua aussitôt la responsabilité de la

faute qu'il prêtait à Olivier; et il y avait pour lui une souffrance

de jalousie insupportable à penser qu'un homme de cette espèce avait

pu lui enlever l'affection de son ami, comme il l'avait déjà évincé

de l'amitié de Colette Stevens. Pour achever de l'exaspérer, le même

jour, lui tomba sous les yeux un article de Lévy-Cœur, à propos d'une

représentation de _Fidelio._ Il y parlait de Beethoven sur un ton de

persiflage, et raillait agréablement son héroïne pour prix Montyon.

Christophe voyait mieux que quiconque les ridicules de la pièce, et

même certaines erreurs de la musique. Il n'avait pas toujours montré

un respect exagéré pour les maîtres reconnus. Mais il ne se piquait

point d'être toujours d'accord avec lui-même et d'une logique à la

française. Il était de ces gens qui veulent bien relever les fautes de

ceux qu'ils aiment, mais qui ne le permettent pas aux autres. C'était

d'ailleurs tout autre chose de critiquer un grand artiste, si âprement

que ce fût, à la façon de Christophe, par foi passionnée dans l'art,

et même--(on pouvait dire)--par un amour intransigeant pour sa gloire,

qui ne supportait point en lui la médiocrité,--ou de ne chercher dans

ces critiques, comme faisait Lévy-Cœur, qu'à flatter la bassesse du

public et à faire rire la galerie, aux dépens d'un grand homme. Puis,

quelque libre que fût Christophe en ses jugements, il y avait une

musique, qu'il avait tacitement réservée, et à laquelle il ne fallait

point toucher: c'était celle qui était plus et mieux que de la

musique, celle qui était une grande âme bienfaisante, où l'on puisait

la consolation, la force et l'espérance. La musique de Beethoven était

de celles-là. Voir un faquin l'outrager l'exaspéra. Ce n'était plus

une question d'art, c'était une question d'honneur; tout ce qui donne

du prix à la vie, l'amour, l'héroïsme, la vertu passionnée, y

étaient engagés. On ne peut pas plus permettre qu'on y porte atteinte

que si l'on entendait insulter la femme qu'on vénère et qu'on aime: il

faut haïr et tuer... Que dire, quand l'insulteur était, de tous les

hommes, celui que Christophe méprisait le plus!

Et le hasard voulut que, le soir, les deux hommes se trouvèrent

face à face.

Pour ne pas rester seul avec Olivier, Christophe était allé, contre

son habitude, à une soirée chez Roussin. On lui demanda de jouer. Il

le fit à contre-cœur. Toutefois, au bout d'un instant, il s'était

absorbé dans le morceau qu'il jouait, lorsque, levant les yeux, il

aperçut à quelques pas, dans un groupe, les yeux ironiques de Lucien

Lévy-Cœur, qui l'observaient. Il s'arrêta net, au milieu d'une

mesure; et, se levant, il tourna le dos au piano. Il se fit un silence

de gêne. Mme Roussin, surprise, vint à Christophe, avec un sourire

forcé; et, prudemment,--n'étant pas très sûre que le morceau ne fût

pas terminé,--elle lui demanda:

--Vous ne continuez pas, monsieur Krafft?

--J'ai fini, répondit-il sèchement.

À peine eut-il parlé qu'il sentit son inconvenance; mais au lieu de le

rendre plus prudent, cela ne fit que l'exciter davantage. Sans prendre

garde à l'attention railleuse de l'auditoire, il alla s'asseoir dans un

coin du salon, d'ou il pouvait suivre les mouvements de Lévy-Cœur. Son

voisin, un vieux général, à la figure rosée et endormie, avec des

yeux bleu pâle, d'expression enfantine, se crut obligé de lui adresser

des compliments sur l'originalité du morceau. Christophe s'inclinait,

ennuyé, et il grognait des sons inarticulés. L'autre continuait de

parler, excessivement poli, avec son sourire insignifiant et doux; et il

aurait voulu que Christophe lui expliquât comment il pouvait jouer de

mémoire tant de pages de musique. Christophe se demandait s'il ne

jetterait pas d'une bourrade le bonhomme en bas du canapé. Il voulait

entendre ce que disait Lévy-Cœur: il guettait un prétexte pour

s'attaquer à lui. Depuis quelques minutes, il sentait qu'il allait

faire une sottise: rien au monde n'aurait pu l'empêcher de la

faire.--Lucien Lévy-Cœur expliquait à un cercle de dames, avec sa

voix de fausset, les intentions des grands artistes et leurs secrètes

pensées. Dans un silence, Christophe entendit qu'il parlait, avec des

sous-entendus polissons, de l'amitié de Wagner et du roi Louis.

--Assez! cria-t-il, en frappant du poing la table, près de lui.

On se retourna avec stupeur. Lucien Lévy-Cœur, rencontrant le

regard de Christophe, pâlit légèrement, et dit:

--Est-ce à moi que vous parlez?

--À toi, chien! fit Christophe.

Il se leva, d'un bond.

--Il faut donc que tu salisses tout ce qu'il y a de grand, au

monde! continua-t-il avec fureur. À la porte, cabot, ou je te flanque

par la fenêtre!

Il s'avançait vers lui. Les dames s'écartèrent, avec de petits cris.

Il y eut quelque désordre. Christophe fut entouré aussitôt. Lucien

Lévy-Cœur s'était à demi soulevé; puis, il reprit sa pose

négligente dans son fauteuil. Appelant à voix basse un domestique qui

passait, il lui remit une carte; et il continua l'entretien, comme si

rien ne s'était passé; mais ses paupières battaient nerveusement, et

ses yeux clignotants jetaient des regards de côté, pour observer les

gens. Roussin s'était planté devant Christophe, et, le tenant par les

revers de son habit, il le poussait vers la porte. Christophe, furieux

et honteux, tête baissée, avait devant les yeux ce large plastron de

chemise blanche, dont il comptait les boutons en brillants; et il

sentait sur son visage le souffle du gros homme.

--Eh bien, mon cher, eh bien! disait Roussin, qu'est-ce qui vous prend?

Qu'est-ce que ces façons? Observez-vous, sacrebleu! Savez-vous où vous

êtes? Voyons, êtes-vous fou?

--Du diable si je remets les pieds chez vous! dit Christophe,

en se dégageant. Et il gagna la porte.

Prudemment, on lui faisait place. Au vestiaire, un domestique lui

présenta un plateau. Il y avait, dessus, la carte de Lucien

Lévy-Cœur. Il la prit sans comprendre, la lut tout haut; puis,

brusquement, il chercha dans ses poches en soufflant de colère; il en

tira, après une demi-douzaine d'objets variés, trois ou quatre cartes

froissées et salies:

--Tiens! Tiens! Tiens!--fit-il, en les jetant sur le plateau,

si violemment qu'une d'elles tomba à terre.

Il sortit.

Olivier n'était au courant de rien. Christophe avait pris pour témoins

les premiers venus: le critique musical Théophile Goujart, et un

Allemand, le docteur Barth, privatdocent dans une université suisse,

qu'il avait rencontré un soir dans une brasserie, et avec qui il avait

lié connaissance, quoiqu'il eût peu de sympathie pour lui: mais ils

pouvaient parler ensemble du pays. Après entente avec les témoins de

Lucien Lévy-Cœur, l'arme choisie fut le pistolet. Christophe ignorait

également toutes les armes, et Goujart lui dit qu'il ne ferait pas mal

de venir avec lui à un tir pour prendre quelques leçons; mais

Christophe s'y refusa; et, en attendant le lendemain, il se remit au

travail.

Son travail était distrait. Il entendait bourdonner, comme dans un

mauvais sommeil, une idée vague et fixe... «C'était désagréable,

oui, désagréable... Quoi donc?--Ah! ce duel, demain... Plaisanterie!

On ne se touche jamais... Cela se pourrait pourtant... Eh bien,

après?... Après, mais justement, après... Un pressement de doigt de

cet animal peut m'effacer de la vie... Allons donc! Oui, demain, dans

deux jours, je pourrai être couché dans cette terre qui pue... Bah!

ici ou ailleurs!... Ah! ça, est-ce que je serais lâche?--Non, mais il

serait infâme de perdre dans une niaiserie le monde de pensée, que je

sens grandir en moi... Au diable, ces luttes d'aujourd'hui, où l'on

prétend égaliser les chances des adversaires! La belle égalité, que

celle qui donne à la vie d'un drôle autant de prix qu'a la mienne! Que

ne nous met-on en présence avec nos poings et des bâtons? Ce serait un

plaisir. Mais cette froide fusillade!... Et naturellement, il sait

tirer, et je n'ai jamais tenu un pistolet... Ils ont raison: il faut que

j'apprenne... Il veut me tuer? C'est moi qui le tuerai.»

Il descendit. Il y avait un tir, à quelques pas de sa maison.

Christophe demanda une arme, et se fit expliquer comment il fallait la

tenir. Au premier coup, il faillit tuer le gérant; il recommença deux

fois, trois fois, et ne réussit pas mieux; il s'impatienta: ce fut bien

pis. Autour de lui, quelques jeunes gens regardaient et riaient. Il n'y

faisait pas attention. Il s'obstina, si indifférent aux moqueries et si

décidé à réussir que, comme il arrive toujours, on ne tarda pas à

s'intéresser à cette patience maladroite; un des spectateurs lui donna

des conseils. Lui, si violent d'habitude, écoutait, avec une docilité

d'enfant: il luttait contre ses nerfs, qui faisaient trembler sa main;

il se raidissait, les sourcils contractés; la sueur coulait sur ses

joues; il ne disait pas un mot; mais, de temps en temps, il avait un

sursaut de colère; puis, il se remettait à tirer. Il resta deux

heures. Après deux heures, il mettait dans le but. Rien de plus

saisissant que cette volonté domptant un corps rebelle. Elle inspirait

le respect. Des railleurs du début, les uns étaient partis, les autres

se turent peu à peu; et ils n'avaient pu se décider à abandonner le

spectacle. Ils saluèrent amicalement Christophe, quand il partit.

En rentrant, Christophe trouva le bon Mooch, qui l'attendait, inquiet.

Mooch avait appris l'altercation; il voulait savoir la cause de la

querelle. Malgré les réticences de Christophe qui ne voulait pas

accuser Olivier, il finit par deviner. Comme il était de sang-froid et

qu'il connaissait les deux amis, il ne douta point qu'Olivier ne fût

innocent de la petite trahison qui lui était imputée. Il se mit en

quête, et n'eut pas de peine à découvrir que tout le mal venait des

bavardages de Colette et de Lévy-Cœur. Il revint précipitamment en

apporter la preuve à Christophe; il se figurait ainsi empêcher la

rencontre. Ce fut tout le contraire: Christophe n'en conçut que plus de

ressentiment contre Lévy-Cœur, quand il sut que, grâce à lui, il

avait pu douter de son ami. Pour se débarrasser de Mooch, qui le

conjurait de ne pas se battre, il promit tout ce que Mooch voulut. Mais

son parti était pris. Il était joyeux, maintenant; c'était pour

Olivier qu'il allait se battre. Ce n'était pas pour lui!

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 16 / 36 段