--et l'Orient vénéneux: nous l'absorberons comme le reste; nous en

avons absorbé bien d'autres! Je ris des airs triomphants qu'il prend et

de la pusillanimité de certains de ma race. Il croit nous avoir

conquis, il fait la roue sur nos boulevards, dans nos journaux, nos

revues, sur nos scènes de théâtre, sur nos scènes politiques. Le

sot! Il est conquis. Il s'éliminera de lui-même, après nous avoir

nourris. La Gaule a bon estomac; en vingt siècles, elle a digéré plus

d'une civilisation. Nous sommes à l'épreuve du poison... Libre à

vous, Allemands, de craindre! Il faut que vous soyez purs, ou que vous

ne soyez pas. Mais nous autres, ce n'est pas de pureté qu'il s'agit,

c'est d'universalité. Vous avez un empereur, la Grande-Bretagne se dit

un empire; mais en fait, c'est notre génie latin qui est impérial.

Nous sommes les citoyens de la Ville-Univers. _Urbis. Orbis._

--Cela va bien, dit Christophe, tant que la nation est saine et dans la

fleur de sa virilité. Mais un jour vient où son énergie tombe; alors,

elle risque d'être submergée par l'afflux étranger. Entre nous, ne te

semble-t-il pas que ce jour est venu?

--On l'a dit tant de fois depuis des siècles! Et toujours notre

histoire a démenti ces craintes. Nous avons traversé de bien autres

épreuves, depuis le temps de la Pucelle, où, dans Paris désert, des

bandes de loups rôdaient. Le débordement d'immoralité, la ruée au

plaisir, la veulerie, l'anarchie de l'heure présente ne m'effraient

point. Patience! Qui veut durer, doit endurer. Je sais très bien qu'il

y aura ensuite une réaction morale,--qui, d'ailleurs, ne vaudra pas

mieux, et qui conduira probablement à des sottises pareilles: les moins

bruyants à la mener ne seront pas ceux qui vivent aujourd'hui de la

corruption publique!... Mais que nous importe? Ces mouvements

n'effleurent pas le vrai peuple de France. Le fruit pourri ne pourrit

pas l'arbre. Il tombe. Tous ces gens-là sont si peu de la nation! Que

nous fait qu'ils vivent ou qu'ils meurent? Vais-je m'agioter pour former

contre eux des ligues et des révolutions? Le mal présent n'est pas

l'œuvre d'un régime. C'est la lèpre du luxe, les parasites de la

richesse et de l'intelligence. Ils passeront.

--Après vous avoir rongés.

--Avec une telle race, il est interdit de désespérer. Il y a en elle

une telle vertu cachée, une telle force de lumière et d'idéalisme

agissant qu'elles se communiquent même à ceux qui l'exploitent et la

ruinent. Même les politiciens avides subissent sa fascination. Les plus

médiocres, au pouvoir, sont saisis par la grandeur de son Destin; il

les soulève au-dessus d'eux-mêmes; il leur transmet, de main en main,

le flambeau; l'un après l'autre, ils reprennent la lutte sacrée contre

la nuit. Le génie de leur peuple les entraîne; bon gré mal gré, ils

accomplissent la loi du Dieu qu'ils nient, _Gesta Dei per Francos_...

Cher pays, cher pays, jamais je ne douterai de toi! Et quand même tes

épreuves seraient mortelles, ce me serait une raison de plus pour

garder jusqu'au bout l'orgueil de notre mission dans le monde. Je ne

veux point que ma France se renferme peureusement dans une chambre de

malade, contre l'air du dehors. Je ne tiens pas à prolonger une

existence souffreteuse. Quand on a été grand comme nous, il faut

mourir plutôt que cesser de l'être. Que la pensée du monde se rue

donc dans la nôtre! Je ne la crains point. Le flot s'écoulera, après

avoir engraissé ma terre de son limon.

--Mon pauvre petit, dit Christophe, ce n'est pas gai, en attendant. Et

où seras-tu, quand ta France émergera du Nil? Est-ce qu'il ne vaudrait

pas mieux lutter? Tu n'y risquerais rien de plus que la défaite, à

laquelle tu te condamnes, toute ta vie.

--Je risquerais beaucoup plus que la défaite, dit Olivier. Je

risquerais de perdre le calme de l'esprit; et c'est à quoi je tiens,

plus qu'à la victoire. Je ne veux pas haïr. Je veux rendre justice

même à mes ennemis. Je veux garder au milieu des passions la lucidité

de mon regard, comprendre tout et tout aimer.

Mais Christophe, à qui cet amour de la vie, détaché de la vie,

semblait peu différent de la résignation à mourir, sentait gronder en

lui, comme le vieil Empédocle, un hymne à la Haine et à l'Amour

frère de la Haine, l'Amour fécond, qui laboure et ensemence la terre,

il ne partageait pas le tranquille fatalisme d'Olivier; et, moins

confiant que lui dans la durée d'une race qui ne se défendait point,

il eût voulu faire appel aux forces saines de la nation, à une levée

en masse de tous les honnêtes gens de la France tout entière.

Comme une minute d'amour en dit plus sur un être que des mois passés

à l'observer, Christophe en avait plus appris sur la France, après

huit jours d'intimité avec Olivier, sans presque sortir de la maison,

qu'après un an de courses errantes à travers Paris et de stage dans

les salons intellectuels et politiques. Au sein de cette anarchie

universelle où il se sentait perdre pied, l'âme de son ami lui était

apparue comme «l'Ile de France»,--l'île de raison et de sérénité,

au milieu de la mer. La paix intérieure, qui était en Olivier,

frappait d'autant plus qu'elle n'avait aucun support intellectuel,--que

les circonstances de sa vie étaient pénibles,--(il était pauvre,

seul, et son pays semblait en décadence),--que son corps était faible,

maladif, et livré à ses nerfs. Cette sérénité ne semblait pas le

fruit d'un effort de volonté--(il avait peu de volonté);--elle venait

des profondeurs de son être et de sa race. Chez bien d'autres, autour

d'Olivier, Christophe apercevait la lueur lointaine de cette

σωφροσύνη,--«le calme silencieux de la mer immobile»;--et lui

qui savait le fond orageux et trouble de son âme, et que ce n'était

pas trop de toutes les forces de sa volonté pour maintenir l'équilibre

de sa puissante nature, il admirait cette harmonie voilée.

Le spectacle de la France cachée achevait de bouleverser toutes ses

idées sur le caractère français. Au lieu d'un peuple gai, sociable,

insouciant et brillant, il voyait des esprits concentrés, isolés,

enveloppés d'une apparence d'optimisme, comme d'une buée lumineuse,

mais baignant dans un pessimisme profond et serein, possédés d'idées

fixes, de passions, intellectuelles, des âmes inébranlables, qu'il

eût été plus facile de détruire que de changer. Ce n'était là sans

doute qu'une élite française; mais Christophe se demandait où elle

avait puisé ce stoïcisme et cette foi. Olivier lui répondit:

--Dans la défaite. C'est vous, mon bon Christophe, qui nous avez

reforgés. Ah! ce n'a pas été sans douleur. Vous ne vous doutez pas de

la sombre atmosphère, où nous avons grandi, dans une France humiliée

et meurtrie, qui venait de voir la mort, et qui sentait toujours peser

sur elle la menace meurtrière de la force. Notre vie, notre génie,

notre civilisation française, la grandeur de dix siècles,--nous

savions qu'elle était dans la main d'un conquérant brutal, qui ne la

comprenait point, qui la haïssait au fond, et qui, d'un moment à

l'autre, pouvait achever de la broyer pour jamais. Et il fallait vivre

pour ces destins! Songe à ces petits Français, nés dans des maisons

en deuil, à l'ombre de la défaite, nourris de ces pensées

découragées, élevés pour une revanche sanglante, fatale et

peut-être inutile: car, si petits qu'ils fussent, la première chose

dont ils avaient pris conscience, c'était qu'il n'y a pas de justice,

il n'y a pas de justice en ce monde: la force écrase le droit! De

pareilles découvertes laissent l'âme d'un enfant dégradée ou grandie

pour jamais. Beaucoup s'abandonnèrent; ils se dirent: «Puisque c'est

ainsi, pourquoi lutter? pourquoi agir? Rien n'est rien. N'y pensons pas.

Jouissons.»--Mais ceux qui ont résisté sont à l'épreuve du feu;

nulle désillusion ne peut atteindre leur foi: car, dès le premier

jour, ils ont su que sa route n'avait rien de commun avec celle du

bonheur, et que pourtant on n'a pas le choix, il faut la suivre: on

étoufferait ailleurs. On n'arrive pas, du premier coup, à cette

assurance. On ne peut pas l'attendre de garçons de quinze ans. Il y a

des angoisses avant, et des larmes versées. Mais cela est bien, ainsi.

Il faut que cela soit ainsi...

«_Ô Foi, vierge d'acier...

Laboure de ta lance le cœur foulé des races!..._»

Christophe serra en silence la main d'Olivier.

--Cher Christophe, dit Olivier, ton Allemagne nous a fait bien

souffrir.

Et Christophe s'excusait presque, comme s'il en était cause.

--Ne t'afflige pas, dit Olivier, souriant. Le bien qu'elle nous a fait,

sans le vouloir, est plus grand que le mal. C'est vous qui avez fait

reflamber notre idéalisme, c'est vous qui avez ranimé chez nous les

ardeurs de la science et de la foi, c'est vous qui avez fait couvrir

d'écoles notre France, c'est vous qui avez surexcité les puissances de

création d'un Pasteur, dont les seules découvertes ont suffi à

combler la rançon de guerre de cinq milliards, c'est vous qui avez fait

renaître notre poésie, notre peinture, notre musique; c'est à vous

que nous devons le réveil de la conscience de notre race. On est

récompensé de l'effort qu'on a dû faire de préférer sa foi au

bonheur: car on a pris ainsi le sentiment d'une telle force morale,

parmi l'apathie du monde, qu'on finit par ne plus douter, même de la

victoire. Si peu que nous soyons, vois-tu, mon bon Christophe, et si

faibles que nous paraissions,--une goutte d'eau dans l'océan de la

force allemande,--nous croyons que ce sera la goutte d'eau qui colorera

l'océan. La phalange macédonienne enfoncera les massives armées de la

plèbe européenne.

Christophe regarda le chétif Olivier, dont les regards brillaient

de foi:

--Pauvres petits Français débiles! Vous êtes plus forts que nous.

--Ô bonne défaite, répétait Olivier. Béni soit le désastre!

Nous ne le renierons pas! Nous sommes ses enfants.

_DEUXIÈME PARTIE_

La défaite reforge les élites; elle fait le tri des âmes; elle met de

côté ce qu'il y a de pur et fort; elle le rend plus pur et plus fort.

Mais elle précipite la chute des autres, ou brise leur élan. Par là,

elle sépare le gros du peuple, qui tombe, de l'élite qui continue sa

marche. L'élite le sait, et elle en souffre; même chez les plus

vaillants, il y a une mélancolie secrète, le sentiment de leur

impuissance et de leur isolement. Et le pire,--séparés du corps de

leur peuple, ils sont aussi séparés entre eux. Chacun lutte, pour son

compte. Ceux qui sont forts ne pensent qu'à se sauver. _Ô homme,

aide-toi toi-même!_... Ils ne songent pas que la virile maxime veut

dire: _Ô hommes, aidez-vous!_ À tous manquent la confiance,

l'expansion de sympathie et le besoin d'action commune que donne la

victoire d'une race, le sentiment de la plénitude, du passage au

zénith.

Christophe et Olivier en savaient quelque chose. Dans ce Paris, rempli

d'âmes faites pour les comprendre, dans cette maison peuplée d'amis

inconnus, ils étaient aussi seuls que dans un désert d'Asie.

La situation était rude. Leurs ressources, presque nulles. Christophe

avait tout juste les travaux de copies et de transcriptions musicales,

commandés par Hecht. Olivier avait imprudemment donné sa démission de

l'Université, dans la période de découragement qui avait suivi la

mort de sa sœur et qu'avait encore accru une expérience douloureuse

d'amour dans le monde de Mme Nathan:--(il n'en avait jamais parlé à

Christophe, car il avait la pudeur de ses peines; un de ses charmes

était qu'il conservait toujours un peu de mystère intime, même avec

ses plus intimes).--Dans cet affaissement moral où il avait faim de

silence, sa tâche de professeur lui était devenue intolérable. Il

n'avait aucun goût pour ce métier, où il faut s'étaler, dire tout

haut sa pensée, où l'on n'est jamais seul. Le professorat de lycées

exige, pour avoir quelque noblesse, une vocation d'apostolat, qu'Olivier

ne possédait point; et le professorat de Facultés impose un contact

perpétuel avec le public, qui est douloureux aux âmes éprises de

solitude, comme celle d'Olivier. Deux ou trois fois, il avait dû parler

en public: il en avait éprouvé une humiliation singulière. Cette

exhibition sur une estrade lui était odieuse. Il voyait le public, il

le sentait, comme avec des antennes, il le savait composé, en

majorité, de désœuvrés qui cherchaient uniquement à se désennuyer;

et le rôle d'amuseur officiel n'était pas de son goût. Mais surtout,

cette parole du haut de la chaire déforme la pensée; si l'on n'y prend

garde, elle risque d'entraîner à un cabotinisme dans les gestes, la

diction, l'attitude, la façon de présenter les idées,--dans la

mentalité même. La conférence est un genre qui oscille entre deux

écueils: la comédie ennuyeuse et le pédantisme mondain. Cette forme

de monologue à haute voix, en présence de centaines de personnes

inconnues et muettes, ce vêtement tout fait, qui doit aller à tous et

qui ne va à personne, est, pour un cœur d'artiste un peu sauvage et

fier, quelque chose d'intolérablement faux. Olivier, qui sentait le

besoin de se concentrer et de ne rien dire qui né fût l'expression

intégrale de sa pensée, laissa donc le professorat, où il avait eu

tant de peine à entrer; et n'ayant plus sa sœur pour le retenir sur la

pente de ses songeries, il se mit à écrire. Il avait la naïve

croyance qu'ayant une valeur artistique, cette valeur ne pouvait manquer

d'être reconnue, sans qu'il fît rien pour cela.

Il fut bien détrompé. Impossible de rien publier. Il avait un amour

jaloux de la liberté, qui lui inspirait l'horreur de tout ce qui y

porte atteinte et qui le faisait vivre à part, plante étouffée, entre

les blocs des églises politiques dont les associations ennemies se

partageaient le pays et la presse. Il n'était pas moins à l'écart de

toutes les coteries littéraires et rejeté par elles. Il n'avait là,

il n'y pouvait avoir aucun ami. Il était rebuté par la dureté, la

sécheresse, l'égoïsme de ces âmes d'intellectuels (à part le très

petit nombre qu'entraîne une vocation réelle, ou qu'absorbe une

recherche scientifique passionnée). C'est une triste chose qu'un homme,

qui a atrophié son cœur, au profit de son cerveau,--quand le cerveau

n'est pas grand. Nulle bonté, et une intelligence comme un poignard

dans le fourreau: ou ne sait jamais si elle ne vous égorgera pas. Il

faut rester perpétuellement armé. Nulle amitié possible qu'avec les

bonnes gens, qui aiment les belles choses, sans y chercher leur

profit,--ceux qui vivent en dehors de l'art. Le souffle de l'art est

irrespirable pour la plupart des hommes. Seuls, les très grands y

peuvent vivre, sans perdre l'amour, qui est la source de la vie.

Olivier ne pouvait compter que sur lui seul. C'était un appui bien

précaire. Toute démarche lui coûtait. Il n'était pas disposé à

s'humilier, dans l'intérêt de ses œuvres. Il rougissait de voir la

cour obséquieuse, que faisaient bassement les jeunes auteurs à tel

directeur de théâtre, bien connu, qui abusait de leur lâcheté pour

les traiter comme il n'eût pas osé traiter ses domestiques. Olivier en

était incapable, quand il se fût agi de sa vie. Il se contentait

d'envoyer ses manuscrits par la poste, ou de les déposer au bureau du

théâtre ou de la revue: ils y restaient des mois sans qu'on les lût.

Le hasard fit pourtant qu'un jour il rencontra un de ses anciens

camarades de lycée, un aimable paresseux, qui lui avait gardé une

reconnaissance admirative, pour la complaisance et la facilité avec

laquelle Olivier lui faisait ses devoirs d'école; il ne connaissait

rien à la littérature; mais il connaissait les littérateurs, ce qui

valait beaucoup mieux; et même, riche et mondain, il se laissait, par

snobisme, discrètement exploiter par eux. Il dit un mot pour Olivier au

secrétaire d'une grande revue dont il était actionnaire: aussitôt on

déterra et lut un des manuscrits ensevelis; et, après bien des

tergiversations--(car si l'œuvre semblait avoir quelque valeur, le nom

de l'auteur n'en avait aucune, étant d'un inconnu),--on se décida à

l'accepter. Quand il apprit cette bonne nouvelle, Olivier se crut au

bout de ses peines. Il ne faisait que commencer.

Il est relativement facile de faire recevoir une œuvre, à Paris; mais

c'est une autre affaire pour qu'elle soit publiée. Il faut attendre,

attendre pendant des mois, au besoin toute la vie, si l'on n'a pas

appris le talent de courtiser les gens, ou de les assommer, de se faire

voir de temps en temps aux petits-levers de ces petits monarques, de

leur rappeler qu'on existe et qu'on est résolu à les ennuyer, tout le

temps qu'il faudra. Olivier ne savait que rester chez lui; et il

s'épuisait, dans l'attente. Tout au plus, écrivait-il des lettres,

auxquelles on ne répondait pas. D'énervement, il ne pouvait plus

travailler. Absurde! mais cela ne se raisonne point. Il attendait chaque

courrier, assis devant sa table, l'esprit noyé dans une souffrance

irritée; il ne sortait que pour jeter un regard d'espoir, aussitôt

déçu, dans son casier à lettres, en bas, chez le concierge; il se

promenait sans voir, et il n'avait d'autre pensée que de revenir; et

quand l'heure de la dernière poste était passée, quand le silence de

sa chambre n'était plus troublé que par les pas brutaux de ses voisins

au-dessus de sa tête, il étouffait dans cette indifférence. Un mot de

réponse, un mot! Se pouvait-il qu'on lui refusât cette aumône? Celui

qui la lui refusait ne se doutait pas du mal qu'il lui faisait. Chacun

voit le monde à son image. Ceux dont le cœur est sans vie voient

l'univers desséché; et ils ne songent guère aux frémissements

d'attente, d'espoir et de souffrance, qui gonflent les jeunes poitrines;

ou, s'ils y pensent, ils les jugent froidement, avec la lourde ironie

d'un corps rassasié.

Enfin, l'œuvre parut. Olivier avait tant attendu que cela ne lui fit

aucun plaisir: chose morte pour lui. Toutefois, il espérait qu'elle

serait encore vivante pour les autres. Il y avait là des éclairs de

poésie et d'intelligence, qui ne pouvaient rester inaperçus. Elle

tomba dans le silence.--Il fit encore un ou deux essais. Étant libre de

tout clan, il trouva toujours le même silence, ou, mieux, de

l'hostilité. Il n'y comprenait rien. Il avait cru bonnement que le

sentiment naturel de chacun devait être la bienveillance, à l'égard

d'une œuvre nouvelle, même si elle n'était pas très bonne. On

devrait être reconnaissant à celui qui a voulu apporter aux autres un

peu de beauté, de force, ou de joie. Or, il ne rencontrait

qu'indifférence ou dénigrement. Il savait pourtant qu'il n'était pas

le seul à sentir ce qu'il avait écrit, que d'autres le pensaient. Mais

il ne savait pas que ces braves gens ne le lisaient pas, et qu'ils

n'avaient aucune part à l'opinion littéraire. S'il s'en trouvait deux

ou trois, sous les yeux desquels ses lignes étaient parvenues et qui

sympathisaient avec lui, jamais ils ne le lui diraient; ils restaient

cadenassés dans leur silence. De même qu'ils ne votaient pas, ils

s'abstenaient de prendre parti en art; ils ne lisaient pas les livres,

qui les choquaient; ils n'allaient pas au théâtre, qui les

dégoûtait; mais ils laissaient leurs ennemis voter, élire leurs

ennemis, faire un succès scandaleux et une bruyante réclame à des

œuvres et à des idées, qui ne représentaient qu'une minorité

impudente.

Olivier, ne pouvant compter sur ceux qui étaient de sa race d'esprit,

puisqu'ils l'ignoraient, se trouva donc livré à la horde ennemie: à

des littérateurs hostiles à sa pensée, et aux critiques qui étaient

à leurs ordres.

Ces premiers contacts le firent saigner. Il était aussi sensible à la

critique que le vieux Bruckner, qui n'osait plus faire jouer une œuvre,

tant il avait souffert de la méchanceté de la presse. Il n'était

même pas soutenu par ses anciens collègues, les universitaires, qui,

grâce à leur profession, conservaient quelque sens de la tradition

intellectuelle française, et qui auraient pu le comprendre. En

général, ces excellentes gens, pliés à la discipline, absorbés dans

leur tâche, un peu aigris par un métier ingrat, ne pardonnaient pas à

Olivier de vouloir faire autrement qu'eux. En bons fonctionnaires, ils

avaient tendance à n'admettre la supériorité du talent que quand elle

se conciliait avec la supériorité hiérarchique.

Dans un tel état de choses, trois partis étaient possibles: briser les

résistances par la force; se plier à des compromis humiliants; ou se

résigner à n'écrire que pour soi. Olivier était incapable du

premier, comme du second parti: il s'abandonna au dernier. Il donnait

péniblement des répétitions pour vivre, et il écrivait des œuvres,

qui n'ayant aucune possibilité de s'épanouir à l'air, s'étiolaient,

devenaient chimériques, irréelles.

Christophe tomba comme un orage, dans cette vie crépusculaire. Il

était indigné de la vilenie des gens et de la patience d'Olivier:

--Mais tu n'as donc pas de sang? cria-t-il. Comment peux-tu

supporter une telle vie? Toi qui te sais supérieur à ce bétail, tu

te laisses écraser par lui!

--Que veux-tu? disait Olivier, je ne sais pas me défendre, j'ai le

dégoût de lutter avec ceux que je méprise; je sais qu'ils peuvent

employer toutes les armes contre moi; et moi, je ne le puis pas. Non

seulement je répugnerais à me servir de leurs moyens injurieux, mais

j'aurais peur de leur faire du mal. Quand j'étais petit, je me laissais

battre bêtement par mes camarades. On me croyait lâche, on pensait que

j'avais peur des coups. J'avais beaucoup plus peur d'en donner que d'en

recevoir. Quelqu'un me dit, un jour qu'un de mes bourreaux me

persécutait: «Finis-en, une bonne fois, flanque-lui un coup de pied au

ventre!» Cela m'a fait horreur. J'aimais mieux être battu.

--Tu n'as pas de sang, répétait Christophe. Avec cela, tes diables

d'idées chrétiennes!... Votre éducation religieuse, en France,

réduite au catéchisme; l'Évangile châtré, le Nouveau Testament

affadi, désossé... Une bondieuserie humanitaire, toujours la larme à

l'œil... Et la Révolution, Jean-Jacques, Robespierre, 48, et les Juifs

par là-dessus!... Prends donc une bonne tranche de vieille Bible, bien

saignante, chaque matin.

Olivier protestait. Il avait pour l'Ancien Testament une antipathie

native. Ce sentiment remontait à son enfance, quand il feuilletait en

cachette la Bible illustrée, qui était dans la bibliothèque de

province, et qu'on ne lisait jamais--(il était même défendu aux

enfants de la lire).--Défense bien inutile! Olivier ne pouvait garder

le livre longtemps. Il le fermait, irrité, attristé; et ce lui était

un soulagement de se plonger, après, dans l'_Iliade_ ou l'_Odyssée_,

ou dans les _Mille et Une Nuits._

--Les dieux de l'_Iliade_ sont des hommes beaux, puissants, vicieux: je

les comprends, dit Olivier, je les aime, ou je ne les aime pas; même

quand je ne les aime pas, je les aime encore; j'en suis amoureux. Je

baise, avec Patrocle, les beaux pieds d'Achille sanglant. Mais le Dieu

de la Bible est un vieux Juif monomane, un fou furieux, qui passe son

temps à gronder, menacer, hurler comme un loup enragé, délirer dans

son nuage. Je ne le comprends pas, je ne l'aime pas, ses imprécations

éternelles me cassent la tête, et sa férocité me fait horreur:

_Sentence contre Moab...

Sentence contre Damas...

Sentence contre Babylone...

Sentence contre l'Égypte...

Sentence contre le désert de la mer...

Sentence contre la vallée de la vision..._

C'est un fou, qui se croit juge, accusateur public, et bourreau à lui

seul, et qui prononce des arrêts de mort, dans la cour de sa prison,

contre les fleurs et les cailloux. On suffoque de la ténacité de

haine, qui remplit ce livre de ses cris de carnage...--«_le cri de la

ruine,... le cri enveloppe la contrée de Moab; son hurlement va

jusqu'en Eglazion; son hurlement va jusqu'en Béer..._»--De temps en

temps, il se repose au milieu des massacres, des petits enfants

écrasés, des femmes violées et éventrées; et il rit, du rire d'un

soudard de l'armée de Josué, à table, après le sac d'une ville:

«_Et le Seigneur des armées fait à ses peuples un banquet de viandes

grasses, de graisse moelleuse, un banquet de vins vieux, de vins vieux

bien purifiés... L'épée du Seigneur est pleine de sang. Elle s'est

rassasiée de la graisse des rognons de moutons..._»

Le pire, c'est la perfidie avec laquelle ce dieu envoie son prophète

pour aveugler les hommes, afin d'avoir une raison pour les faire

souffrir:

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 14 / 36 段